Beloved de Toni Morrison

belovedAvec Beloved, roman publié en 1987 et récompensé en 1988 du prix Pulitzer, Toni Morrison nous parle de l’histoire de l’esclavage aux États-Unis à travers le destin de Sethe, ancienne esclave qui s’efforce de vivre avec les fantômes d’un passé douloureux, violent, intolérable. Inspiré d’un fait divers, le récit se déroule durant la seconde moitié du XIXe siècle, à la frontière séparant les états esclavagistes du sud des états abolitionnistes du nord. Avec violence et émotion, l’écrivain nous décrit cette période de l’histoire des États-Unis dans une écriture proche du réalisme magique : le propos oscille en effet entre un réalisme insoutenable, cru et cruel, et une dimension fantastique inattendue qui, bien que traitée sur le registre de la peur, est soutenue par une plume poétique et sensible, presque animiste. Une expérience de lecteur particulièrement bouleversante dont je ne me remettrai sans doute jamais tout à fait…

Le récit s’ouvre en 1873, au 124 Bluestone Road, la maison qu’habitent Sethe et sa fille cadette, Denver, alors âgée de 18 ans. Sethe est une ancienne esclave et sa fille, bien que n’ayant jamais connu l’esclavage, a grandi dans une ambiance constamment menaçante, en proie au fantôme de sa sœur qui sévit dans la maison. L’arrivée de Paul D, ancien esclave également, va perturber ce sinistre quotidien : il va chasser le fantôme qui reviendra, incarné cette fois sous les traits d’une demoiselle se faisant appeler Beloved, comme le nom gravé sur sa tombe. Le récit se déroule dans plusieurs temporalités, principalement entre 1855, date de la naissance de Denver et de la fuite de Sethe vers la liberté, et 1873 : cette période est chargée historiquement d’événements qui conduiront à l’abolition de l’esclavage aux États-Unis.

Pour contextualiser l’histoire de Beloved, il est important de savoir qu’en 1855, les États-Unis sont scindés entre les états esclavagistes du sud et les états abolitionnistes du nord, mais à cette époque, la loi interdit à quiconque de venir en aide à un esclave en fuite, ce qui n’empêche pas les abolitionnistes de tendre clandestinement la main aux fugitifs. Aussi, quand Sethe décide de s’enfuir de chez son maître en 1855, les personnages qui lui viennent en aide sont hors-la-loi. Ces anciens maîtres peuvent aussi, en toute légitimité, venir la chercher n’importe où dans le pays. Ce n’est qu’en 1862 qu’une loi interdira aux abolitionnistes de « rendre » les fugitifs à leurs anciens maîtres. Géographiquement, le récit se déroule à la frontière séparant les états du sud des états du nord, frontière symbolisé par le fleuve de l’Ohio, situé dans le prolongement de la ligne Mason-Dixon. Ainsi, au sud du fleuve, il y a le Bon Abri, la propriété des Garner, esclavagistes et maîtres de plusieurs esclaves dont Sethe et Paul D. qui a son importance dans l’histoire ; au nord du fleuve, il y a la liberté et le 124 Bluestone Road, où Sethe trouvera refuge chez sa belle-mère, Baby Suggs, dont le fils a acheté la liberté.

Dans ce contexte historique extrêmement violent, Toni Morrison nous conte le destin de Sethe et de nombreux autres personnages en leur donnant la parole. Le récit polyphonique passe en effet, toujours en focalisation interne, d’un narrateur à l’autre. Tous les acteurs de cette sordide période de l’histoire sont alors convoqués : des personnages noirs et blancs, esclaves et maîtres, esclavagistes et abolitionnistes, etc. La narration est de ce fait morcelée par toutes ces voix, mais elle est également éclatée par une chronologie en miettes, sautant d’une temporalité à une autre, rompant maintes fois le fil du récit. Cette chronologie déconstruite participe à la dureté et l’instabilité d’un récit vacillant, troublé par des événements d’une cruauté ineffable. Car Toni Morrison donne la parole aux esclaves des États-Unis, comme le témoignage poignant d’une période tragique de l’histoire dont elle se fait le devoir de transmettre la mémoire. Aussi, on laisse entrevoir au lecteur que les atrocités, fruits d’un sadisme indicible, vont bien au-delà de la négation de l’humanité des esclaves, et passe par des violences d’une cruauté insupportable, d’autant plus fortes que le pire est tu par les personnages, le silence étant le dernier refuge de la dignité.

