Littérature et mathématiques

Ce billet est un peu spécial pour nous, car il s’agit du 100e que nous postons sur le blog. Il est finalement très arbitraire de s’enorgueillir d’un tel nombre, mais c’est surtout un prétexte pour un billet un peu léger sur un thème encore jamais abordé ici. Pour cette occasion, nous avons donc souhaité parler de chiffres, de nombres, mais aussi et surtout, et encore, de littérature ! Sans aucun souci d’exhaustivité, et avec pour seule motivation celle du partage, voici une petite sélection de beaux textes littéraires, élogieux, grinçants, drôles, émouvants et surprenants sur le thème des mathématiques. Parce que la frontière séparant ces deux disciplines n’a pas toujours été aussi nette, voici quelques exemples de ce que font nos grands auteurs avec les chiffres !

saint-exuperyLes chiffres et les nombres sont, avant tout, un moyen pour mesurer une quantité, ils servent donc à mesurer la valeur quantitative des choses, mais les nombres nous aveuglent dans nos sociétés capitalistes et sont devenus un moyen de mesurer la valeur qualitative des choses. C’est ce que déplore Antoine de Saint-Exupéry à travers la voix du Petit Prince. L’absurdité du monde des adultes, régi par la toute-puissance des nombres, nous est dévoilée par la logique implacable de l’enfant :

J’ai de sérieuses raisons de croire que la planète d’où venait le petit prince est l’astéroïde B 612. Cet astéroïde n’a été aperçu qu’une fois au télescope, en 1909, par un astronome turc.
Il avait fait alors une grande démonstration de sa découverte à un Congrès International d’Astronomie. Mais personne ne l’avait cru à cause de son costume. Les grandes personnes sont comme ça.
Heureusement pour la réputation de l’astéroïde B 612 un dictateur turc imposa à son peuple, sous peine de mort, de s’habiller à l’Européenne. L’astronome refit sa démonstration en 1920, dans un habit très élégant. Et cette fois-ci tout le monde fut de son avis.
Si je vous ai raconté ces détails sur l’astéroïde B 612 et si je vous ai confié son numéro, c’est à cause des grandes personnes. Les grandes personnes aiment les chiffres. Quand vous leur parlez d’un nouvel ami, elles ne vous questionnent jamais sur l’essentiel. Elles ne vous disent jamais : « Quel est le son de sa voix ? Quels sont les jeux qu’il préfère ? Est-ce qu’il collectionne les papillons ? ».
Elles vous demandent : « Quel âge a-t-il ? Combien a-t-il de frères ? Combien pèse-t-il ? Combien gagne son père ? ». Alors seulement, elles croient le connaître. Si vous dites aux grandes personnes : « J’ai vu une belle maison en briques roses, avec des géraniums aux fenêtres et des colombes sur le toit… », elles ne parviennent pas à s’imaginer cette maison. Il faut leur dire : « J’ai vu une maison de cent mille francs ». Alors, elles s’écrient : « Comme c’est joli ! »

jules-verneJules Verne s’inscrit dans une démarche humaniste, s’inspirant notamment du positivisme qui met en valeur l’expérimentation scientifique. Ainsi, il parle avec émerveillement et emphase des mathématiques dans cet extrait de Sans dessus dessous, et c’est parfaitement délectable ! Dans ce passage, les mathématiques rejoignent la poésie, et le monde rationnel sert de point d’accroche à des rêveries enfantines, où l’abstraction nourrit l’imaginaire : les chiffres deviennent cocottes en papier ou jeux de pendu, chaque lettre est habitée par une énergie grandiose, et les signes semblent avoir le pouvoir de soumettre le monde à leur loi !

Il se riait des difficultés, aussi bien dans la science des grandeurs, qui est l’algèbre, que dans la science des nombres, qui est l’arithmétique. Aussi fallait-il le voir manier les symboles, les signes conventionnels qui forment la notation algébrique, soit que – lettres de l’alphabet – elles représentent les quantités ou grandeurs, soit que – lignes accouplées ou croisées – elles indiquent les rapports que l’on peut établir entre les quantités et les opérations auxquelles on les soumet.
Ah ! les coefficients, les exposants, les radicaux, les indices et autres dispositions adoptées dans cette langue ! comme tous ces signes voltigeaient sous sa plume ou plutôt sous le morceau de craie qui frétillait au bout de son crochet de fer, car il aimait travailler au tableau noir ! Et là, sur cette surface de dix mètres carrés, – il n’en fallait pas moins à J-T Maston – Il se livrait à l’ardeur de son tempérament d’algébriste. Ce n’était point les chiffres minuscules qu’il employait dans ses calculs, non ! C’étaient des chiffres fantaisistes, gigantesques, tracés d’une main fougueuse. Ses 2 et ses 3 s’arrondissaient comme des cocotes de papier ; ses 7 se dessinaient comme des potences, et il n’y manquait qu’un pendu ; ses 8 se recourbaient comme de larges paires de lunettes ; ses 6 et ses 9 se paraphaient de queues interminables.
Et les lettres avec lesquelles il établissait ses formules, les premières de l’alphabet, a, b, c, qui lui seraient à représenter les quantités connues ou données, les dernières x, y, z, dont il se servait pour les quantités inconnues ou à déterminer, comme elles étaient accusées d’un trait plein, sans déliés, et plus particulièrement ses z, qui se contorsionnaient en zigzags fulgurants ! Et quelle tournure, ses lettres grecques, les π, les λ, les ω, etc., dont un Archimède ou un Euclide eussent été fiers.
Quant aux signes, tracés d’une craie pure et sans tache, c’était tout simplement merveilleux. Ses + montraient bien que ce signe marque l’addition de deux quantités. Ses −, s’ils étaient plus humbles, faisaient encore bonne figure. Ses × se dressaient comme des croix de Saint-André. Quant à ses =, leurs deux traits, rigoureusement égaux, indiquaient vraiment, que J-T Maston était d’un pays où l’égalité n’était pas une vaine formule, du moins entre types de race blanche. Même grandiose de facture pour ses <, pour ses >, dessinés dans des proportions extraordinaires. Quant au signe √, qui indique la racine d’un nombre ou d’une quantité, c’était son triomphe, et, lorsqu’il le complétait de la barre horizontale sous cette forme : √¯ , il semblait que ce bras indicateur, dépassant la limite du tableau noir, menaçait le monde entier de le soumettre à ses équations furibondes !

