Bel-Ami, Guy de Maupassant

bel-ami_MaupassantBel-Ami, le roman le plus célèbre de Guy de Maupassant, raconte l’itinéraire d’un homme obsédé par l’argent et la réussite sociale. Un ancien soldat peu recommandable, un client régulier de prostituées, un séducteur sans scrupules, un arriviste, un journaliste à la déontologie particulièrement douteuse, un manipulateur : Georges Duroy, dit « Bel-Ami » est tout cela… Une histoire d’ascension sociale, une critique acerbe de la politique, du journalisme et des hypocrisies quotidiennes, un roman feuilleton qui tient le lecteur en haleine, Bel-Ami est encore un peu plus que cela…

Un salaud sans le sou

Georges Duroy, dit « Bel-Ami », est un arriviste parisien sans le sou. Il a une belle gueule, mais pas d’autres talents qu’une ambition sans limites, liée à un manque total de scrupules. Le roman s’ouvre sur lui, marchant au hasard dans les rues de Paris, quasiment désœuvré après deux années passées en Afrique du Nord en tant que sous-officier, expérience au cours de laquelle avait pu s’exercer sa cruauté naturelle envers un peuple méprisé par ses colons.

Et il se rappelait ses deux années d’Afrique, la façon dont il rançonnait les Arabes dans les petits postes du Sud. Et un sourire cruel et gai passa sur ses lèvres au souvenir d’une escapade qui avait coûté la vie à trois hommes de la tribu des Ouled-Alane et qui leur avait valu, à ses camarades et à lui, vingt poules, deux moutons et de l’or, et de quoi rire pendant six mois.
On n’avait jamais trouvé les coupables, qu’on n’avait guère cherchés d’ailleurs, l’Arabe étant un peu considéré comme la proie naturelle du soldat.

Maupassant n’est pas tendre avec la politique coloniale de la France : les exactions des soldats français sont évoquées sans complaisance dès le début du roman, et une intrigue secondaire, menée par petites touches habiles tout au long du roman, montre comment des manœuvres politiciennes permettent à certains de s’enrichir considérablement en envahissant un pays. Le personnage de Bel-Ami, ambitieux sans scrupules, peut être vu comme une métaphore de la politique française de l’époque.

Mais revenons au début du roman. Georges Duroy se promène dans les rues de Paris, en bombant le torse et en bousculant les gens sur son passage, obsédé par une soif que son salaire de misère ne peut étancher : acheter une bière bien fraîche en terrasse par cette chaude journée de juin, c’est se priver d’un repas, faute d’argent.

Une rencontre fortuite avec un ancien camarade devenu journaliste va lui permettre d’intégrer l’équipe des rédacteurs de La Vie française, journal mené par des professionnels du paraître, de la duperie et de la manipulation : une aubaine pour Duroy, qui va pouvoir aiguiser sa plume et ses crocs en toute impunité.

Journalisme et déontologie

Ses débuts dans le métier sont racontés de manière particulièrement mordante par Maupassant, qui connaissait très bien ce milieu pour avoir publié ses récits dans de nombreux journaux de l’époque (L’Almanach lorrain, Le Bulletin français, Le Figaro, Gil Blas, Le Gaulois, L’Écho de Paris…). Ainsi, Duroy découvre naïvement qu’il ne suffit pas d’avoir une histoire vaguement en tête pour parvenir à écrire, et il apprendra le métier par l’intermédiaire de la femme de son ami journaliste, laquelle n’hésite pas à inventer des histoires de toutes pièces pour qu’elles plaisent et flattent la curiosité des lecteurs. Il apprendra aussi l’art de l’interview des personnalités politiques par un collègue particulièrement efficace :

« Vous êtes encore naïf, vous ! Alors vous croyez comme ça que je vais aller demander à ce Chinois et à cet Indien ce qu’ils pensent de l’Angleterre ? Comme si je ne le savais pas mieux qu’eux, ce qu’ils doivent penser pour les lecteurs de la Vie Française. J’en ai déjà interviewé cinq cents de ces Chinois, Persans, Hindous, Chiliens, Japonais et autres. Ils répondent tous la même chose, d’après moi. Je n’ai qu’à reprendre mon article sur le dernier venu et à le copier mot pour mot. Ce qui change, par exemple, c’est leur tête, leur nom, leurs titres, leur âge, leur suite. Oh ! là-dessus, il ne faut pas d’erreur, parce que je serais relevé raide par le Figaro ou le Gaulois. Mais sur ce sujet le concierge de l’hôtel Bristol et celui du Continental m’auront renseigné en cinq minutes. Nous irons à pied jusque-là en fumant un cigare. Total : cent sous de voiture à réclamer au journal. Voilà, mon cher, comment on s’y prend quand on est pratique. »
Duroy demanda : –  Ça doit rapporter bon d’être reporter dans ces conditions-là.
Le journaliste répondit avec mystère : – Oui, mais rien ne rapporte autant que les échos, à cause des réclames déguisées.