Dans cette perspective, la définition même de la liberté prend des allures surréalistes : par exemple pour Sethe, être libre, c’est enfin s’autoriser à aimer ses enfants. Le thème de la maternité est inhérent à ce roman, sous plusieurs formes, notamment la maternité en tant qu’esclave, c’est-à-dire quand on est considérée comme une reproductrice et que les enfants sont les fruits de viols multiples. Ainsi, les mères sont séparées de leurs enfants, eux-mêmes privés de leur lait qu’on donne à quelques privilégiés. Les souffrances des femmes, séquestrées et utilisées comme des jouets sexuels, sont dépeintes, de même que de nombreuses souffrances intolérables que les maîtres font subir aux esclaves et cela, du point de vue de ceux qui ont souffert, de ceux qui ont été humiliés et torturés, à travers leur regard rétrospectif et leur combat pour affronter la vie avec le souvenir tenace de ces supplices.

Car le thème de la mémoire est ici pleinement développé, à travers les traumatismes de l’esclavage, mais aussi des actes que l’on peut faire au nom de la liberté. Car Sethe, si elle est une mère, une veuve, une ancienne esclave, elle est aussi une mère infanticide. Le point de départ du roman est, selon les dires de Toni Morrison, sa volonté de « saisir en quoi le geste de cette esclave, qui préfère tuer sa petite fille plutôt que la voir à son tour asservie, avait trait à la liberté ». Dans une perspective réaliste, le personnage de Sethe est dépeint à travers son infinie culpabilité, cette mémoire qui ne pardonne pas et qui est symbolisée par le fantôme de sa fille. Paradoxalement, Sethe porte un discours sur la maternité, sur la fusion mère/enfant, sur l’amour maternel, sur l’acte nourricier extrêmement juste : il peut donc être extrêmement perturbant, à la lecture, de se retrouver dans le discours d’une mère infanticide !

Dans ce cadre très réaliste, la dimension fantastique, manifeste dès l’ouverture du roman à travers la figure des fantômes, est inattendue, certes, mais participe de manière essentielle à l’écriture du roman dans un style qui se rapproche du réalisme magique. La magie est palpable dans le roman à travers une plume très imagée, de nombreuses métaphores qui prennent concrètement corps dans le texte. Ainsi, bien que le fantastique soit traité sur le mode classique de la peur avec les fantômes destructeurs et en colère, nous sommes ici à des lieux des clichés gothiques. Au contraire, le fantastique est sublimé par la poésie du texte. L’image la plus forte, selon moi, est celle du prunellier planté dans le dos de Sethe, marques indélébiles des coups de fouets du temps du Bon Abri, qui amène avec lui son lot de symboles forts, comme l’arbre de vie, les racines, l’éclosion, la famille, l’animisme, etc. Les fantômes symbolisent aussi la culpabilité, mais aussi le pardon, la vengeance, la colère, etc.

Le personnage éponyme de Beloved porte en lui toute cette poésie, cette magie, comme les derniers vestiges des anciennes croyances africaines qui demeurent intactes chez les personnages, malgré le matraquage chrétien qu’ils subissent en Amérique. Selon ces traditions, les morts ne meurt jamais, les morts ont toujours et encore un rôle à jouer, ce que Beloved va faire, auprès de sa mère. La poésie du texte révèle alors le rapport sensible que les personnages entretiennent avec une nature habitée, animiste. L’écriture oscille ainsi entre la crudité du réel et la magie surréelle de la nature. Beloved est un personnage équivoque, entre deux mondes, qui vient d’un pont, un personnage aimant et dévastateur. Afin de vous montrer la grâce de la plume habitée de Toni Morrison, j’ai choisi un passage très lyrique, traduit ici avec brio par Hortense Charbier et Sylviane Rué : il s’agit d’un souvenir de Beloved avec sa mère, juste avant sa mort.

