Eldorado de Laurent Gaudé

eldorado_gaudeBien qu’il soit notre contemporain, Laurent Gaudé m’apparaît déjà comme un auteur classique. Je le vois bien nommé académicien dans quelques années, il est déjà le chouchou des profs qui l’enseignent à leurs lycéens, son œuvre sera bientôt, si ce n’est déjà le cas, l’objet de nombreuses thèses universitaires… Bref, Laurent Gaudé fait de la belle littérature, de la grande littérature, avec des thèmes forts et universels, des références aux grands récits fondateurs, le tout avec une plume toute en élégance, en précision, en justesse et en modernité. Avec Eldorado, roman paru aux éditions Actes Sud en 2006, il aborde le thème de l’immigration clandestine en nous narrant, dans un souffle épique, le destin croisé de deux personnages entreprenant chacun un voyage périlleux et antagoniste, vers la vie et vers la mort.

L’histoire se passe dans les années 2000, il est assez utile de le préciser tant le propos est universel et le style homérique : le récit pourrait tout aussi bien se dérouler durant l’Antiquité, et l’immigration clandestine pourrait aisément rappeler l’Exode. Deux destins sont mis en parallèle : celui de Salvatore Piracci, commandant sicilien d’un navire des gardes côtes italiens chargé d’intercepter les immigrants clandestins, et celui de Soleiman, soudanais quittant son pays pour rejoindre clandestinement l’Europe. Ces deux personnages entreprennent un long voyage épique où la Fatalité, dans le sens tragique du terme, sème devant eux des embûches et des épreuves qu’ils devront déjouer, avec courage et détermination, pour avancer, vaillamment, vers leur but ultime, leur Eldorado.

Au commencement du roman, Salvatore Piracci, le bien-nommé commandant de la marine, est en charge de surveiller la côte et d’intercepter les navires transportant illégalement des immigrants. Cette charge l’a vu, à maintes reprises, sauver d’une lente agonie des hommes, des femmes et des enfants perdus en mer. Il mène une vie routinière, esseulée, jusqu’au jour où il rencontre une femme qu’il a sauvée quelques années plus tôt. Cette femme, altière et déterminée, raconte son histoire à Salvatore Piracci, comment elle a embarqué sur un bateau, comme l’équipage l’a abandonné, elle, son enfant et les autres immigrants, en pleine mer, sans aucune ressource. Animée par une soif de vengeance inflexible, cette femme touche profondément le commandant qui, ébranlé par cette rencontre, renonce à sa mission de surveillance et prend la mer, aveuglément, vers les terres africaines, à contre-courant, choisissant l’errance comme châtiment.

En parallèle, Soleiman entreprend un autre voyage, dans le sens contraire de Salvadore : il quitte le Soudan et traverse plusieurs pays, s’armant de courage face aux épreuves qu’il affronte : il se voit abandonné par son frère qui devait l’accompagner, dépouillé par un groupe de passeurs, blessé et affamé, contraint de rallonger son périple jusqu’au Maroc… Il ne devra son salut qu’à une ténacité sans faille, un espoir à toute épreuve, et, contre toute attente, à la fraternité, lui qui a perdu son frère biologique.

Ce roman est d’une grande précision : le récit suit une construction jouant sur un parallélisme antagoniste entre les deux héros, avec des symboles forts, notamment autour d’une mer déifiée, et de grandes questions existentielles sur la vie et la mort, sur l’exil, sur ce qui fait de nous des êtres humains… À part que les personnages ne sont pas traités comme des humains, mais plutôt comme des héros antiques, voire bibliques. Bien que le propos relève des grands problèmes de ce monde, je n’ai pas perçu une volonté de réalisme. Le propos est fort, poétique, parfois lyrique. Aussi, on sent l’influence des grands textes fondateurs de l’Antiquité, ce qui permet à Laurent Gaudé de jouer avec les registres, entre réalisme et merveilleux, pour créer une nouvelle mythologie autour de ces personnages principaux, personnages dotés d’un Destin. Ici, la vie n’est pas absurde, elle est dotée d’un sens : même l’errance est significative.

