Avez-vous déjà lu… le premier romancier français ?

Quel a été le premier romancier à écrire en français et donc, quel est le premier roman de l’histoire de la littérature française ? Voici des questions qui me taraudent depuis un moment et dont je peine à trouver la réponse. Je vais néanmoins tenter d’y apporter quelques éléments de réponse suite à un travail de recherche. Car si aujourd’hui, la grande majorité des publications littéraires sont romanesques, ce genre est l’un des derniers nés dans l’histoire de la littérature. En effet, il faut remonter le temps de seulement quelques siècles, jusqu’au Moyen Âge, pour trouver les premiers romans : originellement, ce terme désigne tout texte écrit en langues romanes, c’est à dire en langues vernaculaires issues de la langue d’oïl (parlée dans le nord de la France et qui prévaut sur la langue d’oc parlée dans le sud). C’est ce qu’on appelle aujourd’hui l’ancien français. Or, me direz-vous, traduire un texte du latin à l’ancien français n’est pas suffisant pour créer un nouveau genre littéraire. Certes, mais il est un auteur qui décida non pas de « mettre en roman » des textes, mais de « faire un roman » mettant ainsi en avant sa démarche créatrice : cet auteur est considéré comme le premier des romanciers français…

Il s’agit bien entendu de Chrétien de Troyes, un auteur que j’aime particulièrement parce qu’il a su casser tous les préjugés que j’ai pu avoir sur la littérature médiévale, en écrivant des textes encore aujourd’hui très plaisants à lire, drôles, fins, modernes et très innovants. On sait peu de choses sur Chrétien de Troyes : à part qu’il a sans doute le nom de plume le moins vendeur de l’histoire de la littérature française, on sait qu’il est né au XIIe siècle, sans doute vers 1130, en Champagne. Les dates de ses écrits sont incertaines, entre 1160 et 1190, mais les historiens semblent s’accorder sur la chronologie de ses œuvres. Chrétien de Troyes est un intellectuel qui a sans doute reçu une formation de clerc. Il fait ses débuts en littérature en traduisant des textes latins en langue romane, notamment plusieurs passages des Métamorphoses d’Ovide. Puis, est venu le temps de « faire des romans », ce qui lui valu un succès immédiat !

Or, s’il est admis que Chrétien de Troyes est le premier romancier de l’histoire de la littérature française, il paraît logique de considérer son premier roman comme LE premier roman français. Il n’en est rien : Chrétien de Troyes n’est pas le premier romancier français, à proprement parler. Pourquoi ? Eh bien parce qu’il n’est pas l’auteur du premier roman français. D’après mes recherches, il semblerait que le premier roman français, parmi les manuscrits jusqu’alors retrouvés, soit le Roman de Thèbes, une libre adaptation de La Thébaïde de Stace, écrite par un clerc anonyme vers 1150, soit une dizaine d’années avant les premiers romans de Chrétien. En fait, il semblerait que Chrétien de Troyes soit le premier romancier français dont on connaît le nom, tout simplement ! De plus, il a su être assez innovant, par rapport à ses prédécesseurs, pour s’approprier récit guerrier, récit d’amour courtois et poésie lyrique dans un genre nouveau qui constituerait les prémices du roman, un genre tellement hybride qu’on peine encore à le théoriser aujourd’hui.

enluminures_yvain_1433

Enluminure d’Yvain ou le Chevalier au lion d’une édition 1433 que l’on peut feuilleter sur le site de la BNF et c’est très beau.

Chrétien de Troyes s’est d’ailleurs inspiré des tous premiers romans français, comme le Roman de Thèbes déjà mentionné, mais aussi le Roman d’Énéas, adaptation moralisée de l’Énéide de Virgile ou le Roman de Troie, tous écrits anonymement. Mais ses principales sources d’inspiration sont évidemment la chanson de gestes, récit contant les exploits de guerre de ses héros dans la lignée de l’épopée antique, et du fin’amor des troubadours, l’amour courtois, ajoutant aux valeurs héroïques des ses personnages l’exaltation de l’amour spiritualisé les poussant à se soumettre à d’interminables épreuves dans le but de conquérir une dame. Les romans de Chrétien de Troyes sont la synthèse de ces deux genres narratifs, alliant exploits guerriers et vie amoureuse, avec souvent beaucoup de psychologie, le tout se nourrissant de la matière arthurienne. Les romans de Chrétiens sont en effet des romans de chevalerie, arthuriens précisément, car ils puisent dans les légendes du Roi Arthur, et sont écrit en vers, des octosyllabes à rimes plates.

