Sula de Toni Morrison

sulaBien que Sula, roman écrit par Toni Morrison en 1973, soit un roman très court, il est d’une densité assez vertigineuse. C’est l’histoire d’un quartier, le Fond, d’une communauté noire, de deux familles, d’une amitié fusionnelle, d’un désamour et d’une haine collective. Le récit s’étale de 1919 à 1965, dans la période ségrégationniste de l’histoire des États-Unis, selon une chronologie linéaire mais parsemée de nombreuses ellipses. On y suit le parcours de plusieurs personnages, mais aussi d’une foule, la population du quartier du Fond selon l’axe central qu’est Sula, et Sula, c’est beaucoup de choses ! Sula est une femme noire qui, dans une Amérique misogyne et raciste, décide de vivre comme un homme blanc, libre, en conséquence de quoi elle devient scandaleuse aux yeux de tous. Avec une écriture toujours très poétique, quasi-mythologique, Toni Morrison dresse le portrait de plusieurs femmes noires, combatives ou soumises, dans un propos oscillant entre réalisme et onirisme. Une lecture qui interpelle !

Le récit se déroule durant la première moitié du XXe siècle, dans un contexte historique particulièrement raciste des États-Unis, la période de ségrégation raciale. Quelques points d’histoire s’imposent pour mieux appréhender les enjeux du récit : cette période ségrégationniste s’étale de 1875 à 1967 et, comme son nom l’indique, instaure une loi obligeant les populations noires à vivre en marge des populations blanches. Ainsi, le récit fait à maintes reprises allusion aux « sections réservées aux gens de couleur », hôpitaux, toilettes, wagons dans le train, cimetière, etc. Le récit s’achève en 1965, après une longue ellipse de plus de vingt ans, mettant en avant une ville transformée, une ville plus ouverte, où Noirs et Blancs vivent à proximité, mélangés. En effet, les années 1960 voient l’émergence de plusieurs mouvements des droits civiques qui conduiront à l’abrogation de plusieurs lois ségrégationnistes.

Avec pour toile de fond ce contexte historique, Toni Morrison nous parle alors d’un lieu emblématique de cette époque car il s’agit d’une de ces « sections réservées aux gens de couleur », dans la ville de Medallion, dans l’Ohio. Le récit commence à la manière d’un mythe relatant la fondation de ce lieu, appelé le Fond, ce quartier réservé aux Noirs de Medaillon : un paysan promet à son esclave de l’affranchir et de lui céder un lopin de terre s’il exécute des tâches laborieuses, mais au moment de s’acquitter de sa promesse, il lui donne des terres non pas dans la verdoyante vallée, mais sur la colline abrupte, prétextant que sa proximité avec le ciel en fait « le fond du paradis ». C’est ainsi que le quartier surélevé dans les collines prend le paradoxal nom de « Fond ». C’est aussi ainsi que la population locale aime à regarder de haut les quartiers des Blancs dans la vallée.

Géographiquement, le récit suit l’itinéraire du personnage de Nel, amie de Sula, qui ne quittera Medaillon qu’une seule fois, avec sa mère, pour la Nouvelle-Orléans. Le récit en fait de même, faisant du Fond un élément fondamental du récit. D’ailleurs, les habitants du quartier ont un rôle très important dans Sula. Cette communauté est représentée par une foule de personnages secondaires, des femmes, des hommes, des enfants, tous formant une rumeur, une même voix, celle des bonnes gens, celle du conformisme et de le bien-pensance.

Dans ce contexte, deux femmes sont mises en exergue, de leur enfance à l’âge adulte, des femmes dont le destin nous est conté à travers les événements marquants de leur vie, mais aussi de nombreux silences, ce qui leur donne une ampleur magistrale. D’abord, il y a Nel Wright, fille d’Hélène Wright, une femme imposante, coquette, sûre de son bon droit qui donne à sa fille une éducation stricte et morale. Elle ne faillit qu’une fois devant Nel, lors du fameux voyage à la Nouvelle-Orléans où, humiliée par un contrôleur du train blanc, elle ne riposte que d’un sourire éclatant qui indigne les autres passagers noirs. Nel, comme sa mère, opte pour une vie conformiste, avec mari et enfants. Ensuite, il y a Sula Peace, fille de Hannah Peace et petite-fille d’Eva Peace. Eva est une femme forte et dure, soupçonnée d’avoir perdu sa jambe pour toucher une assurance lui permettant de subvenir aux besoins de ses enfants. Hannah, son ainée, est une femme volage et insouciante qui périra prématurément. Sula suivra elle aussi, à sa manière, l’exemple de sa mère, choisissant une vie solitaire et hédoniste. Sula a une tâche sur l’œil qui, comme un test de rorschach, permet à chacun de se projeter dans ce qu’il y voit : une rose, un serpent, un têtard…