Laurent Gaudé fait de la littérature grandiose, sans jamais tomber dans le grandiloquent, faisant preuve d’une élégance aussi bien dans l’écriture que dans le propos, d’une pudeur mesurée. Aussi, malgré le thème pathétique de l’immigration clandestine, de la douleur de quitter son pays, son identité, de l’épreuve qu’est le voyage, des grandes questions existentielles soulevées, je n’ai pas reçu le coup de poing dans le ventre que j’attendais. C’est une écriture très exigeante, très belle, très référentielle. Très intellectuelle, en somme. Tout est soigneusement construit pour parler à l’esprit, un peu moins au cœur. La construction est parfaitement lisible, peut-être même trop parfaite, voire un peu figée. Et c’est finalement le seul et paradoxal reproche que je puisse faire à ce roman : tout est trop parfait, trop propre ! Le thème est fort, et, bien que d’actualité, il s’inscrit dans une tradition épique qui le déréalise. C’est beau, mais familier, c’est universel, mais confortable, c’est précis, mais conventionnel, ce sont de belles lettres, élégantes, académiques, mais un peu lisses et artificielles.

Pour se quitter sur une note positive, car Eldorado est selon moi un excellent roman malgré les insignifiantes réserves que j’émets à son sujet, je souhaite vous montrer la grâce de cette jeune plume. Voici en extrait l’incipit du roman, une scène de la vie quotidienne : on pourrait ici s’épancher pendant des heures tant l’écriture est précise et maîtrisée, jouant ici avec les registres dans une oscillation entre réalisme et merveilleux mythologique qui accompagnera l’ensemble du roman :

À Catane, en ce jour, le pavé des ruelles du quartier du Duomo sentait la poiscaille. Sur les étals serrés du marché, des centaines de poissons morts faisaient briller le soleil de midi. Des seaux, à terre, recueillaient les entrailles de la mer que les hommes vidaient d’un geste sec. Les thons et les espadons étaient exposés comme des trophées précieux. Les pêcheurs restaient derrière leurs tréteaux avec l’œil plissé du commerçant aux aguets. La foule se pressait, lentement, comme si elle avait décidé de passer en revue tous les poissons, regardant ce que chacun proposait, jugeant en silence du poids, du prix et de la fraîcheur de la marchandise. Les femmes du quartier remplissaient leur panier d’osier, les jeunes gens, eux, venaient trouver de quoi distraire leur ennui. On s’observait d’un trottoir à l’autre. On se saluait parfois. L’air du matin enveloppait les hommes d’un parfum de mer. C’était comme si les eaux avaient glissé de nuit dans les ruelles, laissant au petit matin les poissons en offrande. Qu’avaient fait les habitants de Catane pour mériter pareille récompense ? Nul ne le savait. Mais il ne fallait pas risquer de mécontenter la mer en méprisant ses cadeaux. Les hommes et les femmes passaient devant les étals avec le respect de celui qui reçoit. En ce jour, encore, la mer avait donné. Il serait peut-être un temps où elle refuserait d’ouvrir son ventre aux pêcheurs. Où les poissons seraient retrouvés morts dans les filets, ou maigres, ou avariés. Le cataclysme n’est jamais loin. L’homme a tant fauté qu’aucune punition n’est à exclure. La mer, un jour, les affamerait peut-être. Tant qu’elle offrait, il fallait honorer ses présents.

Anne

Eldorado, Laurent Gaudé, Babel, Actes Sud, 2006, 7.70€

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2 réflexions sur “Eldorado de Laurent Gaudé

  1. Les lignes de l’incipit en effet sont très belles. J’ai lu de Laurent Gaudé « La mort du roi Tsongor » et « Le soleil des Scorta » et avait été marquée par le côté tragédie antique, cela m’avait beaucoup plu. J’ai lu également « Eldorado » mais je ne m’en souviens plus ; peut-être justement parce qu’il manque un peu d’émotion, d’incarnation ?

    Aimé par 1 personne

    • Effectivement, Laurent Gaudé se nourrit de la tragédie, grecque et classique, mais de nos jours, le lectorat n’est plus ému par ce genre : qui aujourd’hui verse une larme pour Phèdre ou Antigone ? C’est peut-être pour cela qu’Eldorado t’a moins marqué : ce roman a un aspect universel, mais impersonnel. Je ne pense d’ailleurs pas que l’émotion était le propos du livre, compte tenu de la volontaire mise à distance par rapport à l’actualité : il me semble qu’il s’agit plutôt de témoigner d’un tragique qui accable, toujours et encore, le monde.

      Aimé par 1 personne

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