Et quelquefois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey

Et quelquefois j’ai comme une grande idée _Il est des livres qui vous happent, pleinement, qui vous accompagnent pendant des jours et vous quittent difficilement, marquant pour toujours votre vie de lecteur. Et quelquefois j’ai comme une grande idée, roman écrit en 1964 par Ken Kesey, est de ceux-là. Nombreux s’accordent à parler de ce roman en termes de « chef d’œuvre », chose dont je ne vais pas me priver dans cette chronique tant j’ai été séduite par l’écriture déconcertante de Kesey et son fabuleux don de conteur ! Cet écrivain halluciné de la Beat Generation, auteur du célébrissime Vol au-dessus d’un nid de coucou, nous raconte en effet une histoire très prenante, avec des personnages forts et attachants, le tout avec un discours pertinent sur la vie et la littérature. Un coup de maître dont on est en droit de se demander comment on a pu s’en passer en France pendant près de 50 ans ! Il aura d’ailleurs fallut 8 années d’acharnement pour qu’une version française, signée Antoine Cazé, paraisse dans un sublime ouvrage publié par les éditions Monsieur Toussaint Louverture dont on se doit de saluer le remarquable travail.

Le récit se déroule dans les années 1960, à Wakonda, en Oregon. Cette ville fictive, située au cœur d’une nature imposante et humide, est traversée par la Wakonda Auga, rivière, fictive également, connue pour ses crues importantes, tant et si bien que toutes les habitations sont éloignées de plusieurs mètres de la rive. Toutes ? Eh bien, non ! Cette maudite baraque habitée par les Stamper, un clan de bucherons opiniâtres, se dresse près de la berge, sur une péninsule de fortune, tel un doigt d’honneur fait à tous les habitants de la ville ! Car cette famille, aussi fascinante que caractérielle, va se mettre tout le monde à dos, à l’exception du lecteur, au fur et à mesure du récit.

L’histoire commence en pleine grève : avec l’émergence de nouvelles technologies, de nombreux bucherons syndiqués, avec à leur tête Floyd Evenwrite, réclament de maintenir leur salaire malgré un nombre d’heures de travail réduit. Les membres de la famille Stamper, qui possèdent une entreprise non-syndiquée, jouent aux casseurs de grève en continuant à travailler pour fournir, d’abord en secret, la scierie régionale Wakonda Pacific. Dans ce contexte, nous découvrons cette famille, marginale et marginalisée, dont chaque membre, tour à tour charismatique, rocambolesque, entêté, drôle, inquiétant, émouvant, va servir le propos d’un Ken Kesey faulknérien révolutionnant le roman réaliste.

Les Stamper nous sont dans un premier temps présentés d’un point de vue extérieur, à travers leur malédiction, mais aussi la personnalité haute en couleurs de vieil Henry, patriarche rude et rustre qui mène la maisonnée avec poigne, une force de la nature qui va « mater tout ça à grands coups de trique » ! Dans sa maison, vivent son fils Hank, une grande gueule virile, et sa femme Viviane, une « fleur des champs », ainsi que son neveu Joe Ben, sa femme et sa flopée de marmots. Tout ce petit monde nous est présenté de manière à les considérer austères, violents, voire complètement antipathiques ! C’est du moins la première impression du lecteur qui découvre cette famille finalement inquiétante.

Mais voilà, arrive l’élément perturbateur, le jeune fils de Henry, Lee, binoclard érudit et frêle qui a quitté le domicile familial il y a plusieurs années avec sa mère, pour la ville. Aujourd’hui étudiant, il est réquisitionné par Joe Ben qui lui écrit en lui demandant de venir aider sa famille, chose de Lee accepte, sans enthousiasme et le cœur rongé par une brumeuse envie de vengeance. Les souvenirs d’enfance de Lee et ses projections mentales quant à ses retrouvailles avec son père, et surtout son demi-frère Hank, accentuent cet aspect sinistre qu’on nous donne à penser des Stamper. C’est alors que s’amorce une constante narrative que Ken Kesey va suivre pendant tout le roman : les horizons d’attente du lecteur, qui se fie à ses stéréotypes, vont être tour à tour mis à mal. Lee est en effet accueilli avec chaleur dans la maisonnée de Stamper dont chaque membre va, finalement, nous apparaître sous un jour nouveau : le vieil Henry est un personnage très drôle, une grande gueule touchante qui raconte des histoires désopilantes pour amuser les enfants, Hank, derrière ses allures de gros dur, dissimule mal un cœur tendre, tout comme son jovial cousin Joe Ben, éternel optimiste. Ces personnages se révèlent au final bienveillants, chaleureux, criants de vérité et de complexité, et particulièrement attachants. Au contraire, le personnage de Lee, pauvre gosse qui débarque dans cette supposée maison de fous, se révèle quant à lui bien plus inquiétant que son rôle prédéfini l’aurait laissé supposer : il amène en effet avec lui une menace qui va planer sur l’équilibre familial tout au long du récit.