marcel pagnolDans la préface de son ouvrage inédit Éléments d’une thermodynamique nouvelle, Marcel Pagnol revient sur son parcours, au lycée notamment, où son professeur M. Cros enseignait les mathématiques et les sciences en les adaptant aux « littéraires » de sa classe : des cours tronqués car, c’est bien connu, les « littéraires » sont incapables de suivre un raisonnement logique… Même si la rêverie poétique, par une douce ironie, vient moins séduire les élèves que fasciner le maître qui, rapidement perdu dans ses pensées, semble converser directement avec l’objet géométrique dont il avait tenté d’expliquer les propriétés mathématiques.

Quelquefois, lorsqu’un élève lui posait une question, M.Cros essayait une explication ; mais rapide, légère, déformée : sans entrer dans le vif du sujet, et comme un homme bien élevé qui est forcé de raconter une histoire obscène devant des dames. Il « gazait ».
Parmi ces formules qu’il nous donnait, certaines étaient ravissantes. Il déclamait, du haut de son estrade :
« La circonférence est fière
D’être égale à 2πR,
Et le cercle est tout joyeux
D’être égal à πR². »
Et il souriait. Comme pour dire : « Puisque vous êtes des « littéraires », je vous donne de la poésie. »
Après un pareil poème, il nous regardait, joyeux et ravi, comme pour dire : « Hein ? Vous ne le connaissiez pas, celui-là ? » Et toute la classe, étonnée par la fierté de la Circonférence, et gagnée par la joie complète du Cercle, exprimait son admiration par de longs mugissements.
M.Cros frappait alors sa chaire au moyen d’un énorme compas de bois, et disait : « Voyons, Messieurs, ne méprisez point la Muse, quand elle vient en aide à la Science. »
Il disait aussi :
« Le volume de la sphère,
Quoi que l’on puisse faire,
Est égal à 4/3 πR³, »
Il prenait un temps – un temps de vingt secondes.
Il regardait la classe, depuis Yves Bourde jusqu’à Averinos. Puis, à mi-voix, l’index levé, l’œil mi-clos, il ajoutait : « La sphère fût-elle de bois. »
Il donnait une grande importance à ce vers final ; et il le lançait avec une sorte de sévérité triomphale. Mais il ne s’adressait plus à nous : il parlait à la Sphère Elle-même. Il la prévenait, il l’avertissait ; de quelque subterfuge qu’elle usât, et quelque grande que fût sa mauvaise foi ; en quelque matière qu’elle se transformât, à la manière de Protée ; qu’elle fût pleine, creuse, lourde ou légère, d’acier ou de graphite, de craie, de manganèse, de cuivre, de plâtre ou de zinc étamé ; et même (suprême refuge) « fût-elle de bois », elle n’échapperait pas à l’implacable formule où la géométrie l’avait enfermée : elle était prise, mesurée, vaincue, rein qu’en pressant la gâchette de cette arme terrible : 4/3 πR³. Fût-elle de bois.
Elle, ronde et dodue, on couchait son cadavre sur une page plate, rien qu’en pressant la gâchette de cette arme nickelée : 4/3 πR³, fut-elle de bois.
Après ce triomphe, M.Cros prenait un autre temps. Son visage se détendait ; puis, débonnaire, conciliant, généreux, et roulant les r avec moins de férocité, il ajoutait : «On peut dire aussi : quand bien même elle serait en bois. » Et il prononçait : « boa ».

