Le Piano oriental de Zeina Abirached

piano_orientalLe Piano oriental est une très belle BD de Zeina Abirached qui nous parle avec intelligence d’un sujet peu abordé : à travers une invention de son arrière-grand-père, un piano capable de jouer les fameux quarts de ton typiques de la musique orientale, elle nous propose une parabole sur le bilinguisme. Avec des illustrations très graphiques, toutes en noir et blanc comme les touches d’un piano, l’auteur évoque ainsi, avec élégance et pertinence, la rencontre entre les cultures française et libanaise. À découvrir !

Dans la BD Le Piano oriental, il n’y pas d’histoire à proprement parler, mais plutôt un propos, illustré par une parabole musicale autour du fameux piano oriental. Deux récits mis en parallèle se répondent : l’histoire d’Abdallah Kamanja et de son arrière-petite-fille Zeina. Tous les deux ont en commun un lien qui les attache aux cultures orientale et occidentale, le premier, musical, la seconde, langagier.

Abdallah souhaite en effet mettre au point un piano qui jouerait des quarts de ton, intervalle typique de la musique orientale, alors qu’un piano, instrument de musique occidental par excellence, ne sait jouer que des demi-tons (les dièses et les bémols). Il a donc, longuement, bricolé son piano qui, au final, peut jouer et les demi-tons et les quarts de ton, et part à Vienne présenté le prototype de cet instrument qualifié de bilingue. Vous pouvez écouter ici le son du véritable piano oriental d’Abdallah Chahine, enregistré par son fils Joseph Chahine. Le rendu est absolument formidable !


Parallèlement, Zeina évoque son rapport aux langues française et arabe, et les nombreux allers-retours qu’elle fait entre le Liban et la France. Elle aborde la question du bilinguisme avec pertinence, montrant qu’elle n’a pas deux langues maternelles, l’arabe et le français, mais bien une seule langue maternelle, faite des deux. Elle utilise pour illustrer son propos la métaphore du tricot, textuellement et visuellement.

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Zeina Abirached nous parle de cette langue, le français qu’elle parle au Liban, mêlée d’expressions arabes, et de la langue française parlée en France. De cette manière, elle met en lumière les différences culturelles entre des deux pays, différences tangibles à travers nos tics langagiers et nos formules toutes faites qui n‘ont pas d’échos placés dans un contexte occidental ou oriental. Voici des exemples d’expressions typiquement françaises et typiquement libanaises :

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Comme vous le voyez, les illustrations, très graphiques, sont particulièrement élégantes, avec des motifs tout en rondeur. Zeina Abirached va beaucoup jouer sur des métaphores visuelles très travaillées, allant dans le sens de la parabole. Avec l’abstraction, l’auteur explique son propos de manière limpide et créative. L’histoire d’Abdallah Kamanja est sur fond blanc, alors que celle de Zeina est sur fond noir, ce qui permet un jeu de noir et blanc visible aux tranches du livre, métaphorisant de manière astucieuse et ludique les touches du piano. Le choix du noir et blanc n’est pas seulement en lien avec la musique, mais aussi avec le langage : il s’agit d’une référence aux livres de français que Zeina avait à l’école, alors qu’elle vivait au Liban.

Ce livre est plein de trouvailles visuelles, jouant sur des métaphores musicales, dans le fond et la forme. Par exemple, elle illustre le caractère des personnages d’Abdallah et de son ami Victor ainsi :

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Les notes de musiques sont représentées, pour le caractère « allegro » (qui renvoie à un tempo rapide), par une nuée de poissons volants alors que le caractère « adagio » (qui renvoie à un tempo lent) est représenté par un gros poisson chat. Ainsi, pas besoin d’être expert en musicologie pour appréhender cet ouvrage : le propos n’est finalement pas musical, il aborde la question de la double-nationalité et, surtout, de la quête identitaire du personnage de Zeina.

Car appartenir à deux cultures antithétiques, orientale et occidentale, soulève de réelles questions quant à son sentiment d’appartenance à l’une ou l’autre. Doit-on vraiment choisir entre nos deux pays, ou peut-on être un pont entre les deux ? Telle est la question à laquelle Zeina Abirached, avec ce bel ouvrage, tende de répondre. La référence à son arrière-grand-père et à son invention sert alors à mettre en valeur cette volonté de ne pas choisir, et de se construire dans son rapport à ces deux cultures pas si antithétiques que ça !

Anne

Le Piano oriental, Zeina Abirached, Casterman, 2015, 22€

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2 réflexions sur “Le Piano oriental de Zeina Abirached

  1. C’est superbe ! J’avais un a priori sur cette bd, je ne sais pas pourquoi, trouvant que cela ressemblait trop à Marjane Satrapi. Mais là je vois que le dessin est différent, en noir et blanc certes mais il y plein de trouvailles, de reliefs, j’aime beaucoup ! Merci pour ton bel article. Et chouette idée que d’avoir inséré la vidéo.

    Aimé par 1 personne

    • Effectivement, on peut penser à Marjane Satrapi, notamment avec l’utilisation du noir et blanc et les questions soulevées sur la construction identitaire et l’exil. Néanmoins, Persepolis est une œuvre bien plus dense, bien plus profonde, à lire et relire. Le Piano oriental amène une lecture très réjouissante, on sourit en le lisant, mais le propos est moins fort.
      Et la vidéo permet d’entendre le son de ce piano bilingue : c’est très troublant, mais, moi qui joue un peu, j’adorerais avoir un tel piano !

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