L’écriture de Ken Kesey, tout d’abord déconcertante, participe à cette multiplicité de sentiments que le lecteur éprouve, tout au long de sa lecture, envers les personnages. La narration subit un traitement très moderne, avec une multiplication de points de vue et de narrateurs : beaucoup de personnages deviennent en effet les narrateurs du roman, se révélant aux yeux du lecteur, mais aussi un narrateur à la troisième personne qui observe les événements qu’il relate avec une objectivité détonante. L’écrivain lui-même prend directement la parole, dans le dernier chapitre, pour une digression parabolique sur son projet littéraire. Le seul acteur dans ce roman à être omniscient est le lecteur, qui découvre les mêmes événements narrés selon plusieurs points de vue, ce qui lui permet de l’envisager pleinement, avec tous ses enjeux et tous ses malentendus. Il en résulte une narration hachée, fragmentée, constituant un puzzle existentiel. Car, non content de fragmenter la narration par une multiplicité de points de vue, Ken Kesey use et abuse d’analepses et de métalepses, passant d’une temporalité à une autre, du présent diégétique à un passé lointain, à un souvenir flou, le tout parfois dans un même paragraphe. Il en résulte un beau bordel, lisible par des indices typographiques, comme les italiques, les lettres capitales ou les parenthèses, indiquant soit un changement de narrateur, soit un changement de temporalité. Ken Kesey, à travers la voix de Lee, explique ce parti-pris d’une narration décousu au début du roman :

Je pourrais (peut-être) revenir en arrière et défroisser toutes ces heures ratatinées, décortiquer ces images une à une, les ranger dans un ordre chronologique précis (peut-être ; avec une bonne dose de volonté, de patience et de substances appropriées) mais la précision n’est pas la franchise. […]
Pas plus que le récit chronologique n’est obligatoirement le plus véridique (chaque caméra crée sa propre vérité), surtout, quand, de bonne foi, on ne peut avec certitude prétendre se rappeler ce qui s’est exactement passé. […]
Ou même prétendre se rappeler avec précision ce qui s’est véritablement passé. […]
Et puis, il y a certaines choses qui ne peuvent être vraies, même si elles se sont effectivement produites.

ken-keseyLe fait de placer ce discours sur son propre projet romanesque dans la bouche de Lee n’est pas anodin : Lee est en effet le personnage schizophrène à tendance paranoïaque du récit (et oui, on est en plein dans la littérature américaine des années 1960 : il FAUT un personnage schizophrène à tendance paranoïaque !). Il représente ainsi l’écrivain lui-même, schizophrène métaphorique qui entend dans sa tête et reproduit les voix de ses nombreux personnages sur le papier. Pendant l’écriture de son roman, Ken Kesey, illustre camé, était sous influence et a écrit des flots torrentiels de texte, parfois pendant 30 heures d’affilée : le lecteur ressent pleinement cet élan, et j’aurais volontiers lu ce roman pendant parfois 30 heures d’affilée si la fatigue ne m’avait contraint au contraire et si j’avais osé m’enfiler les mêmes substances que l’auteur !

Avec cette écriture, dans un premier temps déconcertante, car très instable, très fragmentée, Ken Kesey va au-delà du réalisme romanesque, son projet n’étant pas de reproduire le réel, mais bel et bien la vérité, dans ce qu’elle a de plus complexe et de plus subjectif. Et c’est une parfaite réussite. Les personnages qu’il invente sont criants de vérité, tour à tour troublants, attachants, irritants, limpides, obscurs, imprévisibles ! Ils sont profondément humains, dénués du moindre manichéisme. Et ils sont nombreux à avoir la parole, à travers les passages dont ils sont les narrateurs, qu’il s’agisse de personnages principaux ou secondaires, formant une galerie de portraits pittoresques : Willard, le gérant de la blanchisserie qui mène une double vie, Jenny l’indienne esseulée qui expérimente tous les courants mystiques en vogue dans les années 1960, frère Walker, prédicateur vaniteux, Simone, la prostituée coquette en quête de vertu, Evenwrite, le syndicaliste forcené, le discret et observateur barman Teddy qui n’en pense pas moins, Ray et Rod, joueurs de country rêvant d’un gloire inaccessible, ou encore Molly, la chienne de chasse en proie aux affres du venin de serpent !

