Virginia Woolf : Les Vagues

Il est des livres qui marquent profondément une vie de lecteur, et la découverte d’un tel chef d’œuvre est toujours une émotion extraordinaire. De Virginia Woolf, je ne connaissais pas grand-chose : Mrs Dalloway, bien sûr, un livre qui ne m’avait pas passionné, même si les inventions narratives étaient intéressantes, et le film The Hours, tiré des Heures de M. Cunnigham – que je n’ai pas lu. Peu de choses, donc. Et puis, on m’a offert Les Vagues… Dès la fin de la lecture du premier chapitre, j’étais certain d’avoir trouvé dans un roman qui allait me suivre pendant des années – si ce n’est durant toute ma vie de lecteur. Retour sur une lecture inoubliable.

virginia-woolf-les-vaguesLes Vagues est un roman sans histoire, quasiment sans personnages, dans le sens classique du terme. Neuf chapitres pour neuf âges de la vie, de l’enfance à la vieillesse, scandés par neuf descriptions d’un paysage maritime, pendant une journée, de l’aube au crépuscule. Quasiment aucune narration, sauf au tout dernier chapitre, qui revient sur le parcours des personnages. Sept personnages, dont six ont la parole.

Bernard, tout d’abord, qui encadre le roman puisqu’il est le premier et le dernier à prendre la parole. Il est le conteur, l’écrivain qui pense n’être personne lorsqu’il est seul, et qui ne peut construire son être qu’en fonction de ses rencontres et de ses lectures. Susan ensuite, profondément attachée à la nature et à sa famille, même si elle regrette un amour inassouvi envers Bernard. Puis vient Rhoda, l’un des personnages les plus fascinants du groupe, dont les crises de folie rappellent bien sûr celles de l’auteur. Elle se définira à plusieurs reprises comme n’ayant « pas de visage », sa personnalité menaçant à tout moment d’être submergée par ses perceptions délirantes et agressives. Jinny est la femme volage, celle qui, petite fille, passe son temps à danser et qui, plus tard, se sentira parfaitement à sa place dans un grand bal mondain. Louis aura une liaison avec Rhoda. Toujours complexé par ses origines australiennes (« mon père, qui est banquier à Brisbane » est son leitmotiv), il est fasciné par la métempsychose et a le souvenir de vies ultérieures, comme par exemple en Égypte antique. Neville a une âme de poète qui s’accorde mal avec sa fascination amoureuse pour Percival, personnage solaire, conquérant, mais aussi – il faut bien le dire – qui ne se définit pas par son esprit. C’est sans doute d’ailleurs la raison pour laquelle ce personnage, qui fascine tant les autres, est le seul à n’avoir pas la parole dans le livre.

En effet, ces hommes et femmes sont à peine des personnages, puisque seule leur vie intérieure est évoquée, à travers ce qui se présente comme leurs paroles, mais qui ressemblent davantage à des monologues intérieurs. Le lecteur suit donc les pensées des personnages, qui se succèdent les unes aux autres, dans un rythme qui fait évidemment penser à celui des vagues venant frapper le rivage. D’ailleurs, l’image des vagues laissant en se retirant un trait noir et irrégulier sur le sable évoquée dans le livre fait bien sûr penser au travail de l’écrivain, les flux de pensées laissant sur la page ces traits noirs et irréguliers de l’écriture.

Des personnages qui n’existent que dans la mesure où ils pensent et ressentent le monde, dans une prose qui a tout de la poésie. Comment parler de cette écriture, qui m’a donné l’impression de lire un Rimbaud tour à tour impressionniste et surréaliste qui aurait décidé d’écrire un roman de 300 pages ? Cela faisait très longtemps que je n’avais pas lu un livre au lyrisme si profond et mystérieux, dont les images tour à tour limpides et obscures dévoilent des instants de grâce beaux à pleurer.

La démarche d’écriture est évoquée rapidement par Bernard :

«  Ces instants d’évasion, il ne faut pas les mépriser. Ils arrivent trop rarement. (…) Penché sur ce parapet, je vois au loin le désert des eaux. Un aileron vire. Cette impression purement visuelle ne se rattache pas à un raisonnement, elle surgit comme on voit l’aileron d’un marsouin à l’horizon. Les impressions visuelles nous transmettent ainsi de brefs messages que nous découvrirons dans un temps à venir avant d’obtenir d’eux qu’ils se mettent en mots. »

Des instants éphémères, dont le sens reste bien souvent en suspens, des pures sensations révélant à leur manière des vérités individuelles et universelles. Dans le paragraphe suivant, Bernard réutilisera en effet l’image évoquée précédemment, dans un tout autre contexte, dans une logique « absurde » mais qui n’en dévoile pas moins une vérité pour lui essentielle :

« A présent je vais déjeuner quelque part, je lèverai mon verre, je regarderai le vin par transparence, j’observerai avec un détachement plus grand que d’habitude, et quand une jolie femme entrera dans le restaurant et s’avancera entre les tables je me dirai « Oh la voici qui s’avance et se détache sur le désert des eaux. » Remarque absurde, mais pour moi solennelle, couleur d’ardoise, accompagnée du bruit fatal de mondes qui s’écroulent et de flots qui tombent et disparaissent. »

Bernard nous explique ce qui pourrait bien être une révélation à venir, laquelle passera non par un raisonnement, mais par des sensations, ici essentiellement visuelles : la vue de la scène à travers le verre de vin, la beauté de la femme, la couleur d’ardoise. Dans le roman, d’autres moments semblables se développent à partir de sens (il y a des moments liés à la musique, au toucher, etc) ou de sentiments. Exit les explications raisonnées du fonctionnement des hommes et du monde, tout est ressenti. Virginia Woolf les appelle « moments of being », chez Rimbaud ce sont des illuminations, chez Joyce, des épiphanies, chez Proust, des temps retrouvés. De purs instants de grâce captés (ou créés ?) par l’écriture.

