Regain de Jean Giono

regainAvec Regain, Giono clôt la Trilogie de Pan (Colline et Un de Baumugnes en sont les deux premiers opus), avec comme fil conducteur la représentation d’une nature belle et impitoyable, purificatrice et destructrice. Dans cette trilogie, Giono dépeint avec un lyrisme remarquable le rapport de l’homme à cette nature ambivalente, tantôt conflictuel, tantôt harmonieux. Avec Regain, l’écrivain nous parle de la désertification d’un village imaginaire de Provence, Aubignagne, et de son dernier habitant. Dans une construction symétrique et parfaitement lisible, il développe son écriture, toujours si poétique et mythologique, autour des thèmes de la mort et de la renaissance du village, dans une parfaite harmonie avec la terre.

Si j’ai particulièrement aimé Colline et Un de Baumugnes, le dernier volet de la Trilogie de Pan me laisse perplexe. Non pas que je me sois lassée de la sublime et rupestre plume de Giono, au contraire ! Mais j’ai trouvé la construction du roman très lisible et, par conséquent, trop prévisible. En toute simplicité, la première partie est consacrée à la mort du village, la seconde, à sa renaissance. Pour cela, Giono y va un peu avec ses gros sabots, et j’ai trouvé plusieurs ressorts narratifs particulièrement grossiers, voire complètement stéréotypés, tant et si bien que je me suis ennuyée pendant une grande partie du récit et j’ai peiné à achever ma lecture. Il est pourtant pourvu de qualités littéraires indéniables et de passages très puissants que je vais privilégier dans cette chronique.

Mort

C’est aux alentours de Vachères, commune de Haute-Provence, que le récit commence : plusieurs protagonistes y parlent du village d’Aubignagne et des quelques trois habitants qui y restent : le vieux forgeron Gaubert, la veuve Mamèche et Panturle, le personnage principal qui nous est présenté ainsi :
« Le Panturle est un homme énorme. On dirait un morceau de bois qui marche. Au gros de l’été, quand il se fait un couvre-nuque avec des feuilles de figuier, qu’il a les mains pleines d’herbe et qu’il se redresse, les bras écartés pour regarder la terre, c’est un arbre ». Panturle, c’est donc un arbre, enraciné dans sa terre et c’est lui qui résistera à la désertification du village. En effet, Gaubert part vivre chez son fils, et la Mamèche quitte à son tour le village, pour trouver une femme à Panturle. Ce dernier se retrouve ainsi seul dans Aubignagne, avec pour unique compagnie sa chèvre Caroline, et découvre les affres de la solitude.

Alors que la nature se délivre, Panturle s’abreuve de cette nouvelle atmosphère libérée des hommes et s’imprègne de sauvagerie. Il occupe principalement son temps à la chasse, se nourrit de viande et devient de plus en plus prédateur. Mais Panturle ne redevient pas animal pour autant, il devient un homme sauvage, un prédateur au comportement équivoque et paradoxal. Comme il le résumera en toute simplicité dans la suite du récit « Quand on est seul, […] on est méchant ; on le devient. J’étais pas comme ça avant…Ça doit être depuis que je suis seul, et c’est une affaire de temps aussi, ce temps de chaud ça m’a fait quelque chose. Autrement, ce n’est pas mon naturel ».

Deux passages dans le roman sont particulièrement représentatifs de cet état dans lequel sombre Panturle, fasciné par la beauté de l’animalité. Il y a dans un premier temps le meurtre d’un renard et son éventration, décrit d’une manière particulièrement dérangeante en raison des détails triviaux et de sa portée érotique :

Et puis, il a attrapé le renard : c’était un jeune. Il était pris de tout juste à l’instant. Il devait être là à manger l’appât au bout des dents, se méfiant, connaissant le système et puis le pas de Panturle a sonné, le coup de dent a été un peu plus rapide, moins calculé et la mâchoire du piège a claqué sur son cou. Il est mort. Une longue épine d’acier traverse son cou. Il est encore chaud au fond du poil, et lourd d’avoir mangé. Panturle l’enlève du piège et il se met du sang sur les doigts ; de voir ce sang comme ça, il est tout bouleversé. Il tient le renard par les pattes de derrière, une dans chaque main. Tout d’un coup ça a fait qu’il a, d’un coup sec, serré les pattes dans ses poings, qu’il a élargi les bras, et le renard s’est déchiré dans le craquement de ses os, tout le long de l’épine du dos, jusqu’au milieu de la poitrine. Il s’est déroulé toute une belle portion de tripes pleines, et de l’odeur, chaude comme l’odeur du fumier.
Ça a fait la roue folle dans les yeux de Panturle.
Il les a peut-être fermés.
Mais à l’aveugle, il a mis sa grande main dans le ventre de la bête et il a patouillé dans le sang des choses molles qui s’écrasaient contre ses doigts.
Ça giclait comme du raisin.
C’était si bon qu’il en a gémi.

