Last Exit to Brooklyn de Hubert Selby Junior

couv_last_exit_to_brooklynEntreprendre de chroniquer Last Exit to Brooklyn, considéré comme le chef d’œuvre trash de la littérature américaine des années 1960, n’est pas chose aisée. Ce roman ne ressemble à rien de ce que j’ai lu jusqu’alors : la construction n’obéit à aucune règle romanesque classique et le propos, à la limite du soutenable, nous plonge dans une violence et une surenchère dans le sordide le plus noir, le plus brutal et le plus incisif qui soit, le tout porté par une plume oscillant entre sublime, crudité et asphyxie. Premier roman de Hubert Selby Jr., Last Exit to Brooklyn nous parle du quartier portuaire de Red Hook à travers une panoplie de personnages, tous violents et désespérés, certains mis davantage en exergue que d’autres, dressant le portrait poisseux et accablant d’une population vouée à ne jamais s’en sortir.

Le roman est fragmenté en 5 parties de tailles très variables et s’achève sur une coda, ultime partie qui renvoie, en musique, au passage terminal d’un mouvement ou d’une pièce. Les cinq premières parties s’attachent à présenter le quartier de Red Hook, à Brooklyn, autour d’un rade appelé « le grec ». À travers le regard de plusieurs personnages, principaux ou secondaires, on découvre un quotidien de violence et de brutalité, où le civisme et la moralité n’ont plus cours. On suivra alors des petites frappes désœuvrées, qui tuent l’ennui en commettant quelques délits plus ou moins graves, en passant des gens à tabac, en consommant de manière excessive alcool et drogues, en baisant et violant ce qui se présente à eux, en ricanant de tout et de rien. Ces personnages secondaires et récurrents forment un fil conducteur autour duquel plusieurs figures du quartier sont mises au premier plan.

Dans cet univers sordide, trois personnages sont mis en avant : Georgette, un travelo amoureux, Tralala, une prostituée de bar, et Harry, ouvrier syndicaliste assumant difficilement son homosexualité. Les parties du roman les plus longues leur sont dédiées, selon des schémas très différents. Aussi, on passe une soirée avec Georgette, ses copines travelos et la fameuse bande de gros durs, soirée abondamment arrosée de gin à la benzédrine, où l’immoralité devient tangible à travers le total décrochage des personnages d’avec le réel et ses enjeux. Leur comportement sexuel est aussi symptomatique d’une violence omniprésente, aussi, chaque acte sexuel prend des allures de viol. Cela est particulièrement manifeste dans l’histoire de Tralala que Selby nous conte, de son dépucelage à sa mort probable. Cette descente aux enfers nous montre comment cette femme s’abîme en passant d’homme en homme, en revoyant perpétuellement à la baisse ses exigences, achevant son misérable destin dans une scène insoutenable par sa surenchère dans le sordide. Enfin, le personnage d’Harry, ouvrier syndicaliste en grève, est un mari abominable, haïssant une femme qui le dégoute. Profitant des notes de frais que son syndicat lui autorise pendant la grève, il va assumer peu à peu son homosexualité en fréquentant plusieurs travelos à Manhattan, se fantasmant « important ». Mais la grève terminée, il doit revenir à son ancienne vie, dans son quartier miséreux et poisseux, tentant de s’offrir ce qu’il peut alors, dans une scène finale parfaitement abjecte.

Si chaque partie pourrait finalement être considérée comme une nouvelle, dans la mesure où les personnages principaux ne réapparaissent pas dans les autres récits, on trouve néanmoins des fils conducteurs qui lient les parties dans un ensemble cohérent : les lieux sont les mêmes, des personnages secondaires sont récurrents, la misère humaine est omniprésente, tout comme les thèmes de la sexualité, de la violence, du masochisme… Mais ce que tous ces personnages semblent partager est, selon moi, un désespoir absolu : aucune ascension sociale et aucune joie personnelle ne sont envisagées, les personnages semblent tous avoir admis qu’ils n’allaient pas s’en sortir. Cela est renforcé par la toute dernière partie, la coda, qui raconte une journée parfaitement banale dans la vie d’une résidence de logements sociaux. Pour cela, Selby met en parallèle plusieurs familles au sein même de leur foyer. Pour beaucoup, ces familles sont composées d’un mari fainéant et brutal, d’une femme surmenée et acariâtre, et d’enfants qui grandissent dans une atmosphère de violence infinie : ils assistent dans le meilleur des cas à d’éclatantes scènes parentales, sont brutalisés ou laissés sans surveillance, sont rackettés par les plus grands et racketteront dans quelques années… Dans cette partie, le lecteur comprend le cercle vicieux dans lequel ses personnages sont engouffrés, des vies sans issues joyeuses, sans espoir aucun, voués à la colère, la haine et la peur.