Ken Kesey nous parle des hommes mais aussi de son époque, du monde absurde dans lequel ils évoluent. S’il invente cette ville de Wakonda, elle est cependant parfaitement vraisemblable, une bourgade gelée dans les montagnes, au fond des bois, avec son lot de personnages authentiques, les deux pieds dans le terroir. Cet univers est vu à travers les yeux de Lee, qui a grandi en ville, la culture à portée de main : le clivage entre ville et campagne est manifeste dans les regards, plein de préjugés, que les deux frères antithétiques se portent : d’un côté, Lee voit dans son frère l’archétype de bucheron entêté et ignorant, dégoulinant d’une virilité insolente, de l’autre côté, Hank est plein d’admiration pour l’esprit fin et futé de son petit frère, avec ses livres et ses lunettes !

Au final, cette ville de Wakonda, aussi fictive soit-elle, est le théâtre vraisemblable d’une multitude de petits bonheurs et de grands drames, de combats acharnés pour simplement survivre, libre et heureux, un théâtre où chacun porte son propre masque. Cette métaphore théâtrale est filée tout au long du récit, notamment à travers la figure du schizophrène Lee, citant à tout va Shakespeare, rejouant le drame d’Hamlet au sein de sa famille, se fantasmant en héros shakespearien et se figurant Hank en nouveau roi à faire tomber ! Pour cela, il porte un masque, maladroitement, médiocrement même. Bien que Lee soit souvent narrateur, le lecteur est toujours dans l’incertitude par rapport à ce personnage, en raison de ses troubles mentaux, des voix qu’il entend. La narration est toujours très instable pendant ses crises paranoïaques, presque chaotique : aussi, son fameux plan, sa terrible vengeance prend des allures pathologiques, voire grotesques. Ce personnage est une vraie réussite !

Wakonda, c’est aussi et enfin le lieu d’un combat perpétuel : combat que l’on suit au sein même de la famille, entre Lee et Hank, puis les combats que mène le clan Stamper, à grand coups de bastons, d’insolence et d’obstination : combat contre les bucherons syndiqués qui réclament d’eux qu’ils n’honorent pas leur contrat avec la Wakonda Pacific, combat contre tous les habitants de la ville qui accusent Hank Stamper de tous leurs maux, combat contre une nature hostile, sauvage et impitoyable. Ce récit d’une lutte immuable est une métaphore profonde et pertinente de la vie elle-même, la vie qui perd sa raison d’être dès lors que le combat est fini, qu’on perde ou qu’on gagne, la vie dont Ken Kesey a fait le sujet central, essentiel, intrinsèque de cette œuvre grandiose et majestueuse. C’est un chef d’œuvre, à n’en pas douter, un roman brillant, intelligent, un travail complexe d’écriture qui sert le propos d’un Ken Kesey au plus proche d’une vérité existentielle, témoignant de la condition humaine et des drames psychologiques auxquels aucun personnage, aussi sublime, aussi médiocre, aussi banal soit-il, ne peut échapper.

Anne

Et quelquefois j’ai comme une grande idée, Ken Kesey, traduit par Antoine Cazé, Monsieur Toussaint Louverture, 2015, 14.50€

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13 réflexions sur “Et quelquefois j’ai comme une grande idée de Ken Kesey

  1. Bravo pour cette magnifique chronique! Je ne connais pas du tout cet auteur mais en ce moment, j’ai vraiment envie d’aller à la rencontre de cette plume intelligente et de ce récit qui semble aborder la vie, dans toute sa simplicité et sa complexité….

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  2. Tout comme toi j’ai adoré ce livre et d’ailleurs je me suis servi du titre de ce dernier pour la présentation de mon blog dans le : « à propos de ce blog ».

    Comme le livret est plutôt épais, j’ai mis plusieurs jours pour le finir et après j’ai ressenti un vide assez étrange, comme un manque… Une semaine après je pensais encore à cette histoire de bûcheron. Quand j’en parlais autour de moi personne ne connaissait, alors je me retrouvais comme dans la situation du petit vieux qui radote avec ces histoires qui n’intéressent personne…

    Bravo pour la critique. J’ai voulu en rédiger une, mais je n’y suis pas arrivé. Rien de bon ne sortait… Ton texte est excellent. Bravo Anne !

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    • J’ai fini le roman dimanche, et effectivement, j’ai le sentiment que je ne vais jamais vraiment m’en remettre. Ça arrive rarement en littérature, alors je savoure ! Merci pour ton commentaire et les compliments 🙂

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