La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole

conjuration_imbecilesAvec comme personnage principal le pire anti-héros de l’histoire de la littérature américaine, La Conjuration des imbéciles compose une histoire aussi rocambolesque que bavarde, aussi désopilante que réjouissante. Avec La Nouvelle-Orléans des années 1960 comme toile de fond, John Kennedy Tool s’amuse avec une panoplie de personnages tous aussi pittoresques qu’insupportables, les mettant dans des situations improbables mais parfaitement planifiées. Il en résulte une lecture jubilatoire et captivante, quelques fous rires effrénés et un bourdonnement persistant, comme l’empreinte des innombrables et tonitruantes scènes de ce roman hystérique. À lire, de toute évidence !

La Conjuration des imbéciles a pour personnage principal Ignatius J. Reilly, anti-héros si peu héroïque qu’il en est le prototype parfait : pourvu de son indispensable casquette de chasse verte à oreilles, cet éléphantesque trentenaire se fait entretenir par sa misérable mère. Il est gras, moustachu, suffisant, mégalomane, colérique, nombriliste, hautain et condescendant, il traite sa mère avec jalousie et dédain, s’indigne de tout, monte sur ses grands chevaux, méprise la culture pop, idéalise Boèce, et rote très bruyamment en raison d’un anneau pylorique capricieux. Il passe ses journées dans sa chambre à barbouiller ses pensées sur les cahiers « Big Chief » qui en tapissent le sol, se lançant dans des projets d’écriture aussi grandiloquents qu’obscurs. Autant dire qu’il n’a rien pour s’attirer la sympathie du lecteur, ce qui ne changera pas au fil de la lecture : Ignatius J. Reilly est un personnage absolument insupportable, mais son excès recèle une foule de ressorts comiques particulièrement efficaces. Aussi, lire ses « aventures » est un moment particulièrement réjouissant !

Enfin « Aventures » est un terme un peu excessif : la mère d’Ignatius, Irene Reilly, s’est mise dans une situation financière délicate car elle doit rembourser les dégâts qu’elle a causés dans un accident provoqué par son abus d’alcool. Aussi, pousse-t-elle son fainéant de fils à trouver un travail, ce qui va évidemment engendrer une série de catastrophes ! D’abord engagé dans une fabrique de pantalons, puis par un commerce de hot-dog, Ignatius va se découvrir une conscience socio-politique et s’improviser des élans révolutionnaires, causant nombre de désastres auprès de ses employeurs. Toutes les malheureuses initiatives d’Ignatius sont motivées par une correspondance, entre amour et haine, qu’il entretient avec Myrna Minkoff, jeune femme contestataire et provocatrice rencontrée à l’université. Or, notre calamiteux personnage n’est pas au fait du fonctionnement du monde réel et se verra confronter à des retours de manivelles dramatiques s’ils n’étaient placés dans un récit humoristique.

Les nombreux protagonistes qu’Ignatius va être amené à croiser ne sont pas plus sympathiques au lecteur, à commencer par sa propre mère, Irene Reilly, pleureuse hystérique qui, à plusieurs reprises, se jettera à terre en implorant Dieu de la délivrer se son fils ! Parmi les nombreux personnages du roman, on trouve Myrna Minkoff, correspondante d’Ignatius engagée qui dépasse les bornes du « bon goût » et de la « décence », le couple bourgeois Levy, avec le mari soumis et sa harpie de femme, Jones, jeune noir exploité par la patronne d’un bouge, Dorian Greene, dandy précieux, ou encore Darlene, stripteaseuse complètement idiote préparant un numéro avec son cacatoès. J’avoue avoir un faible pour le personnage de Miss Trixie, vieille demoiselle comptable au « Pantalon Levy », qui m’a fait hurler de rire à maintes reprises ! Tous ses personnages pittoresques, souvent caricaturaux, participent à ce fameux complot, imaginaire bien sûr, cette conjuration des imbéciles (car des imbéciles, il y en a !) dont la victime n’est autre que cet imbuvable Ignatius !

