Le bonhomme kamishibaï d’Allen Say

kamishibai_allensay_couvEn 2006, L’École des loisirs publiait en France ce qui allait devenir rapidement un classique de la littérature jeunesse signé Allen Say, Le Bonhomme kamishibaï. Avec une simplicité particulièrement efficace, l’auteur nous parle avec émotion du temps où les conteurs de kamishibaï se produisaient au Japon, passant de village en village avec leur vélo monté d’une scène (ou butaï) pour raconter des histoires aux enfants et leur vendre des bonbons. Ce très bel album, illustré par des aquarelles d’une grande finesse, met en scène un ancien bonhomme kamishibaï qui revient sur son parcours professionnel, de son âge d’or à son déclin causé par l’avènement de la télévision. Un regard enchanté et nostalgique sur un procédé narratif d’une grande richesse dont je vous parle en détail dans mon article « Le kamishibaï : entre livre, théâtre et dessin animé ».

De nos jours, Jiichan qui signifie « grand-père » et Baachan qui signifie « grand-mère » forment un vieux couple sans enfants, vivant sereinement au flan d’une colline, dans une campagne paisible. Or Jiichan est préoccupé : son ancien métier de bonhomme kamishibaï lui manque, et il décide de faire une dernière tournée. Le lendemain, il se rend à vélo en ville, ville dans laquelle il n’a pas mis les pieds depuis des années. On remarque ici un contraste fort entre la nature apaisée et luxuriante qu’il quitte et la ville, bruyante et morose, dans laquelle il pénètre.

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Jiichan porte alors un regard désabusé sur l’univers urbain qu’il découvre : des véhicules, trop nombreux, qui klaxonnent à tout-va, des gratte-ciels immenses, des boutiques et des restaurants par dizaines : « Ils ont coupé tous les beaux grands arbres du jardin pour les construire. A-t-on besoin de tant acheter ? A-t-on besoin de tant manger ? » Ici, l’auteur parle avec amertume d’une société devenu excessivement consommatrice, société qu’il met en parallèle avec l’idéal nostalgique du temps des kamishibaï, avant la télévision, avant l’opulence urbaine, temps évidemment idéalisé parce qu’il est, aussi, pour l’auteur, le temps de l’enfance.

Jiichan s’installe dans un terrain vague et met en place son matériel : la scène, les cartes d’illustrations qu’il peint lui-même, les petits bonbons multicolores préparés par Baachan. Il sort ses claves qu’il entrechoque, invitant les enfants à venir écouter les histoires du bonhomme kamishibaï, tel qu’il le faisait des années plus tôt. À ce moment du récit, un changement de temporalité s’opère, accompagné d’un changement de mise en page particulièrement astucieux. Jusque-là, l’album met en place sur la page de gauche le texte, illustré sur la page de droite par une aquarelle en format dit « à la française » (une image plus haute que large). Or, dès lors que Jiichan raconte son histoire, la mise en page change, avec des illustrations dites « à l’italienne » (une image plus large que haute) et le texte en dessous. Le fait de choisir ce format renvoie à celui des kamishibaï, les butaï ou scènes étant à l’italienne. De plus, les illustrations sont alors cernées d’un contour figurant le cadre de la scène. Voici comment s’opère la transition d’une temporalité à l’autre :

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On découvre alors l’histoire que Jiichan raconte, qui n’est autre d’une analepse (flash-back littéraire), relatant l’âge d’or du kamishibaï de rue, où Jiichan, jeune homme, faisait la joie des enfants. Il raconte également comment l’avènement de la télévision et sa popularité ont participé à la disparition de son métier. Pour ce passage, les illustrations sont un peu moins réalistes qu’au début de l’album : il y a un contour autour des personnages, le font est plus vaporeux, comme un souvenir lointain. À la fin de son histoire, la mise en page de l’album propose une nouvelle fois une mise en scène ingénieuse, simple et terriblement pertinente :

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Comme on change de nouveau de temporalité pour retrouver le vieux Jiichan dans son terrain vague, la mise en page initiale est de nouveau utilisée. La transition entre ces deux temporalités se fait par la posture de Jiichan, identique dans deux illustrations qui se suivent : quand il voit s’en aller son dernier client enfant, puis, quand il redécouvre des années plus tard tous les enfants qu’il a enchantés, enfants aujourd’hui adultes et nostalgiques de ses merveilleuses histoires contées dans la rue. Ce passage est terriblement émouvant, appuyé par un procédé sans artifice. La force de cet album vient vraiment de sa simplicité et de sa sincérité. Je ne m’attendais pas du tout à une telle émotion dans la lecture d’un ouvrage, a priori, si classique. Mais cette lecture est très puissante. De plus, les illustrations, méticuleuses et réalistes, sont d’une grande élégance. La mise en page est précise, juste, travaillé : tout est mise en place, texte et images, pour aller droit au cœur, et ça fonctionne à la perfection. Un magnifique ouvrage que je conseille aux petits comme aux grands !

Anne

Le Bonhomme kamishibaï, Allen Say, traduit par Agnès Desarthe, L’École des loisirs, 2006, 12.50€

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6 réflexions sur “Le bonhomme kamishibaï d’Allen Say

    • Merci beaucoup. Effectivement, j’en dis beaucoup dans mon article et désolée si j’ai un peu gâché votre découverte de l’album. J’ai pris le parti de chroniquer la littérature jeunesse différemment que la littérature pour adulte, en partant du principe que ce sont les adultes/parents et non les enfants qui lisent mon blog : aussi, je ne ménage aucun suspens pour que les parents sachent pleinement à quoi s’attendre avant d’acheter le livre pour leurs enfants. Encore désolée si cela à pu nuire à votre lecture.

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      • Ce n’est pas grave en soi.
        Et grâce à votre commentaire je comprends mieux le pourquoi de l’album dévoilé.
        Personnellement, la littérature jeunesse, je la lis comme la littérature adulte… donc à présent, je sauterai certains paragraphes de vos chroniques littérature jeunesse. 😉

        Aimé par 1 personne

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