Avez-vous déjà lu… un poème sous hypnose ?

Les écrivains surréalistes français ont utilisé nombre de techniques d’écriture afin de se libérer de l’étroitesse de la pensée régie par la raison, la plus fameuse étant l’écriture automatique. Néanmoins, l’écriture automatique a montré ses limites et d’autres expériences ont été mises en place, sous l’égide d’André Breton, le chef de file français du mouvement surréaliste, afin de faire jaillir une parole créative délivrée des contraintes de la conscience. Parmi ces expériences, André Breton, malgré ses réserves quant au spiritisme et aux exhibitions de médiums en vogue dans les années 1920, met en place 3 séances d’hypnotisme les 25, 28 et 30 septembre 1922. Ces séances ont eu lieu chez André Breton lui-même, en sa présence et celles d’autres surréalistes comme René Crevel, Robert Desnos, Paul Éluard, Benjamin Péret, Max Ernst, Théodore Fraenkel… C’est ainsi qu’un poème surréaliste a été écrit sous hypnose.

Robert Desnos endormi photographié par Man Ray

Robert Desnos endormi photographié par Man Ray

Le poème en question a été écrit par Robert Desnos le 28 septembre 1922. Lors de cette séance, Desnos est hypnotisé une première fois et produit quelques textes, hermétiques, en écriture spontanée et gribouille quelques dessins symboliques, un œil avec une flèche désignant l’iris notamment. Un dialogue s’engage entre Desnos et les participants, puis, il se réveille. Desnos se rendort une seconde fois pendant la soirée et là, on lui ordonne d’écrire un poème, que voici :

Nul n’a jamais conquis le droit d’entrer en maître
Dans la ville concrète où s’accouplent les dieux
Ils voudraient inventer ces luxures abstraites
Et des plantes doigts morts au centre de nos yeux

Cœur battant nous montons à l’assaut des frontières
Les faubourgs populeux regorgent de champions
Remontons le courant des nocturnes artères
Jusqu’au cœur impassible où dormirons nos vœux

Ventricule drapeau clairon de ces pays
L’enfant gâté par l’amour des autruches
Au devoir de mourir n’aurait jamais failli
Si les cigognes bleues se liquéfiaient dans l’air

Tremblez tremblez mon poing (dussé-je avaler l’onde)
A fixé sur mon ventre un stigmate accablant
et les grands cuirassés jettent en vain leur sonde
aux noyés accroupis au bord des rochers blancs.

manuscritCe poème a été retranscrit par André Breton, avec les ratures et corrections que l’on peut voir dans le manuscrit original ci-contre. Je n’ai malheureusement pas pu trouver un visuel d’une meilleure qualité.

Une fois que Robert Desnos a repris connaissance, il a souhaité dédié ce poème à Francis Picabia. Il a également émis quelques réserves quant à la paternité du poème. Quant à savoir si ce poème est réellement le fruit d’un sommeil hypnotique, rien n’est moins sûr. Les sceptiques seront heureux d’apprendre que Desnos lui-même avoue, dans une lettre qu’il adresse à Jean Carrive en 1923, ne pas craindre la mystification. De plus, il semblerait que les séances surréalistes d’hypnotisme soient beaucoup plus efficaces en présence d’André Breton.

Mais finalement, est-ce vraiment important ? Le poème qui ressort de cette expérience, qu’elle soit authentique ou non, nous donne à lire un texte d’une beauté manifeste et irrationnelle, composé de parfaits alexandrins, avec plusieurs rimes, des assonances… L’important n’est-il pas la démarche un peu folle d’une telle entreprise, non ?

Anne

Publicités

8 réflexions sur “Avez-vous déjà lu… un poème sous hypnose ?

  1. Une beauté manifeste effectivement. Les expérimentations des Surréalistes m’ont toujours intéressées, je les trouve belles, étranges…En tout cas, bravo pour cette rubrique « Avez-vous déjà lu… » qui nous présente d’intéressantes curiosités.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s