La violence extatique de ce passage est particulièrement troublante : ici, Panturle ne fait pas couler le sang par nécessité, mais par plaisir, un plaisir sexuellement explicite. Après ce passage, le personnage devient pour le lecteur ambivalent comme la nature, cruel et pathétique à la fois. C’est pourquoi son retour à la civilisation paraît désespéré.

S’ensuit le second passage du roman, déroutant par son imprévisibilité, dont je voulais vous parler. Deux nouveaux personnages sont présentés : Gédémus, un homme brutal et vénal, et sa femme Arsule, une ex-chanteuse abîmée par la vie et le viol collectif qu’elle a subit. Le couple passe par le village d’Aubignagne et décide d’y rester pour la nuit. Gédémus et Arsule frappent à la porte de Panturle, mais celui n’ouvre pas, alors ils trouvent une grangette où passer la nuit. Le récit de cette nuit, narré du point de vue du couple, relève d’un suspens quasi-cinématographique. Les deux personnages se sont assoupis, mais tout à coup, ils se sont réveillés, aux aguets. Et parmi les bruits de la nature, celui d’un pas et d’un claquement d’étoffe se font entendre. S’ensuit une scène particulièrement inquiétante où Gédémus et Arsule, immobiles, le souffle court, observent une ombre sous la porte de la grange, ombre qui tentera de rentrer. La peur des deux personnages est palpable, elle est d’autant plus angoissante que le lecteur sait qui se trouve derrière la porte et, bien qu’il ait pu ressentir de l’empathie pour Panturle, il l’a aussi vu devenir prédateur. Je trouve ce passage très efficace !

Le lendemain, Gédémus et Arsule quittent Aubignagne. Panturle les file, comme une ombre traitée sur un mode surnaturel, mais il manque de se noyer en tombant dans une rivière. Il sera sauvé par ces deux proies potentielles et tombera naturellement amoureux d’Arsule, cette femme ravagée qui lui apparaît comme une beauté. Cette dernière est également séduite, et, par un « Viens, on va à la maison », devient sa femme !

Renaissance

C’est à partir de ce moment que le roman m’a paru interminable. Panturle a trouvé une femme, Arsule, et à eux deux, ils vont figurer deux nouveaux Adam et Ève. C’est donc de manière très conventionnelle que Giono joue sur la mythologie biblique de la genèse, transposé ici par deux personnages abimés et proches de la terre.

La symbolique de la femme apporte avec elle celle de la mère, qui donne la vie. D’ailleurs, à la fin du récit, une nouvelle famille vient emménager dans le village, avec ses deux fillettes et son garçonnet : la figure de l’enfant annonce celle du renouveau, du « regain ». Arsule, évidemment, va tomber enceinte. Même la chèvre Caroline a un chevreau ! Et voici comment la résurrection du village est amorcée, de manière quasiment biblique, très attendue et pas très originale.

La symbolique du blé participe également à cette renaissance. C’est par le blé qu’Aubignagne renaît : Panturle décide d’en cultiver, car sa femme aime le pain. Le pain, attribut christique par excellence, figure évidemment le mets civilisé, né de l’agriculture et de l’artisanat : il remplace l’activité chasseresse et la nourriture carnivore, marquant un retour à la civilisation. La symbolique biblique du pain est ici réinvestie, avec sa symbolique de paix, de vie et bien sûr de communion, ici entre l’homme et la nature déifiée. Et comme la terre d’Aubignagne, nouvel Eden, est bonne, le blé qu’il donne est excellent. Panturle le vendra avec succès lors d’une foire, attirant de nouveaux habitants au village. Le thème agricole permet aussi, évidemment, de jouer avec la polysémie du mot « regain » qui renvoie à l’herbe qui repousse dans les prés fauchés, mais aussi à la reprise imprévue d’une activité, d’un avantage qu’on croyait perdu.

Au final, ce roman a des qualités littéraires indéniables. Je ne suis pas ici revenue sur la plume de Giono, toujours très poétique, empreinte d’un lyrisme caractéristique de cette trilogie. Ç’aurait été un régal si le roman, de par une construction trop symétrique, n’avait été si bien ordonné, si maîtrisé, si classique. Giono est tout sauf « classique » : il est inclassable, aussi, ai-je été décontenancée par tant de conformisme. La seconde partie du roman, consacrée à la renaissance du village, met en place des ressorts très attendus, avec des références bibliques sans surprise et un peu grossières. Aussi, je trouve ce texte très inégal. Néanmoins, il me semble essentiel de le lire pour achever la lecture d’une trilogie remarquable dont je conseille vivement les deux premiers opus, un peu moins le troisième…

Anne

Regain, Jean Giono, Le Livre de poche, 1958, 4.90€

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3 réflexions sur “Regain de Jean Giono

  1. Encore une bien belle chronique. Merci de terminer le cycle avec cette opposition mort/renaissance… Cela nous permet d’avoir une certaine idée de la fin de la trilogie et nous donne du coup un regain par rapport à la plume de Giono! 🙂

    Aimé par 1 personne

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