L’écriture de Selby est particulièrement puissante, haletante, influencée par le jazz, à de nombreuses reprises cité dans le texte. L’écriture est musicale dans le sens où elle renvoie à un souffle. J’ai retrouvé dans son écriture une fluidité certaine, accentuée notamment par des élisions (le signe / remplace l’apostrophe) qui rendent également le texte très incisif. L’écriture oscille entre des moments de narrations calmes, apaisées, notamment pendant les nombreuses scènes d’ennui (car les personnages s’ennuient, et tuent cet ennui avec un fracas amoral), et des moments où l’intensité est poussée à son paroxysme, quand les personnages sont violentés ou apeurés. Ces passages sont accentués par de longues énumérations lâchées dans un seul souffle, comme une longue phrase musicale sur plusieurs mesures, telles que Charlie Parker les écrivait. Par exemple, la scène du viol collectif, qui s’étale sur plusieurs pages, est racontée en un seul souffle, une seule phrase, avec une foule de variations, certes, mais sans la moindre ponctuation. Paradoxalement, le lecteur, lui, a le souffle coupé dans un tel instant narratif, ajoutant à l’asphyxie émanant d’un lieu en déperdition totale, ajoutant à l’insoutenable des scènes racontées par un narrateur omniscient qui décrit avec trivialité l’ineffable, sans jugement, férocement. Selby jette sans ménagement au lecteur l’indicible cruauté de ce quartier et sa misère existentielle.

On trouve aussi des variations dans son écriture qui oscille entre médiocre et sublime : le propos est souvent grossier, le parler et l’accent des bas-quartier de New-York étant très souvent transcrits, mais parfois très poétique, avec des images fortes et cruelles, certes, mais puissantes par le contraste qu’elles proposent. Une scène est particulièrement symptomatique de ce mélange des genres : lors de la soirée copieusement arrosée que Georgette passe avec ses copines, cette dernière lit, dans un silence admiratif, Le Corbeau d’Edgar Allan Poe. Ce poème est mis en parallèle avec la narration de Selby, lui conférant une dimension inattendue : les deux textes mettent en place des thèmes communs comme la noirceur, le masochisme, le désespoir, la peur, la colère, mais surtout, ils sont tous deux empreints d’une musicalité significative. Le corbeau a une rythmique classique, à laquelle Selby s’oppose en reprenant dans son écriture les assauts bebop. Ce n’est pas pour rien que le poème est lu avec Charlie Parker en fond sonore ! Une nouvelle fois, il faut louer le travail des traducteurs Jean-Pierre Carasso et Jacqueline Huet qui justifient, dans une très intéressante note en fin de livre, les choix qu’ils ont dû faire compte tenu de la nature et la complexité du texte de Selby.

Last Exit to Brooklyn est un roman assumé violent, cru, en conséquence de quoi il est dérangeant, choquant même. C’est un livre que l’on reçoit comme un coup de poing dans le ventre. Il est de ces romans qui vous poursuivent longtemps, qui troublent votre sommeil et vous donnent des insomnies, qui vont donnent aussi envie de pleurer ou de hurler. C’est loin d’être de la belle littérature, mais c’est de la grande littérature, qui malmène son lecteur, le pousse dans ses retranchements, le secoue. On n’en sort pas indemne, loin de là. Car quand Selby témoigne du sordide le plus absolu, dans un réalisme intransigeant, d’une misère telle qu’elle est sans espoir, il ne reste plus qu’à en faire de la littérature, de la vraie littérature, née d’une écriture inattendue, musicale, hallucinée, suffocante et sublime.

Anne

Last Exit to Brooklyn, Hubert Selby Junior, traduit par Jean-Pierre Carasso et Jacqueline Huet, 10/18, 2015, 7.80€

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