Notre château d’Emmanuel Régniez

notre-chateauIl n’est pas dans mes habitudes de chroniquer des livres que je n’ai pas aimés. Souvent, les romans que je n’aime pas, je ne les finis pas et il m’est donc difficile d’en parler. Bien que j’ai achevé de lire Notre château, premier roman d’Emmanuel Régnier, paru au demeurant dans une très jolie édition chez Le Tripode, je ne l’ai pas aimé. Je n’aurais sans doute rien écrit sur ce roman si je n’avais pas le sentiment de m’être fait un tantinet abusée par l’éditeur, avec un texte hyper accrocheur en quatrième de couverture vraiment en-deçà de la réalité, à mon humble avis. Je vous explique pourquoi dans l’article…

Notre château se dit l’héritier de la littérature gothique, du fameux gothic novel anglais qui a fait fureur en Grande-Bretagne fin XVIIIe/début XIXe. Parmi les auteurs qui ont exercé ce genre romanesque, on peut noter le précurseur Horace Walpole et son Château d’Otrante, Ann Radcliffe et ses Mystères d’Udolphe évidemment, mais aussi Charles Robert Maturin, Charlotte Smith, Matthew Gregory Lewis, Eliza Parsons… Comme tous « romans de genre », le gothic novel a son lot de codes, clichés et procédés narratifs lui permettant, parfois, l’économie de longues et ennuyeuses descriptions : le décor emprunte au théâtre élisabéthain, avec châteaux hantés, manoirs isolés, églises, cryptes et cimetières, nuits brumeuses ou orageuses, ruines et landes, etc. Les thèmes récurrents sont le vampirisme, les morts et les fantômes, le passé secret venant hanté le présent, la séquestration, l’isolement, la torture, etc. L’équivalent cinématographique : La Hammer ! Alors autant j’adore les nanars de la Hammer, autant, depuis l’adolescence, je ne lis plus de gothic novels, qui s’adressent originellement aux jeunes femmes de la petite bourgeoisie : je les trouve assez pauvres littérairement et en ce sens, Emmanuel Régniez, avec Notre château, s’inscrit parfaitement de la lignée de ses prédécesseurs.

Alors pourquoi ai-je lu ce roman, que j’ai payé quand même 15€, si par expérience, je savais qu’il n’avait rien pour me plaire ? Eh bien, la réponse vient de son alléchante présentation en 4e de couverture :

On pourrait penser à Shining de Kubrick. À The Others d’Amenabar. Ou encore à La Maison des feuilles de Danielewski. En reprenant à son compte l’héritage de la littérature gothique, Emmanuel Régniez écrit un roman précis et étrange, obsédant, qu’aucun lecteur ne peut oublier.

Waouh !!! Quel speech ! Si l’est un argument de vente qui fonctionne à tous les coups sur moi, c’est bien celui d’évoquer Danielewski et La Maison des feuilles, roman dense et singulier qui a profondément marqué ma vie de lectrice !

Mais de quoi est-il donc question dans ce roman qui, comme on nous l’annonce, s’inspire d’ouvrages gothiques, par nature stéréotypés, et d’œuvres qui ont apporté un regard innovant sur le genre en question ? Octave, narrateur et personnage principal du roman, vit avec sa sœur Véra, une femme fatale taciturne, dans une maison dont on sait qu’elle est « grande » et « belle », qu’elle possède au moins deux chambres, une cuisine et une bibliothèque. Octave et Véra l’appellent « notre château ». Depuis 20 ans, ils habitent donc tous les deux dans cette maison, isolés, condamnés à une routine maladivement pointilleuse, passant leurs journées à lire pour refouler leur sombre passé. Octave ne quitte leur propriété que le jeudi, pour acheter leurs lectures hebdomadaires.

La relation entre frère et sœur est évidemment malsaine, incestueuse, aliénée par le souvenir, tantôt idéalisé, tantôt inquiétant, de la vie qu’ils ont menée avec leurs parents avant leur brutal décès dans un accident de voiture. Tous les ans, Octave relit le livre préféré de sa mère, Les Hauts de Hurlevent d’Émilie Brontë , et de son père, Hamlet de Shakespeare. Ces deux œuvres ne sont évidemment pas anodines, le premier étant un roman empreint de noirceur et de cruauté, le second étant un drame témoignant de relations familiales complexes. Ces deux œuvres amènent également avec elles plusieurs thématiques gothiques, telles que mentionnées plus haut. Je ne dirai rien sur le manque évident d’originalité quant au choix éculé de ces retentissantes œuvres…

Les deux personnages sont présentés de manières différentes, Véra à travers le regard admiratif et lascif de son frère, Octave à travers sa narration. Notre château est un récit à la première personne révélant ainsi le narrateur et personnage principal. Le travail sur l’écriture est intéressant, marqué par beaucoup de répétitions, scandées de manière pathologique, révélant ainsi un narrateur maniaque, au sens psychiatrique du terme. Il fait d’ailleurs preuve d’une précision obsessionnelle, ses pensées sont abondantes, fuyantes, elles s’enchaînent sans liens apparents ou restent bloquées, comme dans le paragraphe, illisible et franchement puéril sinon niais, entièrement consacré à son changement de nom. Cette écriture peut, en effet, vaguement rappeler, par l’aspect névrosé, les lettres de Pelafina que la mère de Johnny Errand (La Maison des feuilles) envoie à son fils depuis son hôpital psychiatrique. Néanmoins, l’influence semble maigre… De plus, si lire Pelafina m’a paru fascinant, lire Octave m’a fait l’effet contraire : la lecture de Notre château est, selon moi, désagréable et rébarbatif, notamment en raison de ses nombreuses répétitions qui, aussi légitimes soient-elles, sont rebutantes à force de profusion.