Son tout premier roman, del roi Marc et d’Ysalt la blonde (qui reprend la légende de Tristan et Iseult), est perdu, mais nous avons conservé ses autres romans : Érec et Énide, Cligès ou la Fausse morte, Lancelot ou le Chevalier de la charrette, Yvain ou le Chevalier au lion et Perceval ou le Conte du Graal, tous devenus des classiques incontournables ! Ce n’est néanmoins que dans Lancelot qu’il est fait mention pour la première fois du terme « roman », et ce, dès les premiers vers où l’auteur avoue écrire ce texte suite à la demande de Marie de Champagne :

Puis que ma dame de Chanpaigne
Vialt que romans a feire anpraigne,
Je l’anprendrai molt volentiers
Come cil qui est suens antiers
De quanqu’il puet el monde feire
Sanz rien de losange avant treire.

Ce que… j’ai renoncé à traduire moi-même (surtout les 2 derniers vers!), mais que Charles Méla traduit ainsi, dans l’édition Le Livre de poche de 1992 :

Puisque ma dame de Champagne
Veut que j’entreprenne de faire un roman,
Je l’entreprendrai très volontiers,
En homme qui est entièrement à elle
Pour tout ce qu’il peut en ce monde faire,
Sans avancer la moindre flatterie.

Bien que Chrétien de Troyes soit aujourd’hui une sommité dans l’histoire de la littérature française, il a longtemps été boudé par les critiques littéraires, et ce n’est qu’au XIXe siècle qu’on s’intéressera de nouveau à l’origine de ses romans. Malheureusement, son œuvre sera alors incomprise et considérée comme des réécritures légères d’antiques légendes bien plus sérieuses. Il faudra attendre 1930 pour qu’il soit considéré comme l’un des premiers créateurs du roman psychologique et le maître incontesté du roman courtois et du roman de chevalerie. C’est seulement à cette période que ses traductions en français moderne seront éditées. On a donc de la chance de pouvoir lire aujourd’hui cet auteur remarquable !

Et donc, avez-vous déjà lu… le premier romancier français ? Maintenant, oui… Enfin, pas vraiment, en fait… vu qu’on ne sait pas qui il est… mais j’avais tellement envie de vous parler de Chrétien de Troyes ! Que voulez-vous ? On ne se refait pas !

Anne

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14 réflexions sur “Avez-vous déjà lu… le premier romancier français ?

    • Merci à toi. Chrétien de Troyes n’est a priori pas très engageant, mais ça vaut vraiment le coup d’y jeter un œil, pour peu qu’on s’intéresse à la littérature médiévale. Je l’ai découvert pendant mes études de lettres et j’ai été vraiment surprise de prendre tant de plaisir à le lire !

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    • Merci, mais pas tant que ça en fait, j’ai surtout un culture scolaire. En fac de lettres, on apprend plein de choses passionnantes sur la littérature, certes, mais on apprend aussi à penser la littérature d’une manière très particulière, finalement très condescendante et académique. Il m’a fallu beaucoup d’années pour me détacher de tout ça, et porter un regard plus personnel sur la littérature, ne serait-ce qu’évaluer simplement le plaisir que j’ai à lire tel ou tel livre.

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  1. Les Lettres ne sont pas ma formation… J’aime lire, beaucoup, je suis devenu assez exigeant dans mes choix, mais j’éprouve, à la lecture de certains ouvrages une sensation de manque, une certaine frustration de ne pas pouvoir les apprécier, les « décrypter » pleinement. Et je suis bien content de trouver ici quelques clés. Cet article éclaire ma lanterne, jusqu’alors, Chrétien de Troyes n’était pour moi qu’un nom, vaguement évoqué par mon prof de français en seconde, il y a longtemps longtemps de ça… Merci.

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  2. Erec & Enide, le premier roman que nous ayons de Chrétien de Troyes, est un vrai roman. Ce n’est plus simplement une épopée en langue romane, et ce n’est pas non plus la simple adaptation d’un auteur grec ou latin. On peut donc en faire le premier roman. En tout cas, ça me va !

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