Le Chant de Salomon de Toni Morrison

chant_salomonLe Chant de Salomon est d’une ampleur et d’une densité telles qu’il a été très difficile pour moi de construire un discours autour de cette œuvre magistrale. Ce magnifique hymne à la mémoire des afro-américains, écrit par Toni Morrison en 1977, est sans doute l’un des plus beaux livres que j’ai lus. Suivant une chronologie parsemée de plusieurs sauts dans le temps, le récit nous conte l’histoire d’un homme, Macon Mort dit « Laitier », de sa naissance à sa mort, à travers les figures charismatiques, quasi-légendaires, de son passé familial. Dans un style relevant à la fois d’un réalisme social et d’un merveilleux ancestral, Toni Morrison raconte une famille, avec ses fantômes, réels ou fantasmés, ses tragédies, ses traumatismes et ses rêves. Elle centre son propos autour d’un personnage, Macon Mort, qui porte en lui l’histoire de cette famille et sera amené à revenir sur les traces de ses aïeuls, afin de saisir la nature même son existence ; le texte prend alors des allures de récit initiatique et de conte merveilleux. La quête de toute une vie nous est ainsi racontée, dans un monde où le réel, cruel, est peuplé des fantômes du passé historique et tragique de tout un peuple.

Le récit commence le mercredi 18 février 1931, le jour de la naissance de Macon Mort, troisième du nom, qui sera surnommé plus tard « Laitier ». Le Chant de Salomon est l’histoire de ce personnage, mais son histoire est aussi et surtout celle de ses origines, de sa famille, précisément de ces deux familles : celle de sa mère Ruth Mort et celle de son père Macon Mort. Car Laitier est le fruit d’un métissage entre deux cultures différentes, et il deviendra le champ de bataille sur lequel elles s’affronteront sans répit et amèrement.

La première partie du récit se déroule dans une ville du Michigan, dans le nord des États-Unis, ville dans laquelle est né Macon Mort, que j’appellerai dorénavant Laitier pour plus de clarté, et où il a grandi : on y suivra son parcours durant une trentaine d’années. Il est le premier noir à être né à l’Hôpital de la Pitié, le jour où Robert Smith, agent d’assurances, décide de se parer des ailes bleues de sa confection et de s’élancer dans les airs du haut du même hôpital. En dépit du réalisme social dont est empreint le roman, le merveilleux y est aussi très significatif, aussi, le vol, qui vient marquer la naissance de l’enfant, sera un leitmotiv qui le poursuivra toute sa vie, comme si cet événement était une sorte de prophétie, le fondement même de son existence. D’ailleurs, le vol, particulièrement l’impossibilité de Laitier à voler, est présentée comme la première frustration de l’enfant, sa première déception profonde. Il est né de parents afro-américains aisés, son père étant un promoteur immobilier prospère, sa mère, une femme instruite, fille du premier médecin noir de la ville. Il grandi donc dans l’aisance, avec une insouciance ostensible et une désinvolture adolescente, ne connaissant ni la misère ni les troubles sociaux du monde.

Trois figures dominent le récit et la vie du jeune Laitier : sa mère Ruth, son père Macon et sa tante Pilate, la sœur de son père. La figure paternelle est évidemment patriarcale : Macon Mort, deuxième du nom, est un personnage vénal, ambitieux et superficiel. Il est obsédé par sa réussite et son enrichissement, par le fait de posséder des terres. Cette obsession, il la doit à son père Macon Mort, premier du nom, nommé officiellement ainsi alors qu’il était esclave par un administrateur aviné. Le nom est un thème très développé dans le roman, d’une part car il est le dernier et tenace vestige d’un passé d’esclavage, d’autre part car il renvoie à l’étrange coutume familiale voulant que les noms féminins des enfants soient choisis par hasard dans la Bible. C’est d’ailleurs ainsi que Pilate porte le nom le plus haï de la chrétienté. De plus, plusieurs noms sont tus dans le roman, comme le vrai nom du premier Macon Mort, et celui de sa femme, une indienne.

La religion chrétienne est abordée sous un angle surprenant : le récit biblique qui a bâti la morale judéo-chrétienne propre aux cultures occidentales est dans le roman présenté de manière superficielle, comme si il était finalement incompris. Le titre même du roman, Le Chant de Salomon, n’est pas une référence au Cantique des Cantiques, contrairement à ce que l’on pourrait penser, mais c’est un hymne propre au peuple afro-américain, une ritournelle que chantent les enfants pour se souvenir de son histoire. Toni Morrison s’emploie également à mettre en exergue les croyances africaines. Par exemple, alors que Macon Mort II explique à son fils Laitier pourquoi il ne doit pas rendre visite à sa tante Pilate, il en appelle à « l’histoire du serpent » : le lecteur occidental s’attend alors à la référence biblique de la Genèse, le serpent étant une métaphore diabolique. Or, il n’en est rien : « l’histoire du serpent » en question est un conte africain, qui a aussi valeur d’exemplum, et signifie plutôt qu’on ne peut changer la nature profonde des gens.

