Avez-vous déjà lu… un télégramme d’outre-tombe ?

L’histoire de la littérature est jalonnée d’œuvres éditées de manière posthume. Citons parmi les plus célèbres les Mémoires d’outre-tombe où Chateaubriand met son cœur à nu à la manière de Rousseau dans ses Confessions : ces mémoires ont été publiées, selon la volonté de leur auteur, après sa mort. Cependant, bien que ces œuvres posthumes soient un héritage lourd en symboles pour qui les a écrit (et pour qui les lit), il peut arriver que la voix d’un défunt écrivain se fasse entendre d’outre-tombe d’une manière bien plus légère et bien plus amusante. C’est ce qui s’est produit le 20 février 1951, dans la ville de Paris…

Le 20 févier 1951, François Mauriac, auteur du célébrissime roman Thérèse Desqueyroux, reçoit des mains de son facteur un étrange télégramme dont le contenu fera le tour de Paris dans les jours suivants. La veille, le 19 février 1951, André Gide, avec qui Mauriac a entretenu une longue correspondance pendant des décennies, s’est éteint dans son appartement parisien du 1 bis de la rue Vaneau, après avoir énoncé ces derniers mots : « J’ai peur que mes phrases ne deviennent grammaticalement incorrectes. C’est toujours la lutte entre le raisonnable et ce qui ne l’est pas. ».

gide-mauriac

Rencontre historique entre François Mauriac et André Gide à Malagar, au cours de l’été 1939. ©DR

Bien qu’ils se soient peu rencontrés, Mauriac et Gide ont entretenu une correspondance entre 1912 et 1950, débattant de littérature avec, comme point de divergence principale, la conception existentielle chrétienne de Mauriac. Gide, s’il a grandi dans les traditions et les préceptes catholiques, s’est peu à peu converti à l’athéisme, prônant la jouissance de la vie et refusant de croire au péché. Gide a également entretenu une correspondance avec l’écrivain Paul Claudel, entamée en 1899. Si cette correspondance est née d’un intérêt commun pour la littérature, Paul Claudel, foudroyé comme nous le savons par une foi inébranlable pendant les Vêpres de Noël 1886, derrière un pilier de la cathédrale Notre-Dame de Paris, s’emploie rapidement et en vain à reconvertir Gide au catholicisme. Il sera profondément choqué d’apprendre l’homosexualité de son ami et lui en fera publiquement et à maintes reprises le reproche. L’intolérance et la fatuité de Claudel auront d’ailleurs raison de son amitié avec Gide.

Au regard de ceci, on imagine donc avec un amusement certain l’état d’esprit de Mauriac quand, le lendemain de la mort de son ami Gide, il a reçu le télégramme suivant :

L’enfer n’existe pas – STOP – Tu peux te dissiper – STOP – Préviens Claudel – STOP – Signé : André Gide

Il s’agit évidemment d’un canular qui fera le tour de Paris : Julien Green en fait notamment mention dans son journal, à la date du 28 février 1951, en ces termes : « On a beaucoup ri d’un télégramme que Mauriac a reçu peu de jours après la mort de Gide ». Quant à l’auteur de ce télégramme, il existe plusieurs hypothèses. On pense que Jean-Paul Sartre pourrait en être l’auteur, mais sa personnalité ne se prête pas trop à ce type de canular. La piste de l’écrivain catholique Roger Nimier paraît plus crédible en raison son caractère fougueux, provocateur, et son goût pour la mystification.

Quoi qu’il en soit, j’aime vraiment à croire que Gide a eu le dernier mot avec Mauriac dans son débat opposant son hédonisme athée à la moralité catholique de son ami !

Maintenant, oui…

Anne

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