Black Hole de Charles Burns

Black-hole_Charles-burnsLe pitch de Black Hole, célèbre bande dessinée de l’auteur américain Charles Burns est accrocheur : la « crève », sorte de malédiction venue d’on ne sait où, frappe des adolescents en se transmettant par voie sexuelle. Ceux qui en sont atteints subissent des mutations physiques, parfois relativement discrètes, le plus souvent monstrueuses, qui les mettent au ban de la société. Un jour, des meurtres sont commis. Ni tout à fait récit horrifique, polar, ou étude de mœurs, l’intérêt de ce livre fascinant se situe dans ce mélange des genres.

Black Hole est un récit à plusieurs voix, l’auteur ayant choisi de construire son histoire de manière fragmentaire : chacun des personnages que nous suivons est un narrateur, nous présentant à la fois son parcours intime et sa version d’un récit à plus grande échelle, celui de leur groupe d’adolescents, confronté à la monstruosité de la « crève » et bientôt à une violence extrême.

Cependant, l’intérêt réel du livre n’est pas vraiment dans ce pitch digne d’un énième blockbuster hollywoodien exploitant le filon de ces histoires de mutants ou de zombies. Serait-ce d’ailleurs la raison pour laquelle ceux qui se sont essayés à l’adapter au cinéma (Alexandre Aja, Neil Gaiman et Roger Avary, ou encore David Fincher)  ont abandonné le projet ? Il pourrait très bien n’y avoir ni mutation, ni meurtres dans cette histoire. Le propos est ailleurs : Charles Burns évoque essentiellement un sujet intime, celui de la transition angoissante entre l’adolescence et l’âge adulte.

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Portraits d’ados façon « yearbook », avant et après les mutations.

Les mutations, dont l’origine n’est jamais expliquée et dont l’existence est admise a priori par les tous les personnages du livre, servent à créer une inquiétante étrangeté, concept freudien servant à exprimer un malaise né « d’une rupture dans la rationalité rassurante de la vie quotidienne« . Ce que Freud a théorisé à partir entre autres de contes d’Hoffmann, c’est le moment de bascule, de tension entre une réalité familière et rassurante et un décalage illogique et inexplicable. Par extension, cela désigne, notamment chez l’enfant et l’adolescent, des moments cauchemardesques où le soi intime devient comme hanté par un Autre, source de forte angoisse psychique. En VO, Freud utilise le terme, intraduisible en français, d’unheimlich, désignant littéralement « ce qui n’est pas familier », traduisible également par le « familier étrange »ou le « familier non intime ». Parmi ce qui est susceptible de provoquer ce sentiment, on peut citer l’idée du double inquiétant de soi-même (comme le fait de ne pas se reconnaître tout à fait dans un miroir), les impressions de déjà-vu, l’idée qu’un objet puisse être vivant ou inversement, ou encore un sentiment de terreur devant certains récits ou représentations artistiques : tous ces exemples se retrouveront, de manière plus ou moins insistante, dans Black Hole, entraînant le lecteur dans un tourbillon d’angoisse. Ainsi, par ces procédés parfois très appuyés, Charles Burns parvient à exprimer les angoisses de ces adolescents en pleine transition vers l’âge adulte, leur problème étant de savoir s’ils vont pouvoir survivre à une telle transition…

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Le récit est parsemé de cauchemars

Ce qui fait l’intérêt de ce livre est la justesse du propos de l’auteur, qui parvient en quelques phrases et en deux ou trois cases à cerner avec précision des pensées, des attitudes, des sensations et des sentiments de ces personnages.

On l’a dit, cette « crève » se transmet par voie sexuelle, et Black Hole fait la part belle à la découverte de la sexualité, en opposant par exemple la représentation qui est enseignée à l’école et sa représentation frontale, telle qu’elle se pose crûment en tant qu’énigme aux adolescents : la fascination pour le corps de l’autre, dans un mélange confus d’attraction et d’appréhension. L’indifférenciation sexuelle est aussi évoquée, avec la citation du Ziggy Stardust androgyne de Bowie, ou avec cette fille mutante, dont une queue à la fois animale et phallique lui a poussé au bas du dos, excitant de manière inattendue son partenaire masculin. La sexualité et les histoires d’amour, au cœur du livre, sont pour les personnages leur manière, parfois violente, parfois confuse, de s’ouvrir au monde.

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Dans ce récit à mi-chemin entre plusieurs genres, avec des personnages à mi-chemin entre adolescence et âge adulte, le thème du double est omniprésent.

L’alcool et les drogues sont également omniprésents, et leurs effets variables sont décrits avec une justesse étonnante, notamment concernant le mélange entre lucidité cauchemardesque, euphorie imbécile et accablement extrême. La marginalisation d’où vient la drogue et qu’elle entraîne, le regard neuf et horrifié sur un monde autrefois familier, le besoin impérieux de s’enfuir d’un environnement devenu étranger à soi même, vers des squats crasseux et enfumés où végètent d’autres cabossés, formant une communauté pitoyable, un semblant de fraternité dans l’épreuve, ou vers des forêts envahies par la nuit, espace à moitié sauvage où la végétation se mêle aux débris de plastique et de polystyrène, débris laissés par le ressac de la ville, dont les pulsations ne sont jamais loin. Le monde en tant que cauchemar éveillé, décrit maintes fois dans la littérature et le cinéma, prend ici une résonance particulière tant il parvient à évoquer une vue d’ensemble fidèle des troubles adolescents.

Puis, l’envie de partir, de s’enfuir pour de bon, avec celle qu’on aime, qui nous aime et nous comprend. Voler une voiture et tailler la route en fonçant droit devant, vers le sud, avec de l’argent pour quinze jours et assez d’inconséquence pour ne pas se retourner.

Ou bien : plonger dans l’eau la plus noire, seul, au delà de la barrière des vagues, et se laisser flotter dans l’eau glacée en regardant les étoiles, avec le fol espoir que cet instant puisse durer à jamais.

Les grandes œuvres sont celles dans lesquelles nous nous lisons.

Louis

Black Hole, de Charles Burns, éditions Delcourt, 29,95 €. Traduit par J-P. Jennequin et A. Capuron.

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3 réflexions sur “Black Hole de Charles Burns

  1. Très belle chronique…
    J’aime beaucoup Charles Burns, et son univers bizarre, malade mais aussi déchirant. Il ne nous montre pas seulement des monstres mais des souffrances. J’ai beaucoup aimé également sa trilogie « Toxic », « La Ruche » et « Calavera » sous le signe de l’étrange le plus absolu…

    Aimé par 1 personne

    • Merci ! Je découvre Charles Burns avec ce livre… Nul doute que je vais aller me dépêcher de découvrir ses autres livres, merci pour vos conseils !

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