Les Fondamentaux de l’aide à la personne revus et corrigés de Jonathan Evison

fonfamentaux_revus_corrigesJ’ai beaucoup ri, mais aussi beaucoup pleuré durant ma lecture des Fondamentaux de l’aide à la personne revus et corrigés de Jonathan Evison, publiés en français aux géniales éditions Monsieur Toussaint Louverture. Or, en lisant, je ris très rarement et ne pleure jamais : même quand un roman est chargé émotionnellement, je reste stoïque, contenant mon émotion, arborant au mieux un léger sourire ou un air soucieux. Avec le roman d’Evison, tout déborde naturellement et bruyamment, rires et larmes, tant le propos sonne juste. L’auteur nous raconte l’histoire de Benjamin Benjamin, trentenaire bedonnant qui, en dépit d’un nom qui ne le prédestinait pas au malheur, tente de survivre tant bien que mal après avoir assisté, impuissant, à la mort accidentelle de ses jeunes enfants. Afin de sortir la tête de l’eau, il s’engage dans une formation afin de devenir auxiliaire de vie auprès d’un jeune handicapé, Trevor, atteint de myopathie de Duchenne. Avec un humour manifeste et une authenticité profonde, Jonathan Evsion nous raconte la rencontre entre ces deux êtres abimés, dans un livre à la fois désopilant et touchant. Une très belle surprise !

Benjamin Benjamin, la trentaine bien tassée, vient d’achever une formation pour devenir auxiliaire de vie. Cette formation est d’emblée présentée comme un acte de survie, d’une part, parce que Benjamin a besoin d’un job alimentaire, d’autre part, parce qu’il se doit de continuer à vivre malgré la mort prématurée de ses enfants, Piper et Jodi, dans un accident de voiture. Benjamin devient ainsi auxiliaire de vie auprès de Trevor, adolescent à peine majeur atteint d’une maladie dégénérative le condamnant à se déplacer en fauteuil roulant et s’affaiblir de jour en jour. L’histoire se déroule autour de deux axes. Dans un premier temps, c’est la routine qui régit la vie des personnages : au quotidien, Trevor et Benjamin développent une certaine complicité dans le cocon aseptisé dans lequel vit le jeune handicapé, suivant des rituels très précis et un train-train rassurant. Dans un second temps, c’est l’aventure : les deux personnages s’engagent dans un road trip en minibus pour visiter les sites touristiques les plus improbables des États-Unis, voyage qui prendra des chemins détournés et permettra des rencontres imprévues !

Le récit, narré du point de vue de Benjamin, fait plusieurs bonds dans le temps, mettant les événements que vivent Benjamin et Trevor en parallèle avec la vie d’avant du narrateur, quand il vivait, heureux, avec sa femme et ses enfants. Aussi, le quotidien particulièrement routinier de son travail d’auxiliaire de vie est mis en parallèle avec la dernière journée que Benjamin a passée avec ses enfants, journée parfaitement banale si ce n’est son dénouement tragique. De même, le road trip des deux personnages principaux est mis en parallèle avec un autre voyage, accompli cette fois par Benjamin, sa femme Janet enceinte de 7 mois et la petite Piper. Cette construction, parfaitement lisible, permet de mettre en avant les enjeux personnels et existentiels de cette entreprise.

Dans le roman, les personnages sont criants de vérités : on a d’ailleurs non pas l’impression de lire les aventures de personnages romanesques, mais bien de gens, banals, ordinaires, ni beaux ni laids, ni bons ni mauvais. Le refus du manichéisme est pleinement assumé ici, revendiqué même ! L’émotion que suscite le texte provient de cette justesse de ton, notamment dans la présentation des enfants de Benjamin, Piper et Jodi, qui sont vraiment de chouettes mômes, espiègles, plein de vie et de malice ! Le récit de leur mort en est d’autant plus poignant qu’il est raconté du point de vue d’un père désarmé et impuissant : le cauchemar de chaque parent ! En parallèle de cette justesse de ton, nombres de scènes rocambolesques participent à la dimension humoristique du texte, comme d’improbables courses-poursuites ou encore une baston hystérique contre un homme aux allures de yéti. Ici, le mélange des genres et des registres est parfaitement dosé pour la mise en place d’une écriture vraie et sincère. L’humour met à distance le discours réaliste que le roman pourrait porter en lui, mettant davantage en exergue non par le réel, mais le vrai, la vie. En cela, l’humour, parfois potache, souvent salvateur, s’équilibre parfaitement avec la profondeur du propos, sur la paternité, le deuil, la reconstruction de soi…

Aussi, des thèmes délicats, comme celui du handicap, sont abordés sans complaisance. Dans la première partie du roman, le personnage de Trevor, atteint de la myopathie de Duchenne et condamné à une mort prématurée et une vie de souffrance, devrait croquer la vie à pleines dents, tant qu’il le peut encore, mais lui, il préfère regarder la télévision ! Benjamin juge son client/patient, s’en veut de cela, se juge peu professionnel quand il le fait. D’ailleurs, le regard professionnel de l’auxiliaire de vie, dans son rapport au corps, me paraît très juste : ce corps malade, recroquevillé, est envisagé sans condescendance dans sa trivialité et ses besoins élémentaires.

