Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie

 

ngozi-adichie_americanah.inddLe dernier roman de la nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, Americanah, aborde un sujet archi-rabattu dans la littérature : l’immigration. En dépit de cela, cet ouvrage semble remporter à l’unanimité l’enthousiasme des lecteurs, conquis par le style franc et impertinent de l’auteur. Je me suis donc laissée tenter par ce best-seller et, bien que mon ressenti par rapport à cette lecture soit plutôt mitigé, force est de reconnaître que ce roman est effectivement enthousiasmant ! L’histoire qui nous est contée est celle de Ifemelu, jeune nigériane qui s’envole vers la glorieuse Amérique pour faire ses études et revient au pays natal, 12 ans après, « occidentalisée ». En parallèle, nous suivons le parcours migratoire de Obinze, l’amoureux qu’Ifemelu a laissé derrière elle et qu’elle retrouvera à son retour, tel une Ulysse retrouvant son Pénélope après une odyssée américaine. À travers le parcours de ces deux idéalistes, l’auteur passera au crible, avec une ironie mordante et délectable, les travers des sociétés occidentales d’un point de vue sociologique particulièrement perspicace…

L’histoire est très simple : elle commence à Princeton, alors qu’Ifemelu est déjà bien installée en Amérique et s’apprête à partir à Trenton pour la journée afin de se faire natter les cheveux. À ce moment du récit, notre jeune héroïne envisage de quitter les États-Unis pour retourner dans son pays natal, le Nigeria. Chez le coiffeur, elle se souvient : nous est alors conté, dans une chronologie qui s’autorisera quelques sauts dans le temps, l’histoire des jeunes idéalistes Ifemelu et Obinze, leur amour adolescent naissant, le départ de Ifemelu pour les États-Unis, celui d’Obinze pour l’Angleterre, leur tentatives d’intégration et leur vie d’immigrés, jusqu’au retour de chacun au Nigeria.

Le pitch du roman est en effet très classique, sinon totalement éculé : il s’agit d’une énième histoire d’immigration mettant en valeur les sentiments de l’héroïne, car c’est surtout Ifemelu que le lecteur est amené à suivre, qui se sent étrangère dans le pays qu’elle découvre et se sentira encore plus étrangère dans son pays natal, à son retour. Le schéma classique de ce type de récit, auquel le roman de Chimamanda Ngozi Adichie obéit, met en place un aller-retour géographique, montrant les difficultés de s’intégrer dans une société inconnue, puis celles de se réintégrer dans la société natale qu’on ne reconnait plus, avec notre regard nouveau, forgé par une nouvelle culture. Chimamanda Ngozi Adichie utilise cette expression d’une grande justesse, ici traduite par Anne Damour : « cette subtile empreinte que la culture appose sur chacun ».

La partie la plus intéressante du roman est, selon moi, le récit de l’intégration de Ifemelu en Amérique, à travers la découverte de cette culture occidentale et des règles du jeu social qu’elle doit apprendre à mener en tant que Noire, et qui plus est en tant que Noire non-américaine. Car la question de la « race », question qu’Ifemelu ne s’était jamais posée au Nigeria, vient frapper la jeune étudiante avec fracas. La jeune femme doit donc expérimenter les règles jeu social en tant que demandeuse d’emploi, ce qui par exemple lui permettra de découvrir d’une Noire aux États-Unis gagne en crédit dès lors qu’elle lisse ses cheveux, en tant qu’employée, en tant qu’étudiante, en tant que petite-amie, en tant que blogueuse, etc. Ifemelu finira en effet par tenir un blog, Raceteenth, où elle développe, dans le style franc et provocateur qui la caractérise, ses analyses sociologiques autour du thème de la « race » aux États-Unis. Plusieurs extraits de ce blog sont cités, permettant à l’auteur de faire part de ses observations à travers la voix de son personnage. Et ce qui est dit est fort pertinent ! C’est sans doute LE point fort du roman !

L’autre point fort du roman est à mon avis la douce et assez mordante ironie avec laquelle Chimamanda Ngozi Adichie malmène ses personnages car, si Ifemelu porte un regard fin sur l’influence de la « race » dans les sociétés occidentales, l’auteur est bien plus fine qu’elle et, à travers l’odyssée de son personnage principal, elle porte un regard sociologique beaucoup plus large, mettant en avant le jeu des classes socio-culturelles, mais aussi le sexisme que subit la jeune femme. Ifemelu n’est pas simplement une nigériane noire immigré aux États-Unis, c’est une femme noire nigériane de classe moyenne immigrée aux États-Unis depuis X années, et tous ces éléments sont sujets à des préjugés bien ancrés dans les mentalités ! Par exemple, le fait d’être une Noire engendre de la part des Blancs un comportement ou condescendant, ou excessivement bienveillant ; de la même manière, être étrangère engendre de la part des Noirs américains le même type de comportement fondé sur le préjugé du bon sauvage qui vit dans sa jungle africaine…