Pilate, cette tante-serpent née sans nombril, est selon moi le personnage le plus fort du roman. C’est une femme indépendante, débrouillarde, courageuse, bienveillante, mais implacable quand il s’agit de sa fille Reba et de sa petite-fille Agar. Elle vit en marge de son frère, mais joue un rôle majeur dans la vie de chacun. Elle crée un contraste fort avec la mère de Laitier, femme instruite mais soumise à son mari, qui se révèlera davantage fille et mère qu’épouse. Contrairement à Pilate qui se distingue par une identité affirmée (elle porte d’ailleurs une boucle d’oreille contenant un manuscrit de son prénom), Ruth se définit au regard de son rapport avec son père, avec son mari, et avec son fils. Du point de vue de Laitier, ses parents s’opposent, au sens propre comme au sens figuré : l’une est issue d’une famille aisée et cultivé, elle est la fille du premier médecin noir de la ville, l’autre est le fils d’un ancien esclave illettré, devenu fermier. Et cette opposition prend, au fil de leur mariage, des allures de guerre. La naissance de Laitier est d’ailleurs placée sous le signe de leurs querelles, de leurs désaccords et de leurs griefs. Comme Ruth le métaphorisera dans le récit, son fils est « une plaine sur laquelle, comme les cowboys et les Indiens dans les films, elle et son mari se battaient. Chacun était troublé par les valeurs des autres. Chacun était convaincu de sa propre pureté et scandalisé par la bêtise qu’il voyait chez l’autre ».

Finalement, les parents de Laitier se jouent de leur fils, ce dernier étant soumis aux manipulations de chacun. En effet, le père et la mère font à maintes reprises le récit du passé à leur fils, récit qui, bien qu’exprimé à travers la voix subjective des personnages, et selon l’interprétation qu’ils souhaitent donner à penser à leur fils, est narré à la troisième personne, comme le reste du récit. Aussi, le lecteur est en droit de se demander s’il ne se fait pas lui-même manipuler par l’écrivain, comme Laitier se fait manipuler par ses parents. Car le passé, conté par plusieurs voix, soulève la problématique de la vérité, dans la mesure où la véracité des propos tenus est mise en question. Le récit est construit comme un puzzle, avec des pièces incertaines, la narration est morcelée et biaisée. Elle est elle aussi une quête de vérité, quête dans laquelle le lecteur s’engage de la même manière de Laitier.

Un autre personnage joue aussi un rôle fondamental dans l’histoire : il s’agit de Guitare, le meilleur ami de Laitier. Ce personnage s’inscrit dans la dynamique réaliste du récit : il grandit auprès de son ami, mais dans un quartier défavorisé, confronté aux problèmes racistes de l’Amérique ségrégationniste du début du XXe siècle. Au fils des ans, il développe une conscience politique pour finalement s’engager, dans les années 1960, dans un groupuscule vengeur qui le mènera vers une folie meurtrière. Laitier est hermétique à l’engagement politique de son ami et se comporte, à l’âge adulte, comme un adolescent insouciant.

Laitier a deux sœurs Magdalene, qu’on appelle Lena, et Corinthiens, très discrètes, sur lesquelles le récit s’attarde peu, sinon avec fracas, dans un éclatant réquisitoire aux allures féministes déclamé par Lena, comme une unique réplique hurlant au monde entier : « J’existe ! ». Ce passage est d’ailleurs d’une force remarquable compte tenu du traitement narratif de celle qui émet ce discours inopiné et brusque. En effet, les deux sœurs, indissociables, sont traitées comme des figurantes tant par le narrateur (extérieur), l’écrivain, que par les personnages principaux eux-mêmes. Cet épisode est fondamental dans le parcours de Laitier, il lui révèle son insignifiance, la vacuité de son existence et de ses choix. C’est ainsi que s’achève la première partie du roman, la seconde conduisant le jeune homme dans le sud des États-Unis, dans les pas de ses aïeuls et dans un monde surréel.

Dans la seconde partie du roman, Laitier entreprend un voyage dans le sud dans États-Unis qui le conduira vers la vérité sur ses origines. La première partie du roman met en place une foule de détails qui prendront tous une ampleur considérable et inattendue dans la seconde partie. Les deux parties du roman sont marquées par de nombreux contrastes les opposants : les États-Unis du nord, plus tolérants, plus urbains, plus modernes, s’opposent au sud, région rurale portant en elle les profondes cicatrices de l’esclavage. Laitier change aussi du tout au tout : la nonchalance fait place à la ténacité, la frivolité, à la gravité, l’adolescent, à l’adulte. La quête de Laitier relève ici du récit initiatique, car en cherchant à élucider les secrets du passé familial, il se révèle à lui-même, dans toute sa complexité.