Bref, nous avons donc un décor, la maison isolée, des personnages, les frère et sœur amants, l’un névrosé et l’autre secrète, une thématique, le souvenir des parents qui vient hanter le récit. Or, survient l’élément perturbateur : un jeudi, alors qu’il fait ses achats habituels, Octave voit dans un bus sa sœur, sa sœur qui ne prend jamais le bus et qui est censée l’attendre dans leur château. Ceci amorce une série d’événements inexplicables qui vont se produire dans la maison, introduisant ainsi la thématique fantastique inhérente à la littérature gothique. On est donc ici dans un pur roman gothique, avec ses bons gros clichés (la cigarette qui se consume dans le cendrier alors que personne ne l’a allumée, le narrateur qui semble perdre la tête, le portrait qui dévisage dans le couloir, les rideaux qui saignent, etc.), clichés qui ne vont faire que s’amplifier au fur et à mesure de la narration, nous menant à un dénouement tellement ridicule dont je pense (j’espère) qu’il est parfaitement ironique !

En fait, de nombreux indices parsemés dans l’ensemble du récit permettent au lecteur de soulever plusieurs théories quant au fin mot de l’histoire, et c’est en cela que ce roman peut vaguement faire penser aux œuvres citées en quatrième de couverture du roman :
– l’hypothèse « Shining » : Octave est fou
– l’hypothèse « The Others » : Octave et Véra sont des fantômes
– l’hypothèse « La Maison des feuilles » : la maison a une volonté propre

Je pense que j’aurais allègrement pu me passer du texte de l’éditeur et de ses éminentes références pour élaborer ses hypothèses ! En fait, j’ai l’impression de m’être quand même faite un peu pigeonnée dans cette histoire, car je n’ai pas trouvé grand-chose de Kubrick (ou de Stephen King d’ailleurs, mais j’imagine que cette mention n’est pas assez prestigieuse pour être nommée), d’Amenabar ou de Danielewski dans ce roman et, sans aller jusqu’à parler de malhonnêteté intellectuelle de la part de l’éditeur, je pense qu’insinuer que le roman s’inscrit dans la lignée de ces œuvres le dessert, car il ne peut pas souffrir la comparaison. Je m’attendais tellement à quelque chose de neuf, d’osé, d’innovant, que je n’ai pas apprécié la lecture de ce roman. Le paratexte est un peu fourbe quand même ! Bon, le livre fait 140 pages dans une mise en page très aérée, aussi, je savais que je n’allais pas découvrir le Danielewski francophone, mais je ne pensais pas être confronté à tant de clichés !

Cependant, il est tout à fait probable que j’ai mal, voire pas du tout, compris les enjeux de ce roman et ma lecture a pu être superficielle. À la fin du livre, Emmanuel Régniez précise dans le paratexte :

(Avec les fantômes de : H. James, T. Gautier, H.P. Lovecraft, C. Ashton Smith, M.E. Braddon, W. Marx ; C.R. Mathurin, H.C. Andersen, S. Jackson, N. Hawthorne, G. Flaubert, W. Benjamin, L. Carroll, M.E. Wilkins, E.A. Poe, G. Macé, T. Ligotti, L. Delanze, J.M. Delacomptée, J. Pigeaud…)

J’en déduis que l’auteur n’a pas uniquement puisé son inspiration dans le gothic novel, mais s’est nourri de nombreuses références, que, pour certaines, je n’ai pas. Alors j’ai sans doute raté des allusions ou citations, ironiques ou complices, en conséquence de quoi, les enjeux du récit m’ont probablement échappé. Néanmoins, je n’ai trouvé ce roman ni précis, ni étrange, certainement pas obsédant et je ne vais pas tarder à l’oublier.

Anne

Notre château, Emmanuel Régnier, Le Tripode, 2016, 15€

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5 réflexions sur “Notre château d’Emmanuel Régniez

  1. Présence de beaux fantômes d’après le paratexte… Je me serais aussi faite avoir, on prononce les mots magiques Maison des feuilles ou Danielewski et hop, direct j’y serais allée, sauf si « une mise en page très aérée » signifie trop peu de mots par page. J’ai besoin de belle matière encrée dans ce que je lis. Toutefois, comme vous avez tout de même titillé ma curiosité, je jetterai quand même un oeil sur l’ouvrage en librairie.

    Aimé par 1 personne

    • Et oui, le propos autour du roman est très prometteur, mais j’ai trouvé que le récit n’était pas à la hauteur de ces belles promesses. Néanmoins, mon avis ne fait pas autorité et je sais qu’il a eu des critiques positives dans la presse : il ne faut pas hésiter à y jeter un œil !

      Aimé par 1 personne

    • Merci pour ton commentaire. Il est possible que ce roman soit une sorte d’hommage au roman gothique, mais au lieu de réinvestir les clichés du genre, j’ai le sentiments que l’auteur les a juste reproduits, dans un récit sans grande matière qui relève plus de la nouvelle que du roman.

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