Il me faut citer ce passage extraordinaire où Bernard, enfant, raconte leurs jeux :

« A présent, dit Bernard, rampons sous le baldaquin feuillu des groseilliers, et racontons des histoires. Habitons le monde souterrain. Prenons possession de notre territoire secret, éclairé par les candélabres de groseilles en grappe, rouge vif d’un côté, noires de l’autre. Ici, Jinny, si nous nous pelotonnons bien, nous pouvons nous asseoir sous le baldaquin feuillu des groseilliers et regarder se balancer les encensoirs. C’est notre univers à nous. (…) Ici il nous vient des bouffées tièdes de feuilles qui se décomposent, de végétation qui pourrit. Nous sommes dans un marécage à présent ; dans une jungle paludéenne. Il y a un éléphant blanc de vermine, tué d’une flèche tirée en plein dans l’oeil. On voit briller des yeux d’oiseaux qui s’approchent à petits sauts – des aigles, des vautours. Ils nous prennent pour des arbres abattus. Ils picorent un ver – plutôt un cobra à lunettes – et le laissent avec sa cicatrice brune purulente se faire déchiqueter par les lions. C’est notre monde à nous, éclairé par des croissants de lune et des étoiles de lumière ; et de grands pétales à demi transparents bloquent les ouvertures comme autant de fenêtres pourpres. Tout est étrange. Les choses sont immenses et minuscules. Les tiges des fleurs sont épaisses comme des troncs de chêne. Les feuillages sont hauts comme les dômes de vastes cathédrales. Nous sommes des géants couchés ici, capables de faire frémir les forêts. »

Il faut aussi que je vous montre un autre passage, dans lequel Rhoda et Louis, amants, jouent un instant à être des « conspirateurs » et se parlent dans l’un des deux seuls dialogues du livre, mais un dialogue néanmoins étrange puisqu’en décrivant leurs amis Percival, Bernard, Neville, Jinny et Susan au cours d’une soirée dans un restaurant, tout se passe comme s’il s’agissait d’un au-delà du dialogue, une communion de leurs âmes dans ce qui est non plus un monologue intérieur, mais l’étrangeté incroyable d’un dialogue intérieur, donnant lieu à une série de visions de fête païenne et de fin des temps :

(« Regarde, Rhoda, dit Louis, les voilà devenus nocturnes, ravis. Comme des ailes de phalènes leurs yeux bougent si vite qu’on dirait qu’ils ne bougent pas.

– Cors et trompettes, dit Rhoda, sonnent. Les feuilles se déploient ; les cerfs brament dans le fourré. On danse au son du tambour, comme dansent au son du tambour des hommes nus avec leurs sagaies.

– Comme la danse des sauvages, dit Louis, autour du feu de camp. Ils sont sauvages ; ils sont impitoyables. Ils dansent en cercle, agitant leurs vessies gonflées. Les flammes bondissent sur leurs visages peints, sur les peaux de léopard et sur les membres sanglants qu’ils ont arraché à un corps vivant.

– Les flammes de la fête montent dans le ciel, dit Rhoda. La grande procession passe, lançant des rameaux verts et des branches fleuries. Leurs cornes crachent une fumée bleue ; leurs peaux sont tachetées de rouge et de jaune à la lueur des torches. Ils jettent des violettes. Ils ornent la bien-aimée de guirlande et de feuilles de laurier, là sur le cercle de gazon où s’abaissent les croupes pentues des collines. La procession passe. À son passage, Louis, nous pressentons la chute, nous prévoyons la décadence. L’ombre se fait oblique. Nous qui sommes des conspirateurs, à l’écart tous deux et appuyés sur une urne froide, nous remarquons comment la flamme pourpre s’écoule vers le bas.

– La mort est tissée avec des violettes, dit Louis. La mort, la mort et encore la mort. »)

Je pourrais citer encore des dizaines, des vingtaines de passages, mais si je voulais aller au bout de ce que je veux vous montrer, il me faudrait recopier tout le livre…

Je viens d’achever Les Vagues, mais la lecture ne fait que commencer. L’écriture est tellement musicale qu’on peut supposer des problèmes de traduction vertigineux. La version que j’ai en ma possession a été traduite par Michel Cusin, mais je vais aller me jeter sur une autre version, traduite par Marguerite Yourcenar. Et si vous voulez voir quelqu’un en train de s’abîmer dans les méandres d’une nouvelle traduction, allez faire un tour sur le journal de traduction des Vagues de Christine Jeanney.

Effectivement, ma lecture des Vagues ne fait que commencer, pour mon plus grand plaisir..

Les Vagues, Virginia Woolf, traduction et préface de Michel Cusin, Folio classique.

Louis

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10 réflexions sur “Virginia Woolf : Les Vagues

  1. Quelle belle réflexion ! Je n’ai jamais lu de livre de Virginia Woolf. Je crois qu’elle me fait un peu peur. Et pourtant là, après avoir lu ces lignes, j’ai envie de courir dans une librairie (toutes fermées à cette heure tardive) pour me lancer dans la lecture de ce roman. Merci !

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  2. J’ai également eu beaucoup de plaisir à lire ce livre qui m’avait été conseillé par un ami. J’avais relevé des tas de phrases moi aussi, on a envie de tout garder. Un livre précieux dans ma bibliothèque autant que réjouissant dans mon souvenir.

    Aimé par 1 personne

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