Philippe Forest : Une Fatalité de bonheur

Une-fatalité-de-bonheur_ForestUne Fatalité de bonheur est le dernier livre de Philippe Forest : un essai à la lisière de la philosophie, du roman, de la critique littéraire, de l’autobiographie et de la poésie. Le principe est le suivant : l’écrivain développe son écriture et sa pensée à partir de vingt-six mots trouvés dans la poésie de Rimbaud, classés par ordre alphabétique. Un postulat de départ arbitraire, quasiment oulipien, permettant pour Forest de se dévoiler dans le reflet du plus lumineux et du plus énigmatique des poètes français.

Le principe d’écriture du livre

Le principe d’écriture d’Une Fatalité de bonheur est en partie expliqué dans le chapitre intitulé « Oracle » :

Je prends au hasard vingt-six mots plus ou moins présents dans la poésie de Rimbaud de sorte, cependant, que leurs initiales correspondent aux vingt-six lettres de l’alphabet. Je regarde les phrases ou les vers d’où ils viennent et je les considère comme leur glose. J’en fais un texte où je les interprète comme s’ils me concernaient. Le miracle est que l’oracle dit vrai. La série des commentaires s’arrange en une sorte de roman où je retrouve celui de ma vie.

Effectivement, à partir de ces mots et de leur contexte, l’auteur va progressivement se dévoiler : la poésie de Rimbaud est envisagée comme un révélateur de la vie intérieure de son lecteur. Forest y expose donc sa manière de lire cette poésie en fonction de sa vie, de ses lectures connexes, et de ses théories littéraires, comme toujours chez lui très pointues et très personnelles.

Exceptions au principe d’écriture

Deux aspects ne sont pourtant pas évoqués dans l’explication du principe d’écriture du livre : les mots pris au hasard le sont-ils vraiment ? C’est à dire, qu’est-ce qui a déterminé la validité de leur choix au moment où ils ont été choisis ? Car même si le travail de l’écriture permet de dévoiler des idées auparavant insoupçonnées pour un auteur, certains mots semblent lourds de sens pour qui connaît l’œuvre de Philippe Forest : ainsi, j’ai du mal à croire que le choix des mots « deuil » ou « néant » fut innocent de toute arrière-pensée…

La deuxième contrainte qui n’est pas évoquée directement par l’auteur consiste en un dépassement du principe selon lequel l’auteur choisirait un seul mot par chapitre, et uniquement dans la poésie de Rimbaud. En effet, le nom « Bibliothèque » qui donne son titre au deuxième chapitre ne vient pas de ce poète, bien que Forest cite un passage des « Poètes de sept ans » comme référence : « A sept ans, il faisait des romans sur la vie« . Si la thématique des livres est bien présente, c’est plutôt du côté de Baudelaire que l’auteur se tourne en citant directement les quatre premiers vers du bouleversant poème intitulé « La Voix », poème dont je ne résiste pas à la tentation de citer l’intégralité :

Mon berceau s’adossait à la bibliothèque,
Babel sombre, où roman, science, fabliau,
Tout, la cendre latine et la poussière grecque,
Se mêlaient. J’étais haut comme un in-folio.
Deux voix me parlaient. L’une, insidieuse et ferme,
Disait :  » La Terre est un gâteau plein de douceur ;
Je puis (et ton plaisir serait alors sans terme !)
Te faire un appétit d’une égale grosseur.  »
Et l’autre :  » Viens ! oh ! viens voyager dans les rêves,
Au delà du possible, au delà du connu !  »
Et celle-là chantait comme le vent des grèves,
Fantôme vagissant, on ne sait d’où venu,
Qui caresse l’oreille et cependant l’effraie.
Je te répondis :  » Oui ! douce voix !  » C’est d’alors
Que date ce qu’on peut, hélas ! nommer ma plaie
Et ma fatalité. Derrière les décors
De l’existence immense, au plus noir de l’abîme,
Je vois distinctement des mondes singuliers,
Et, de ma clairvoyance extatique victime,
Je traîne des serpents qui mordent mes souliers.
Et c’est depuis ce temps que, pareil aux prophètes,
J’aime si tendrement le désert et la mer ;
Que je ris dans les deuils et pleure dans les fêtes,
Et trouve un goût suave au vin le plus amer ;
Que je prends très souvent les faits pour des mensonges,
Et que, les yeux au ciel, je tombe dans des trous.
Mais la Voix me console et dit :  » Garde tes songes :
Les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les fous ! « 