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Les Idées Noires de Franquin : une autre illustration possible de Bel-Ami… (Cliquez pour voir en grand)

Bien plus tard, lorsqu’il sera un journaliste bien installé, influent et redouté de ses ennemis, sa consécration professionnelle sera de se faire dicter ses articles par les ministres eux-mêmes, pour que ceux-ci puissent infléchir l’opinion publique en leur faveur. Toute ressemblance avec les pratiques actuelles d’un journal qui existait déjà à l’époque de Maupassant serait, comme on dit, fortuite.

La majeure partie de l’intrigue du livre amènera le lecteur à se demander, à moitié scandalisé et à moitié fasciné, jusqu’où Bel-Ami ira pour étancher sa soif de pouvoir, combien de personnes il trahira, combien de femmes il trompera et déshonorera, et à quel point il sèmera le malheur autour de lui, totalement indifférent aux infortunes de ceux qu’il utilise pour parvenir à ses fins.

Fantastique et inconscient

Un autre aspect fascinant de ce roman vient de l’écriture de Maupassant. Le lecteur averti reconnaîtra quelques références plus ou moins voilées à ses autres récits (Forestier, l’ancien camarade de Duroy, est un nom qui vient par exemple de la nouvelle La Parure) ou à son maître en littérature, Gustave Flaubert : une scène d’amour dans une calèche, les rideaux baissés, circulant en plein jour dans les rues de la ville fera immanquablement penser à l’expérience similaire d’Emma dans Madame Bovary.

Bel-Ami n’est pas non plus conçu comme un jeu de piste pour initiés, c’est d’abord un roman haletant : publié en 1885 dans le journal Gil Blas sous forme de feuilleton, chaque chapitre forme une unité parfaitement cohérente et déroule l’histoire de manière à accrocher le lecteur le plus efficacement possible.

Mais le point le plus intéressant est sans doute les passages qui semblent tout droit tirés de ses nombreux récits fantastiques. Sans jamais vraiment tomber dans le surnaturel, certains détails semblent être revêtus d’une étrange aura, d’une vibration particulière qui donne une présence singulière à des détail qui auraient pu être anodins :

Ils allaient devant eux doucement. C’était une nuit tiède dont l’ombre caressante et profonde semblait pleine de bruits légers, de frôlements, de souffles. Ils étaient entrés dans une allée étroite, sous des arbres très hauts, entre deux taillis d’un noir impénétrable. (…)
Une senteur de terre, d’arbres, de mousse, ce parfum frais et vieux des bois touffus, fait de la sève des bourgeons et de l’herbe morte et moisie des fourrés, semblait dormir dans cette allée. En levant la tête, Madeleine apercevait des étoiles entre les sommets des arbres, et bien qu’aucune brise ne remuât les branches, elle sentait autour d’elle la vague palpitation de cet océan de feuilles.
Un frisson singulier lui passa dans l’âme et lui courut sur la peau ; une angoisse confuse lui serra le cœur. Pourquoi ? Elle ne comprenait pas. Mais il lui semblait qu’elle était perdue, noyée, entourée de périls, abandonnée de tous, seule, seule au monde, sous cette voûte vivante qui frémissait là-haut.

Dans un autre roman de Maupassant, Pierre et Jean, on trouve un passage assez semblable :

Tout près de lui soudain, dans la tranchée large et noire ouverte entre les jetées, une ombre, une grande ombre fantastique, glissa. S’étant penché sur le parapet de granit, il vit une barque de pêche qui rentrait, sans un bruit de voix, sans un bruit de flot, sans un bruit d’aviron, doucement poussée par sa haute voile brune tendue à la brise du large.

Le décor, semblant soudain hanté par une présence indéfinissable et vaguement hostile, montre des manifestations qui font penser ou ressentir aux personnages ce à quoi leur conscience se refuse. Ces personnages sont confrontés à une part d’ombre et de mystère, cet insaisissable qui palpite en chacun de nous et qui ne s’appelait pas encore, au XIXe siècle, l’inconscient. Les romanciers, mais surtout les poètes, en avaient le pressentiment, et certains d’entre eux exploraient ce qui sera théorisé par Sigmund Freud à l’aide, entre autres, de lectures de récits fantastiques…

Bel-Ami, Guy de Maupassant, 1885.

Louis.

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3 réflexions sur “Bel-Ami, Guy de Maupassant

  1. J’ai adoré lire ce roman l’année dernière. Maupassant a vraiment un talent de conteur. Je prends toujours plaisir à lire ses histoires. Et ce Bel-Ami est un personnage fascinant, qui révulse et attire en même temps. Merci pour cette belle chronique qui me rappelle une bonne lecture.

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