Dans le sud, les rêves ont aussi un rôle différent, les rêves, conscients ou inconscients, se font les révélateurs de vérités existentielles profondes, les rêves sont des clés qu’il faut apprendre à déchiffrer. Plusieurs figures merveilleuses prennent alors corps dans cette partie du monde, la plus marquante pour moi étant le personnage de Circé, une ancienne esclave sans âge qui a aidé le jeune Macon Mort II et sa sœur Pilate à fuir les assassins de leur père. Cette femme, mentionnée furtivement au début du roman parce qu’elle cuisine fort bien le cochon, a tout d’une sorcière mythologique, comme son nom l’indique. Elle aiguillera Laitier, qui se demande s’il elle est une apparition : le doute plane aussi sur le lecteur : est-elle morte ou vivante ? sorcière ou humaine ? Cette dimension merveilleuse est appuyée par de nombreuses figures, comparables à des esprits qui, dans les états du sud, sont admis en tant que tel.

J’espère ne pas avoir été trop confuse dans cette chronique et avoir su rendre hommage, aussi humblement soit-il, à ce grand roman qu’est Le Chant de Salomon. Il est très difficile pour moi d’en parler sans tout vous dévoiler, tant tout prend du sens, dans le récit. Aucun détail n’est là par hasard et Toni Morrison parle avec profondeur de quantité de thèmes, comme le passé, le métissage, l’histoire et l’Histoire, la vérité, la construction de soi, les relations familiales, comment la famille construit et détruit, grandir, la société, la marginalisation, la misère, le racisme, l’esclavage, la vengeance, les rêves, conscients et inconscients, les croyances, le destin, la quête de soi, l’identité, le sens de la vie… C’est vertigineux, et c’est brillantissime. C’est pour l’instant le plus beau texte que j’ai lu de Toni Morrison, et c’est un texte qui me poursuit depuis, et dont la poésie, dont je n’ai pas parlée, je m’en rends compte, m’a profondément touchée. Je suis très sensible à la force du mélange entre réalisme et merveilleux, entre critique sociale et conte philosophique, entre grande histoire et initiation personnelle, entre absurdité et destinée… C’est une écriture très dense et très exigeante avec son lectorat. De la très grande littérature dont on ne peut se passer.

Anne

Le Chant de Salomon, Toni Morrison, traduit par Jean Guiloineau, 10/18, 2008, 8.80€

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15 réflexions sur “Le Chant de Salomon de Toni Morrison

    • Je pense que c’est effectivement une bonne idée de découvrir Toni Morrison avec ce roman qui développe les thèmes forts de son œuvre : le parcours des « gens ordinaires » qui subissent les grands événements de l’Histoire, une écriture oscillant entre un réalisme social et un merveilleux digne des contes africains, un propos sur la liberté et sur la quête de soi, une chronologie mise à mal, et des personnages très forts. N’hésitez pas à revenir par ici pour nous donner vos impressions de lecture 🙂

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      • Ça y est, je l’ai lu. Effectivement, c’est dense, parfois déroutant dans la manière dont l’intrigue avance. C’est une lecture qui nécessite une bonne immersion dans le texte, à ne surtout pas parcourir d’un œil entre deux siestes estivales. Des passages sont magnifiques, intenses. Cette famille Mort n’est pas banale, véhiculant ses légendes, sa propre mythologie, et en même temps ancrée dans l’histoire sociale des Etats-Unis. Merci pour la découverte et bravo d’avoir réussi à chroniquer de la sorte une telle oeuvre !

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    • Merci pour ces impressions de lecture ! Effectivement, c’est une lecture très exigeante. Je suis ravie de vous avoir fait découvrir cette grande écrivaine et que le roman vous ait plu 🙂

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    • Merci ! Comme je viens de l’expliquer dans le commentaire précédant, je pense que c’est une excellente idée de découvrir Toni Morrison avec ce roman qu’on a du mal à lâcher ! N’hésite pas à revenir par ici pour nous dire ce que tu en as pensé 🙂

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    • J’en ai déjà lu une bonne moitié, mais je suis en ce moment sur un nouveau projet de lecture qui accapare beaucoup mon temps et mon esprit, aussi, j’ai vraiment eu du mal à rentrer dans ce texte très compliqué. J’ai mis également du temps à comprendre que Jazz est davantage une composition musicale qu’un roman, comme une partition faite à partir d’un thème, explicité très succinctement dans l’incipit, et développé dans la suite du texte avec des reprises, des variations, à la manière d’une composition jazz. J’ai laissé provisoirement cette lecture de côté, mais j’y reviendrai assurément 🙂

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    • Oui, oui, j’ai pris une claque littéraire sciemment 😀 En tout cas, merci pour le conseil, parce que j’ai vraiment adoré cette lecture, c’est aussi, pour l’instant, le Morrison que j’ai préféré. Bonne relecture et merci pour ton commentaire 🙂

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  1. Je note moi aussi ce titre pour mieux connaître Toni Morrison. Et une fois lu, je relirai ta chronique car ton analyse est des plus précieuses. Et puis tu me donnes également envie de lire « Jazz  » !! C’est une très bonne idée de nous faire partager ta découverte de l’univers d’un auteur en lui consacrant plusieurs chroniques, merci !

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    • Merci beaucoup ! Là, je vais faire une pause avec Toni Morrison car je suis sur un autre projet de lecture très enthousiasmant, mais je reviendrai vers elle de manière moins boulimique, histoire de la savourer davantage ! N’hésite pas non plus à revenir par ici nous donner tes impressions de lecture 🙂

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