fatalité_bonheur-forest

En majuscules, les mots donnant leurs noms aux chapitres

Une liberté parmi d’autres. D’ailleurs, chaque chapitre est orienté non par par un seul mot – comme le laissait supposer l’énoncé de la contrainte – mais par plusieurs, dont le seul point commun est qu’ils commencent tous par la même lettre. Ainsi, au deuxième chapitre sont associés les mots « Babel », « Baudelaire », « Benjamin W. », « BIBLIOTHÈQUE » et « Borges ». On est loin ici d’un système extrêmement élaboré tel qu’aurait pu l’imaginer Georges Perec, par exemple. L’essentiel n’est pas là, le chapitre « Formule » indique d’ailleurs bien que l’auteur ne doit pas s’enfermer

dans le système qu’il a choisi et qui vaut moins pour la règle qu’il pose que par les exceptions qu’elle permet.
Car on ne sait jamais trop le livre que l’on fait.
Et rien n’interdit non plus de tricher en cours de partie, changeant les règles sans le dire, de tricher un peu aussi sur le récit que l’on écrit.

L’énigme « Benjamin W. »

Toujours à propos de ce chapitre, la mention de « Benjamin W. » dans la table des matières pose problème : cette personne, quelle qu’elle soit, n’est pas citée. À la première lecture, bien sûr, le lecteur ne se rend compte de rien : on suit le fil des pensées de l’écrivain, la « table » qui indique les mots utilisés par ordre alphabétique pour chaque chapitre, très discrète et située à la toute fin du livre, n’accroche que peu le regard. Toutefois, si l’on y prête attention, elle semble ouvrir d’autres possibilités de lecture. Ainsi, intrigué par ce « Benjamin W. », je commence par rechercher sur Internet : la réponse la plus probable est Walter Benjamin, entre autres traducteur de Baudelaire en allemand. Le lien avec Baudelaire est bien là, mais le reste ne semble pas aller de soi, pour quelqu’un qui, comme moi, n’est pas du tout familier avec l’œuvre de cet intellectuel aux multiples facettes.

Je relis donc rapidement ce court chapitre, en diagonale. Mon regard est vite accroché par ces phrases : « comme si chaque livre constituait un rébus, une devinette », « une énigme à tiroirs », « ce que l’on lit recèle la clé cachée ». Un chapitre entièrement consacré à l’écriture, vue comme une énigme à résoudre…

De deux choses l’une : soit il y a dans l’œuvre ou la vie de ce Walter Benjamin quelque chose qui m’échappe totalement (ou pire encore : je me trompe de Benjamin W.) et cette référence est une private joke, une petite énigme pour happy few, soit, mais les deux théories ne sont bien sûr pas incompatibles, il s’agit d’une énigme invitant à relire le livre en considérant qu’une vérité cachée attend d’y être dévoilée. Comme si, une fois le livre terminé pour la première fois, la véritable lecture ne faisait que commencer, le lecteur étant invité à analyser en détail les multiples jeux de correspondance ainsi que les zones d’ombre du livre, qui sont autant d’espaces laissés au lecteur pour qu’il puisse, à son tour, y dévoiler sa culture, ses pensées, sa vie.

