Avez-vous déjà lu… une lipolepse ?

En janvier 1974, La Nouvelle Revue Française publie dans son numéro 253 une série de dix-neuf poèmes écrit par Raymond Queneau, poèmes qui ont tous une forme fixe jusqu’alors inédite. Plus tard, en 1975, ces poèmes, accompagnés d’une trentaine d’autres, seront publiés chez Gallimard dans un recueil intitulé Morale élémentaire. D’ailleurs, cette forme poétique si singulière porte le même nom de « morale élémentaire », mais aussi de « lipolepse », néologisme initialement employé par le poète OuLiPien. Mais précisément, qu’est-ce qu’une lipolepse ?

La lipolepse est un néologisme inventée en 1973 par Raymond Queneau, formé à partir des deux mots grecs, λεἶπω et λαμβάνω signifiant respectivement « je laisse » et « je prends ». Elle renvoie à une forme de poésie fixe définie par l’OuLiPo ainsi :

D’abord, trois fois trois plus un groupes substantif plus adjectif (ou participe) avec quelques répétitions, rimes, allitérations, échos ad libitum ; puis une sorte d’interludes de sept vers de une à cinq syllabes ; enfin une conclusion de trois plus un groupe substantif plus adjectif reprenant plus ou moins quelques-uns des vingt-quatre mots utilisés dans la première partie.

Les premières lipolepses ont été écrites par Raymond Queneau, entre avril 1973 et avril 1974. La genèse de la création de cette forme poétique si singulière est explicitée dans l’édition de La Pléiade des Œuvres complètes de Queneau : le poète y explique comment il expérimente la structure de poèmes afin de parvenir à la forme fixe suivante :

. A   B   C
.      D
. E   F   G
.      H
.      (5 ou 6 vers pentasyllabiques au plus)
. A’  B’  C’ ou    I   J   K
.      D’              L

Les lettres désignent un bimot (substantif + adjectif épithète). Les vers « pentasyllabiques au plus », c’est-à-dire ne dépassant pas 5 syllabes, forment une sorte de ritournelle. Enfin, les bimots finaux reprennent les premiers avec des variations.

Queneau revendique que cette forme poétique n’a d’autre fin que de « faire de l’oulipisme » : il en résulte des poèmes très expérimentaux, jouant sur les lexiques, les parallélismes, les répétitions et les rimes, les jeux sonores, comme les allitérations… Ils sont empreints d’une certaine musicalité : Queneau insiste d’ailleurs sur leur accompagnement musical dès la première publication de ses lipolepses dans La Nouvelle Revue française :

L’accompagnement musicale (si l’on en souhaite un) me semble évident : un coup de gong (ou de tout autre instrument de percussion) après chaque groupe substantif plus adjectif. Et avec la ritournelle, je vois (j’entends) très bien un petit air de flûte ou de pipeau.

Comme dernièrement, nous vous parlions de littérature et de mathématiques, je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous la délicieuse et amusante lipolepse d’un Queneau poète et mathématicien :

Somme soustrait    Multiple divisé          Racine exponentielle
.                              Journée usuelle
Tilleul étiré              Baignade centrée   Prétexte allongé
.                              Veille usuelle
Livres fermés         Cahiers ouverts       Calculs irréels
.                               Reflets usuels

.                               Le soleil si dur
.                               Par-delà midi
.                               Un visage obscur
.                               Un visage enfoui
.                               Et des petits
.                               Des petits ennuis
.                               Sur terre éclaircie

Somme abstrait   Union multipliée           Croissance logarithmique
.                               Journée usuelle

Maintenant, oui…

Anne

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