Je suis Beloved et elle est à moi. Je la vois séparer des fleurs de leurs feuilles               elle les met dans un panier rond               les feuilles ne sont pas pour elle               elle remplit le panier               elle écarte l’herbe               je l’aiderais bien, mais les nuages me gênent               comment dire des choses qui sont des images               Je ne suis pas distincte d’elle               il n’y a pas de contours où je m’arrête               son visage est le mien et je veux être là à l’endroit où est son visage et le regarder en même temps               c’est chaud
Tout est maintenant               c’est toujours maintenant               jamais ne viendra le temps où je ne suis pas recroquevillée à en regarder d’autres qui sont recroquevillés aussi               Je suis toujours recroquevillée               l’homme sur ma figure est mort               son visage n’est pas le mien               sa bouche sent bon mais ses yeux sont verrouillés (…)

Donc oui, Beloved, c’est de la très belle et très grande littérature, mais, en dépit de la magie et du fantastique, c’est de la littérature vraie, écrite avec les tripes ! Cette lecture m’a sonnée, bouleversée, compte tenu de sa très forte charge émotionnelle et stylistique, mais aussi en raison des sentiments équivoques que m’inspire le personnage de Sethe. C’est aussi une lecture éprouvante, qui, en raison de l’éclatement chronologique et de la polyphonie du récit, requiert une grande concentration. Je pense que ce roman est essentiel, qu’il joue un rôle éminent dans le devoir de transmission de la mémoire d’une période abjecte de l’histoire des États-Unis, période souvent édulcorée dans les fictions destinés à un large public. Toni Morrison remet ici les points sur les i, c’est rude, mais beau à pleurer.

Anne

Beloved, Toni Morrison, traduit par Hortense Charbier et Sylviane Rué, 10/18, 2008, 8.10€

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14 réflexions sur “Beloved de Toni Morrison

  1. Magnifique chronique Anne… c’est sans aucun doute une lecture dont le lecteur sort profondément perturbé en raison de ces faits qui ont été terribles… Je ne sais si je peux lire ce roman mais merci… Je suis émue en lisant ton billet alors imagine…

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    • Merci beaucoup, ça me touche beaucoup ce que tu me dis là. Écrire cette chronique a été très éprouvant pour moi, car c’est un retour en profondeur sur une lecture qui m’a fortement ébranlée. Je l’ai lu en connaissance de cause, je savais que je n’en sortirai pas indemne. Mais découvrir cette plume me semble a posteriori fondamentale dans ma vie de lectrice. Je continuerai à lire Toni Morrison, j’ai d’ailleurs entamé Sula aujourd’hui 🙂

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    • Sula est le récit de l’émancipation d’une femme noire dans un pays myosine et raciste, au début du XXe siècle… J’en parle bientôt par ici 🙂

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  2. Merci pour cette chronique détaillée, honnête et personnelle qui m’a permis de me replonger par procuration dans mon expérience de lecture de ce roman, qui date d’il y a quelques années, déjà. Votre billet m’a donné envie de le relire, un jour, quand je serai prête à cela. J’ai hâte de lire votre chronique sur Sula.

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    • Merci beaucoup. Je le relirai moi aussi, un jour, quand je serai à nouveau prête : relire Beloved n’est pas une décision à prendre à la légère 🙂

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  3. Il faudrait que je le relise car, parmi les romans de Toni Morrison, c’est un de ceux dont j’ai les souvenirs les plus flous. Sans doute parce que j’avais vraiment galéré avec la langue cette fois-ci (les dialogues sont toujours difficiles quand on lit Morrison en VO mais là c’était quelque chose !). Tu m’en donnes envie en tout cas, car je suis certain de ne pas avoir pris toute la mesure de ce roman à l’époque.
    Avec une toile de fond un peu moins rude (les souvenirs de l’esclavage y sont plus lointains), je te conseille le Chant de Salomon, qui est pour moi la plus belle chose qu’elle ait écrite !

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    • J’ai eu le Chant de Salomon dans les mains hier, à la librairie, avec Jazz et Home et… je pense que je vais lire avec beaucoup d’intérêt l’œuvre de Toni Morrison. C’est avec Beloved que je la découvre, avec fracas, mais je crois bien qu’en ce moment, j’ai envie de ne lire qu’elle. Merci pour ton commentaire et ton conseil que je vais m’empresser de suivre 🙂

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  4. Oui, c’est vraiment une très belle chronique que tu as écrite…on sent toute ton émotion et la force de cette littérature. Je n’ai pas lu « Beloved » mais des romans plus récents, comme « Home », « Love » et le dernier « Délivrances », plus courts que « Beloved ». L’écriture, étrange et ancrée dans l’Histoire, m’avait beaucoup plu. Je dois t’avouer que ses romans plus anciens m’intimidaient. Il faudra que je m’y plonge donc, convaincue à 300% par ta chronique.

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