Mais surtout, Les Fondamentaux de l’aide à la personne revus et corrigés nous parlent des pères : beaucoup de figures paternelles traversent le récit, des hommes présentés avec leur lot de faiblesses, ce qui va à l’encontre de la représentation classique et sexiste de la masculinité, virile et héroïque. Dans le roman, les pères ne sont pas des pompiers, ils sont faillibles, apeurés, immatures, moches, maladroits, grossiers, imprudents… Mais ils essaient, ils sont volontaires, ils sont prêts à tout pour leurs enfants. Les mères aussi sont nombreuses, elles tiennent toutes débout, tant bien que mal : pas de super-héroïnes non plus du côté des femmes, ni de femmes fragiles d’ailleurs ! Aucun manichéisme.

L’écriture de Jonathan Evison est l’un des points forts du roman, qui se lit tout seul ! Le style est franc et irrévérencieux, sans être pédant, ce qui est en soit un exploit stylistique : c’est ici le moment de saluer le travail de la traductrice Marie-Odile Fortier-Masek, qui retranscrit avec brio le sens de la tournure de l’auteur, la fluidité de sa plume, son humour et sa désinvolture qui m’ont valu des éclats de rire tonitruants. Un petit exemple parmi tant d’autres, Benjamin et Trevor passe une nuit dans un motel minable dont la décoration est rehaussée par un tableau décrit ainsi :

Au mur, derrière les têtes de lit, pend une œuvre d’art plus ou moins curieuse. Je suppose que c’est censé être un tableau : il se résume à un violent barbouillis d’huiles bleues sur la toile avec, au centre, une espèce de gros tourbillon sanguinolent en partie caché par ces gribouillis bleutés, le tout exécuté par des coups de pinceau suggérant un trouble psychomoteur. C’est le produit d’une imagination tourmentée, une œuvre que Charles Manson aurait pu pondre lors d’une méchante crise de hoquet. Peut-être s’agit-il de cumulonimbus voilant le soleil, ou bien des reflets d’un crépuscule alpin sur un lac des environs. Quoi qu’il représente, ce truc me perturbe.

C’est un bel exploit de justesse de proposer à la fois un roman humoristique dans le ton et juste dans le propos, sur des thèmes forts. Celui de l’aide à la personne est central, évidemment, mais prend une dimension émotionnelle et personnelle dans le rapport qu’entretiennent Benjamin et Trevor. Pour notre anti-héros, aider les autres lui a permis de s’aider lui-même, le roman s’achevant sur une note d’espoir, une amorce dans le processus de deuil. Les Fondamentaux de l’aide à la personne revus et corrigés sont finalement un roman sincère, sans prétention, bien plus fort que je ne le pensais : ce n’est pas le livre léger que j’imaginais, mais un roman intelligent, sagace, pertinent. Je vous le conseille vivement, je sais que je vais beaucoup le prêter dans mon entourage !

Anne

Les Fondamentaux de l’aide à la personne revus et corrigés, Jonathan Evison, traduit par Marie-Odile Fortier-Masek, Monsieur Toussaint Louverture, 2016, 20€

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6 réflexions sur “Les Fondamentaux de l’aide à la personne revus et corrigés de Jonathan Evison

  1. Eh bien, tu as la main heureuse en ce moment. Quel plaisir de lire une nouvelle chronique enthousiaste ! Il m’attire beaucoup ce roman. J’aime rire des sujets délicats (la description du tableau me plaît beaucoup !) et j’aime être embarquée dans des virées un peu improbables…

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    • Merci beaucoup ! Ce roman m’a surprise parce que je ne m’attendais qu’à de la légèreté, alors qu’il est profond, et aussi très drôle. Il se lit vraiment tout seul : en cette période de l’année où tout le monde est exténué, c’est une lecture parfaite !

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  2. J’hésite à l’acheter, ayant un peu peur de me retrouver avec un « feel-good book » comme c’est la mode en ce moment, mais je crois que ta chronique m’a convaincue ! Et puis la caution Monsieur Toussaint Louverture est un gage de qualité indéniable…

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    • J’avoue que ce qui m’a donné envie de lire ce roman, c’est qu’il est édité chez Monsieur Toussaint Louverture, un éditeur qui publie peu de livres, mais des livres auquel il croit. J’ai été tellement séduite par le Kesey et le Petrosyan ! Mais j’hésitais comme toi (les 20€ freinent l’impulsivité quand même)… et puis, on me l’a offert ! Ce n’est pas un chef d’œuvre, il n’en a d’ailleurs pas la prétention, mais c’est un roman qui sonne juste, ce qui est déjà beaucoup 🙂

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