La construction du récit est assez classique. On suit dans un premier temps plusieurs histoires parallèles, avec divers protagonistes : les tribulations d’Ignatius dans les bureaux des « Pantalon Levy », puis en vendeur de hot-dogs, les nombreux différends intempestifs entre les Levy, les soirées arrosées entre Irene Reilly et sa copine Santa, les enquêtes du pitoyable agent de police Mancuso qui confond « flic en civil » et « flic déguisé », ou encore les douteux trafics s’opérant aux Folles Nuits… Au final, tous ces récits ont des incidences entre eux, et finissent par se rejoindre en un final explosif de concours de circonstances mis en place par Dame Fortune, alias John Kennedy Tool ! La construction est aussi calquée sur le texte favori d’Ignatius, Consolation de Philosophie de Boèce, dont on trouve de nombreuses références décalées : par exemple, dans le texte de Boèce, l’auteur converse avec une femme qui personnalise la philosophie, allégorie reprise dans La Conjuration des imbéciles par le biais d’une image pornographique d’une femme se masturbant en lisant Boèce, image qui a d’ailleurs un rôle majeur dans le déroulement de l’intrigue ! Aussi, si l’histoire peut sembler de prime abord confuse, avec une profusion d’éléments secondaires, tout finit par se mettre en place dans une intrigue qu’on a finalement du mal à lâcher.

Une question m’a néanmoins interpelée durant la lecture, et ce, dès les premiers chapitres. Chose assez inhabituelle dans un roman, on trouve dans La Conjuration des imbéciles une très grande majorité de dialogues. Au final, l’intrigue, bien qu’ingénieusement ficelée, n’est pas très dense : l’intérêt du récit figure aussi et surtout dans les dialogues rapportant directement les paroles des personnages et cela, de manière très pittoresque. L’histoire se déroule dans La Nouvelle-Orléans, ville américaine de Louisiane, qui a son propre parler, son propre accent. Précisément :

On y trouve l’accent typique de La Nouvelle-Orléans, indissociable de celui des bas quartiers et en particulier de celui des derniers immigrants allemands et irlandais, accent qu’il est difficile de distinguer de celui de Hoboken à Jersey City et d’Astoria à Long Island où les inflexions d’Al Smith, qui ont disparu de Manhattan, ont trouvé refuge. La raison, comme on peut s’y attendre, c’est que cet accent, à Manhattan, comme à La Nouvelle Orléans, provient des mêmes souches.

J’ai lu ce roman dans sa traduction française par Jean-Pierre Carasso. Le traducteur a transcrit cet accent de manière très prononcée, bien que nous n’ayons pas d’équivalents francophones de cet accent typique de La Nouvelle-Orléans des années 1960. Pour le coup, on peut se demander si on ne passe pas à côté d’une dimension essentielle au texte en ne le lisant pas dans sa version originale. La traduction de cet accent est, d’ailleurs, assez déconcertante pendant les premiers chapitres, et rend la lecture assez laborieuse.

De plus, très vite, le lecteur prend pleinement conscience de la nature physiquement bruyante, braillarde et tonitruante du récit : les personnages passent leur temps à crier, fulminer et vociférer, rendant la lecture tumultueuse. Il faut néanmoins saluer le travail du traducteur car, comme vous vous en doutez compte tenu de leur abondance dans le roman, les dialogues participent pleinement à l’aspect humoristique du texte, parfaitement tangibles dans la traduction française, notamment à travers les excès des personnages. Par exemple, l’éloquence d’Ignatius et son langage excessivement imagé et emphatique ont donné naissance à des formules particulièrement hilarantes. Un exemple de ces nombreuses et acrimonieuses répliques, ici à propos d’un chandail qui n’est pas à son goût : « Seuls les plus éminents rebuts de l’humanité, la lie de la lie de la terre, accepteraient de porter une telle abomination à faire avorter une vache aveugle ! » Et cette loquacité va de pair avec d’autres morceaux de bravoure, monstrueux de grossièreté et d’érudition, faisant de ce personnage une épouvantable tête-à-claque, l’une des plus inoubliables qu’il m’ait été donné de lire ! Une lecture exigeante et drolatique que je vous conseille vivement pour les beaux jours !

Anne

La Conjuration des imbéciles, John Kennedy Toole, traduit par Jean-Pierre Carasso, 10/18, 2002, 9.60€

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4 réflexions sur “La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole

    • « Punchy » n’est pas le terme que j’emploierais : avec la profusion de dialogues, le texte est indéniablement dynamique, mais paradoxalement, l’histoire se déroule lentement. L’intrigue s’étale sur plus de 500 pages très bavarde, mais aussi entrecoupée de longs et emphatiques passages du journal d’Ignatius où il étale sa verve pendant des pages. Simplement, je dirais que le récit est rythmé, certes, mais de manière saccadée.

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