Autre sujet important, celui du sexisme et du féminisme. Car si Ifemelu arrive à s’émanciper aux États-Unis en tant que Noire en assumant sa chevelure crépue et arborant fièrement une coupe afro, car si elle parvient à s’émanciper en tant qu’africaine en refusant l’accent américain et en parlant avec l’accent nigérian, elle semble avoir beaucoup plus de difficultés à s’émanciper en tant que femme indépendante. Dans la culture nigériane, une femme n’a d’intérêt que si elle « bonne à marier », de préférence à un homme riche : on le voit à travers le personnage de la tante de Ifemelu, une femme brillante qui se soumet de manière incompréhensible aux hommes qu’elle fréquente, ce qui horripile sa nièce ! Cette dernière a cependant du mal à ne pas reproduire les mêmes schémas : elle se soumettra tour à tour avec des hommes susceptibles de lui assurer une vie confortable, allant jusqu’à supplier de rester ensemble un homme qui la traite de « salope » et un autre qui la boude de manière complétement puérile. C’est d’ailleurs dans le rapport de Ifemelu aux hommes que Chimamanda Ngozi Adichie est, à mon avis, la plus ironique avec son personnage ! Cela est assez tangible quand elle se moque doucement d’Ifemelu qui se jette sur la malbouffe quand elle est fâchée avec son petit-ami écologiste, ou qui supporte les épouvantables amis de ses amoureux qui la traitent avec le mépris de classe d’usage dans leur milieu.

La dernière partie du récit, traitant du retour au Nigeria de Ifemelu devenu une « americanah » (entendre « une femme influencée par la culture américaine »), n’est pas à la hauteur du reste du roman. Sans surprise, il y est question du regard neuf que Ifemelu porte sur un Nigeria méconnaissable, plus vieux d’une douzaine d’années, et de son sentiment de se sentir étrangère dans son propre pays. Il y sera également question, attention spoilers (cependant, la fin est tellement convenue que je ne suis pas certaine de vraiment spoiler…), des retrouvailles entre nos deux amoureux, Ifemelu et Obinze, ce dernier étant miraculeusement devenu richissime après son désastreux passage en Angleterre. Chimamanda Ngozi Adichie, qui porte un regard honnête sur la société, se complait ici dans des ressorts narratifs rebattus, assumés puisqu’elle en fait l’aveu, mais malvenus : il en résulte une histoire d’amour finalement peu crédible avec une Ifemelu conquérante qui doit triompher de nouvelles prétendantes pour récupérer Obinze, comme Ulysse l’a fait avec Pénélope. Or, comme prétendants, il y a une épouse et une enfant : la femme est une potiche, présentée sans aucune subtilité par son pragmatisme et son conservatisme, et l’enfant… ben… l’enfant, elle aime son papa… Autant dire que ces deux-là n’ont pas vraiment la sympathie du lecteur qui assistera avec plaisir au triomphe de la franche et charismatique Ifemelu sur ces deux cruches écervelées (ben oui… manquerait plus que la rivale de notre héroïne soit une femme réaliste et complexe, et non pas un bon gros cliché confortable ! Il faut qu’on l’aime, Ifemelu ! Inconditionnellement !) Donc voilà, cette fin est assez convenue et montre, avec une ironie certaine, l’émancipation de Ifemelu en tant que femme indépendante, par le biais de la bouderie (pas très glorieux) qui va s’épanouir auprès de son amour de jeunesse qui est indécemment riche : happy end ou pas ? Personnellement, je ne sais que répondre à cette question car l’émancipation de Ifemelu est ambiguë, et cette dernière impression ternit singulièrement mon ressenti par rapport à ce roman dont j’ai fortement apprécié la lecture, dans son ensemble.

Au final, Americanah est, selon moi, un roman inégal, avec quelques ratés et de belles réussites : des facilités narratives inopportunes, quelques stéréotypes traités avec une ironie parfois gratuite, une fin en demi-teinte et une histoire d’amour peu crédible, mais un ton irrévérencieux et ironique assez délectable, un point de vue honnête et incisif sur les règles du jeu social dans les sociétés aussi bien occidentales qu’orientales, un discours juste sur les difficultés de s’émanciper quand on n’est pas un homme de la « race » dominante, et enfin, une écriture efficace au service d’une vraie pensée structurée, profonde et féministe, ce qui fait beaucoup, beaucoup de bien aujourd’hui !

Anne

Americanah, Chimamanda Ngozi Adichie, traduit par Anne Damour, Folio, 2015, 8.70€ (8.49€ pour la version numérique)

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9 réflexions sur “Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie

    • Je le conseille : si certains ressorts narratifs m’ont semblé parfois mal maîtrisés, le propos du roman est fondamental ! Chimamanda Ngozi Adichie est une militante féministe à la fois polémique et pédagogue : son discours édité en France sous le titre « Nous sommes tous des féministes » est en train de devenir un essentiel parmi les pamphlets féministes modernes, donc c’est une excellente nouvelle que cette auteur soit de plus en plus lue de par le monde !

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