Un livre-miroir

Ce livre est donc un jeu de miroirs : Rimbaud reflétant l’image de Forest reflétant la nôtre. En en disant à chaque fois beaucoup plus long sur le lecteur que sur le livre de l’écrivain dans lequel il se mire. Ce principe chez Forest n’est pas nouveau, puisqu’il était déjà à l’œuvre dans Beaucoup de jours, dont nous vous avons parlé ici : se servir d’un livre pour éclairer la vie du lecteur. Toutefois, pourquoi choisir Joyce (dans Beaucoup de jours) et Rimbaud, deux écrivains qui peuvent être particulièrement hermétiques ? La réponse est donnée dans Une Fatalité de bonheur :

Les psychiatres soumettent des images semblables au regard des patients et les proposent à leur interprétation. Ce sont des formes aux allures d’insectes, de papillon de nuit, avec des ailes déployées dans le vide. Ou bien : la radiographie d’ossements appartenant aux squelettes d’espèces inconnues. Je pourrais continuer mais, méfiant, j’aurais peur d’en dire trop. Celui qui regarde projette sur l’image hallucinée les obsessions qu’il abrite au plus profond de lui. Les éclaboussures de noir, de gris, qu’on lui met sous les yeux, il y retrouve les formes mêmes de sa vie.
Le processus est le même pour celui qui se penche sur un poème et tente de découvrir ce qu’il représente, ce qu’il signifie.
À l’auteur, le lecteur prête un dessein intelligible afin que prenne forme ce qui a d’abord pour lui l’apparence abstraite et opaque de mots jetés au hasard de la page. Plus le poème se tait, plus il fait parler celui qui lit. Le bavardage critique est strictement proportionnel au mutisme poétique. Il en révèle toujours beaucoup plus sur le lecteur que sur l’auteur. C’est toujours le cas. Mais concernant Rimbaud, le phénomène prend quand même des dimensions frappantes.

Une Fatalité de bonheur peut donc être lu ainsi, comme un double test de Rorschach : celui de Forest lisant Rimbaud, celui du lecteur lisant Forest.

« Plus le poème se tait, plus il fait parler celui qui lit » écrit Forest. Si le même mécanisme est à l’œuvre pour les chroniques littéraires, je vais donc m’arrêter ici. Vous savez quoi faire, à présent.

Une Fatalité de bonheur, Philippe Forest, Grasset, 176 p., 18€

Louis

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8 réflexions sur “Philippe Forest : Une Fatalité de bonheur

  1. Lire votre article, lire le livre, relire votre article.
    Je n’ai pas encore le livre, ce qui ne saurait tarder dès que j’irai en librairie.
    Je ne le lirai sans doute pas immédiatement, il sera dans mes bagages lorsque je partirai pour mon îlot enchanté. Et puis j’ai déjà Beaucoup de jours. Je ne suis pas pressée. Les essais de Forest, je finis toujours par les lire.
    Merci pour cet article lu et à relire.

    Aimé par 2 people

  2. Merci pour votre commentaire. Beaucoup de jours et Une Fatalité de bonheur s’inscrivent en effet dans la même logique, il sera intéressant de les lire à la suite, puis de relire Joyce et Rimbaud. Je ne peux que vous souhaiter de beaux jours de lecture (et d’écriture ?)

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  3. Excellente critique pour un auteur admirable. J’ai feuilleté l’ouvrage en librairie, et l’ai trouvé intéressant. Ne peut-on d’ailleurs aller jusqu’à envisager le concept de palimpseste dans la mesure où Philippe Forest se raconte à travers les propres mots de Rimbaud, les fait siens pour donner une autre lecture de ces mêmes mots ?

    Aimé par 1 personne

    • Oui, palimpseste, hypertexte, ces mots sont en effet pertinents pour désigner ce qui est la reprise, le commentaire, la référence à une œuvre littéraire antérieure. Ce qui me semble nouveau ici, c’est le que le texte de référence ne soit envisagé que comme un simple prétexte pour parler d’autre chose, même si ce discours produit ne l’annihile pas tout à fait. C’est pour cela que dans cette chronique, j’ai préféré le mot « miroir » (qui a en plus l’avantage de la simplicité), car il sert de cadre à la réflexion (dans les deux sens du terme) de l’auteur.

      Aimé par 1 personne

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