Georges Perec : L’Attentat de Sarajevo

attentat_sarajevoCe n’est un secret pour personne que nous sommes de grands admirateurs de Georges Perec. Romans, essais, poèmes, jeux en tous genres, son œuvre foisonnante, ludique, poignante, énigmatique et terriblement intelligente nous fascine. L’Attentat de Sarajevo est son tout premier roman, récemment retrouvé et jusqu’alors inédit. Nous nous sommes bien évidemment précipités, car ce n’est pas souvent que l’on a l’occasion d’acheter une première édition de Perec le jour de sa sortie…

Autant le dire tout de suite : L’Attentat de Sarajevo n’est pas un chef d’œuvre. Ce n’est même pas un roman particulièrement réussi : il y a des longueurs, beaucoup de maladresses, mais en bons perecophiles, perecophages, perecomanes voire perecolâtres que nous sommes, nous ne pouvions pas passer à côté de ce livre.

Le tout jeune Georges Perec a 21 ans et revient de Yougoslavie en 1957 après une aventure sentimentale semble-t-il infructueuse mais intellectuellement stimulante : de retour à Paris, il dicte à une amie dactylo un roman transposant son parcours sentimental et géographique, donnant au passage une oralité très marquée à ce livre. Déjà, son goût pour les contraintes littéraires se fait sentir : l’écriture se déroulera sur 52 jours, en référence aux 53 jours suffisants à Stendhal pour écrire La Chartreuse de Parme. On notera au passage l’ironie du sort qui ouvre et clôt l’œuvre de Perec, puisque son dernier roman, 53 jours, lui aussi inachevé, suivait la même contrainte temporelle. Un livre sous le patronage de Stendhal, donc, mais pas uniquement : impossible de ne pas penser que précisément 100 ans plus tôt, Gustave Flaubert faisait paraître son premier roman, Madame Bovary. 1857 – 1957 : le jeune Perec, a donc voulu faire coïncider sa naissance en tant qu’écrivain avec l’année du centenaire de l’entrée en littérature d’une de ses références majeures. Une fois ce manuscrit achevé, Perec le fera lire à quelques éditeurs, qui le refuseront, puis il le laissera de côté, en attente d’une relecture qui ne se fera jamais, pour se lancer dans un autre projet d’écriture.

L’Attentat de Sarajevo est un roman à principe : deux récits sont menés en parallèle, et concernent deux versions d’un attentat commis en Yougoslavie. Le premier est le récit du meurtre de l’archiduc François-Ferdinand, qui a été l’étincelle de l’embrasement de la Première Guerre Mondiale. Un narrateur-orateur, s’adressant à une foule indéterminée, ouvre le roman, promettant une interprétation nouvelle et plus juste des événements du 28 juin 1914.  Les éléments de ce discours sont égrainés au fil du récit, servant de fil rouge à l’ensemble, comme si ces événements historiques avaient le pouvoir de révéler les enjeux réels d’un parcours bien plus intime, menée en parallèle.

En effet, le deuxième récit – le plus important en termes de volume – concerne un narrateur-personnage anonyme qui va mener, tambour battant, une sorte d’éducation sentimentale dans la Yougoslavie de 1957. Ce narrateur est captivé par Mila, l’amante d’un de ses amis, lequel deviendra pour lui bien vite un rival en amour. Il mène son entreprise de séduction avec un raffinement de stratégies psychologiques qui s’apparente autant à un plan de bataille de général d’armée qu’à un jeu de conquête.

On retrouvera bien sûr dans ce livre les prémisses de bon nombre de thèmes qu’il développera par la suite, à commencer par l’omniprésence du jeu, sous toutes ses formes :

Je me souviens très bien de tous les plans que je tirai, par contre j’ai beaucoup de mal à parler du déroulement des opérations et je remarque avec un certain agacement  que j’utilise presque constamment des termes empruntés au monde du sport (ou plus exactement de la compétition) tels que : jeu, avantage, marquer des points, match nul, livrer le combat décisif, etc., comme si Mila était un ballon de rugby (…)

Effectivement, Mila est davantage considérée comme un enjeu que comme un personnage à part entière, puisqu’elle n’est caractérisée que par son statut d’objet de conquête, filant ainsi la métaphore du jeu y compris dans des domaines plus intellectuels : il faut pour l’atteindre développer les stratégies d’attaques du jeux d’échec, la conquête de territoires du go, le bluff du jeu de cartes…

On retrouvera également dans ce livre une structure narrative mêlant deux récits et deux temporalités, (un récit intime et un récit de ce qu’il appellera plus tard « la grande hache de l’Histoire »), qui sera utilisée dans son terriblement poignant W, ou le souvenir d’enfance. Toutefois, cette structure semble ici artificielle, et ne parvient pas à donner une impulsion dramatique au livre, ni à clore le récit sur un final véritablement saisissant.

On retrouve néanmoins avec plaisir l’humour de Perec et son goût pour l’accumulation dans quelques trop rares passages du livre. Ainsi, alors que son récit présente la phrase « L’orchestre susurrait une valse lente« , une note de bas de page indique ceci :

Perec avait d’abord écrit « esquintait ». Puis il a mis en marge la liste suivante : « bémolisait sirupait caramélisait susurrait infligeait étairait trémolisait défilait gesticulait empoisonnait ondulait cambrait vomissait déglutissait » et a finalement entouré « susurrait ».

Signalons au passage l’excellent travail d’édition mené par Claude Burgelin : dans la préface, il explique en détail les conditions d’écriture et de publication du livre, éclaire le travail du tout jeune écrivain avec des extraits de la correspondance que Perec entretenait avec ses amis, et propose des éléments d’analyse faisant le lien avec le reste de son œuvre. Un travail qui présente le livre pour ce qu’il est : un document plus qu’un véritable roman, à destination des passionnés que nous sommes.

Dans les multiples branches de l’arbre Perec, beaucoup de lecteurs se sont délectés à grimper ou se nicher. En voici une des racines. Elle plonge loin – et dans des terreaux que Perec n’a plus guère remués par la suite. Mais on voit bien quelle sève elle a pu envoyer dans les branchages que nous connaissons.

C’est avec un réel plaisir que nous avons lu ce roman, qui révèle qu’à 21 ans seulement, Georges Perec était déjà un écrivain, encore inexpérimenté, certes, mais avec une écriture et un univers très personnels qui ne demandaient encore qu’un peu de travail et de maturation pour s’épanouir pleinement. Après L’Attentat de Sarajevo, il travaillera pendant trois ans à un autre projet de roman, Le Condottiere, dont le manuscrit sera refusé par les éditeurs, puis perdu pour être enfin retrouvé et publié, en 2012. Là encore, malgré une écriture plus rigoureuse, on ne peut pas dire que le roman, une sorte d’intrigue policière et psychologique autour d’un faussaire, soit totalement abouti. Ce n’est qu’en 1965 que son véritable « premier roman » sera enfin publié : Les Choses, une histoire des années soixante obtiendra le prix Renaudot. L’écrivain Perec était né pour de bon.

L’Attentat de Sarajevo, Georges Perec, « La Librairie du XXIe siècle », Seuil. 18 euros.

Louis.

 

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