Le récit est composé de deux parties, la première s’étalant de 1919 à 1927, la seconde, de 1937 à 1965. Dans un premier temps, l’enfance et l’adolescence de Nel et Sula sont racontée, à travers les figures familiales évoquées plus haut, mais aussi les événements marquants de leur enfance, des événements extrêmement violents, traumatisants. Sula se démarque très vite dans le Fond, par son hardiesse et son anticonformisme ; Nel est un peu dans son ombre, bien que les deux fillettes, puis les deux adolescentes soient des amies fusionnelles : ce que pense l’une, l’autre le pense, elles sont une. Très tôt, Sula est également confrontée au rapport surréel que sa famille entretient avec le monde, l’exemple le plus fort étant, selon moi, l’horrible cauchemar d’Eva, rêvant que son fils rampe la nuit dans sa chambre pour retourner dans son ventre, ce qui la conduit à un meurtre purificateur.

Chaque chapitre correspond à une date, aussi le fil de l’histoire est fragmenté par de nombreuses et longues ellipses. Cette écriture, quasi-synthétique, n’est pas sans rappeler celle des contes, mais paradoxalement, les aspects sociaux du quartier et psychologiques des personnages sont très développés. Toni Morrison est un peu magicienne, quand même…. Le propos, direct, va à l’essentiel, laissant par de nombreux silences une part substantielle de mystère. Ces blancs vont alors être comblés par les racontars des anonymes, de la foule, et c’est surtout en cela que la communauté a son importance : elle représente le regard extérieur, la rumeur, insidieuse et médisante. Le dernier chapitre de la première partie, 1927, marque le début de l’âge adulte, avec le mariage de Nel. Il s’achève sur le départ, inattendu et furtif de Sula.

La seconde partie de roman reprend le récit en 1937, après une ellipse de 10 ans, ellipse qui prend pleinement son sens dès lors où l’on apprend que Sula a quitté le Fond pendant cette décennie, et revient dans son quartier natal pimpante, fière et indépendante. Son retour est accompagné d’une invasion de rouges-gorges dans Medaillon qui se voit recouverte de fientes et de cadavres d’oiseaux. Ce phénomène s’apparente à une plaie, comme un châtiment divin, concédant ainsi à Sula, aux yeux des habitants du quartier, une dimension diabolique. C’est d’ailleurs en paria que cette femme sera traitée. Le retour de Sula, l’immorale Sula qui se conduit comme un homme et comme un Blanc, est aussi accompagné du retour des bonnes mœurs, chacun s’évertuant à adopter une attitude vertueuse en réaction à l’hédonisme de la jeune femme. Cette partie est aussi, par effet de contraste, consacré au désamour de Sula et Nel, ce qui accentue d’une part la force des sentiments de Nel à l’égard de son amie, d’autre part, la portée des sacrifices que Sula doit faire au nom de sa liberté.

Bien qu’il raconte toute une vie, ce roman est très court, bien qu’il soit ponctué de nombreux blancs, il est très dense. Cette narration interpelle vraiment par son efficacité. Toutes les ellipses donnent à Sula une aura incroyable, accentuée par la force des sentiments qu’elle inspire à tous. Très peu de passages sont d’ailleurs écrits selon son point de vue, ce qui ajoute à son charisme auprès d’un lecteur qui est quand même en perte de repères face à ce personnage si subversif. Sula veut être libre à tout prix, et cette liberté inconditionnelle passe par une forme d’immoralisme, d’amoralisme même, une absence de loyauté envers les autres, et une nécessité de solitude. Toni Morrison sait assurément parler de liberté, dans sa dimension la plus philosophique et la plus complexe, ce qu’elle fait ici dans un récit parfaitement maîtrisé. La parole est aussi donnée de manière très prononcée à la rumeur, à ceux qui la colportent et lui donnent de l’ampleur. Dans cette période historique ségrégationniste, elle refuse que tout soit noir ou blanc, bien ou mal, au contraire, elle s’élève au-dessus de la morale et de la bien-pensance, dont la liberté est prisonnière.

Anne

Sula, Toni Morrison, traduit par Pierre Alien, 10/18, 1994, 6.10€

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