Nicolas Boileau (1636-1711) by Santerre, Jean Baptiste (1651-1717) oil on canvas 100.2x82 Musee des Beaux-Arts, Lyon, France Giraudon French, out of copyright

Enfin, il arrive que des poètes se fassent aussi mathématiciens et produisent, avec humour et malice, de délicieux textes de calculs. En voici deux. Tout d’abord, Nicolas Boileau, poète et critique du XVIIe siècle, qui est sans doute un de nos plus gros coups de cœur universitaires : d’ailleurs, comment ne pas admirer un homme qui a écrit « Ce qui se conçoit aisément s’énonce clairement »… Nicolas Boileau a ainsi écrit un savoureux poème, Le quart d’heure de bon temps, envisageant la vie d’un homme en la divisant selon le temps qu’il consacre à chaque chose. Un texte léger, qui laisse poindre une certaine amertume sur le sens que nous donnons à notre vie.

Le quart d’heure de bon temps

L’homme, dont la vie entière
Est de quatre-vingt-seize ans,
Dort le tiers de sa carrière,
C’est juste trente-deux ans.

Ajoutons pour maladies,
Procès, voyages, accidents
Au moins un quart de la vie,
C’est encore deux fois douze ans.

Par jour, deux heures d’études
Ou de travaux – font huit ans,
Noirs chagrins, inquiétudes –
Pour le double font seize ans.

Pour affaires qu’on projette
Demi-heure, – encore deux ans.
Cinq quarts d’heures de toilette :
Barbe et cætera – cinq ans.

Par jour, pour manger et boire
Deux heures font bien huit ans.
Cela porte le mémoire
Jusqu’à quatre-vingt-quinze ans.

Reste encore un an pour faire
Ce qu’oiseaux font au printemps.
Par jour, l’homme a donc sur terre
Un quart d’heure de bon temps.

Raymond-DevosEt l’on se quitte avec un autre poète, plus moderne, le désopilant Raymond Devos qui, avec son sketch Parler pour ne rien dire, se lance lui aussi dans des calculs improbables, calculs autour du zéro littéraire : le « rien ». Un « rien » qu’il soustrait, additionne, multiplie pour finalement ne pas jouer avec les chiffres, mais comme toujours, avec la langue.

Puisqu’on m’a demandé de faire un discours. Je vous signale tout de suite mesdames et messieurs, que je vais parler pour ne rien dire. Je sais, vous pensez, s’il n’a rien à dire, il ferait mieux de se taire. Oui, c’est trop facile. C’est trop facile. Vous voudriez que je fasse comme tous ceux qui n’ont rien à dire, et qui le gardent pour eux ? Et bien non, mesdames et messieurs, moi quand je n’ai rien à dire, je veux qu’on le sache ! Je veux en faire profiter les autres, et si vous-mêmes mesdames et messieurs vous n’avez rien à dire et bien, on en parle ! On en discute, je ne suis pas ennemi du colloque !
Mais, me diriez-vous, si nous parlons pour ne rien dire, de quoi allons-nous parler ? Ben de rien ! De rien, car rien c’est pas rien, la preuve, c’est qu’on peut le soustraire. Rien moins rien, égal moins que rien ! Alors, si on peut trouver moins que rien, c’est que rien vaut déjà quelque chose. On peut acheter quelque chose avec rien en le multipliant. Bon, une fois rien, c’est rien. Deux fois rien, c’est pas beaucoup, d’accord, mais trois fois rien… pour trois fois rien on peut déjà acheter quelque chose ! Et pour pas cher ! Bon, maintenant si vous multipliez trois fois rien par trois fois rien, rien multiplié par rien égal, rien, trois multiplié par rien égal neuf, ça fait rien de neuf ! (…)

Un centième article pour rien, mais cent articles, pour nous, ce n’est pas rien. Un grand merci à tous nos lecteurs !

Anne et Louis

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13 réflexions sur “Littérature et mathématiques

    • Merci beaucoup ! Boileau est assez incisif, effectivement, mais maintenant que nous sommes au courant, à nous de nous efforcer à prendre plus d’un quart d’heure de bon temps par jour 🙂

      Aimé par 2 people

  1. Bravo pour ce 100 ième article! Le livre que je fais acheter à mes étudiants au prochain semestre aborde les mathématiques. Il s’agit de « Pomme S » d’Éric Plamondon. L’histoire des mathématiques pour en arriver à la création par Steve Jobs d’Apple… Les mathématiques et leurs dérivés sont un sujet bien intéressant en littérature!

    Aimé par 1 personne

  2. Quel joli billet ! Moi qui ai toujours eu l’esprit en carapate pendant les cours de maths, vous me réconciliez avec les chiffres 🙂
    J’aime beaucoup « Les éléments d’une thermodynamique nouvelle » ! Et Raymond Devos, un régal.
    Merci à vous deux, et continuez ainsi jusqu’au 200ème billet !!

    Aimé par 1 personne

  3. Très bel article

    J’en profite pour copier ici un poème de Venus Khoury Ghata que j’aime beaucoup. Le titre est « automne  »

    La surface d’un automne

    Est inversement proportionnelle à la hauteur de sa tristesse

    Le nuage interrogé multiplie sans difficulté le basilic

    par le safran.

    Répètes après moi :

    La distance entre deux pluies se mesure par arpents de silence

    Et le périmètre d’un mois est divisible par son rayon de lune.

    Cela va de soi

    Venus Khoury Ghata – Anthologie Personnelle

    Aimé par 1 personne

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