Avez-vous déjà lu… un poème monorime ?

On se souvient tous de nos cours de français où la poésie nous était enseignée, entre autres, par les fameuses rimes : rimes suivies (AABB), rimes croisées (ABAB) ou encore rimes embrassées (ABBA). Il existe évidemment d’autres variétés de rimes, toutes aussi harmonieuses les unes que les autres ; mais il est très rare de lire de la poésie monorime, c’est-à-dire qui n’utilise qu’une seule et unique rime (AAAAAAAA…). En termes de rhétorique, la poésie monorime est considérée comme lourde, disharmonieuse, presque comique, elle fatigue l’oreille par cette répétition sonore sans musicalité. Certes ! Mais il est cependant certains poètes qui ont su user avec intelligence de cette dissonante poésie monorime à des fins que je vous laisse découvrir…

Des poèmes pour les enfants

La poésie monorime n’est pas sans rappeler avant tout les comptines pour enfants, où l’utilisation d’une seule rime nous permet de retenir les paroles plus facilement. De plus, les comptines sont souvent amusantes, ludiques, et cet agrément peut être accentué par l’utilisation d’une seule rime. Dans cette perspective, on trouve de très jolis poèmes monorimes écrits pour les enfants. Je pense évidemment aux Chantefables et Chantefleurs du poète surréaliste Robert Desnos : parmi ces textes, on trouve de fantaisistes poèmes monorimes à chutes, particulièrement savoureux, comme par exemple Les Hiboux (qui s’amuse à reprendre la règle grammaticale des mots finissant en oux au pluriel) ou Le Pélican :

LES HIBOUX

Ce sont les mères des hiboux
Qui désiraient chercher les poux
De leurs enfants, leurs petits choux,
En les tenant sur les genoux.

Leurs yeux d’or valent des bijoux
Leur bec est dur comme cailloux,
Ils sont doux comme des joujoux,
Mais aux hiboux point de genoux !

Votre histoire se passait où ?
Chez les Zoulous ? Les Andalous ?
Ou dans la cabane bambou ?
A Moscou ? Ou à Tombouctou ?

En Anjou ou dans le Poitou ?
Au Pérou ou chez les Mandchous ?
Hou ! Hou !
Pas du tout, c’était chez les fous

LE PÉLICAN

Le capitaine Jonathan,
Étant âgé de dix-huit ans,
Capture un jour un pélican
Dans une île d’Extrême-Orient.

Le pélican de Jonathan
Au matin, pond un œuf tout blanc
Et il en sort un pélican
Lui ressemblant étonnamment.

Et ce deuxième pélican
Pond, à son tour, un œuf tout blanc
D’où sort, inévitablement
Un autre qui en fait autant.

Cela peut durer pendant très longtemps
Si l’on ne fait pas d’omelette avant.

Des poèmes d’amour

On ne peut utiliser avec bon goût la poésie monorime pour des sujets dits nobles en raison des effets comiques qu’elle peut provoquer. Cependant, elle a été utilisée par le grand Guillaume Apollinaire dans des poèmes d’amour qu’il envoyait du front, pendant la première guerre mondiale, à sa bien-aimée Louise de Coligny-Châtillon : il s’agit des Poèmes à Lou qui contiennent deux poèmes monorimes.

Le premier de ces poèmes aborde l’amour au travers de sujets coquins, avec des allusions sexuelles implicites et amusantes, presque potaches ! Dans ce poème, « Toutou » fait référence à un autre prétendant de Louise de Coligny-Châtillon qu’elle aimait appeler par ce surnom.

Bientôt bientôt finira l’août
Reverrai-je mon petit Lou
Mais nous voici vers la mi-août
Ton chat dirait-il miaou
En me voyant ou bien coucou
Et mon cœur pend-il à ton cou
Dieu qu’il fut heureux ce Toutou
Pouvoir fourrer son nez partout
Mais je n’en suis pas jaloux
Les toutous n’font pas d’mal aux loups

Dans le second poème monorime, Apollinaire utilise la figure de style de l’épiphore consistant en la répétition d’un même mot ou groupe de mots à la fin de plusieurs vers, ici, l’ensemble des vers du poème. Dans ce texte, les allusions sexuelles sont pleinement explicites dans la mesure où le poète décrit chaque partie du corps de Lou en utilisant une épiphore en « aime ». Il en résulte un magnifique et enivrant poème d’amour !

Mon très cher petit Lou je t’aime
Ma chère petite étoile palpitante je t’aime
Corps délicieusement élastique je t’aime
Vulve qui serre comme un casse-noisette je t’aime
Sein gauche si rose et si insolent je t’aime
Sein droit si tendrement rosé je t’aime
Mamelon droit couleur de champagne non champagnisé je t’aime
Mamelon gauche semblable à une bosse du front d’un petit veau qui vient de naître je t’aime
Nymphes hypertrophiées par tes attouchements fréquents je vous aime
Fesses exquisément agiles qui se rejettent bien en arrière je vous aime
Nombril semblable à une lune creuse et sombre je t’aime
Toison claire comme une forêt en hiver je t’aime
Aisselles duvetées comme un cygne naissant je vous aime
Chute des épaules adorablement pure je t’aime
Cuisse au galbe aussi esthétique qu’une colonne de temple antique je t’aime
Oreilles ourlées comme de petits bijoux mexicains je vous aime
Chevelure trempée dans le sang des amours je t’aime
Pieds savants pieds qui se raidissent je vous aime
Reins chevaucheurs reins puissants je vous aime
Taille qui n’a jamais connu le corset taille souple je t’aime
Dos merveilleusement fait et qui s’est courbé pour moi je t’aime
Bouche Ô mes délices ô mon nectar je t’aime
Regard unique regard-étoile je t’aime
Mains dont j’adore les mouvements je vous aime
Nez singulièrement aristocratique je t’aime
Démarche onduleuse et dansante je t’aime
Ô petit Lou je t’aime je t’aime je t’aime.

La poésie monorime comme une performance littéraire

L’OuLiPo, qui la considère comme une contrainte littéraire, définit la poésie monorime ainsi : « Dans un tel poème, la rime est unique. On pourra le cas échéant respecter l’alternance des rimes féminines et masculines ; par exemple rimes en ic alternées avec rimes en ique. » Quelques OuLiPiens se sont bien sûr prêtés à l’exercice, avec un choix de rimes totalement improbables, comme un poème monorime en ec ou en ox : ici, il s’agit de véritables prouesses d’écriture, particulièrement parodique et délectable ! Voici donc deux poèmes monorimes de l’OuLiPien Olivier Salon, Os et à Nonox, suivi de À François Caradec (un hommage à un mort traité avec une légèreté touchante) :

OS ET À NONOX

Dans l’éparpillement de la bâtarde box
Pêle-mêle défont, étrange paradoxe,
La vaine panoplie et l’absurde équinoxe
Sur une table de dissection en inox.

Paradigme immobile en l’effet du Botox
La victime s’attend aux piques du stomoxe
Cruel, bombination de la mouche orthodoxe
Carcan bombé noir qui déjoue le Flytox.

Dans la poudre de riz aux reflets de la boxe
Pleinement s’évertue Achille contre Eudoxe
Hors du cadre, mêlant la belette et le fox

Mais au nœud qui devait les unir, nulle Ptoxe !
Vaine machination, amas hétérodoxe
Que vantera la toux en matière d’intox.

À FRANCOIS CARADEC

Toi, le seul Oulipien rimant avec Perec
Toi qui aimes la marge autant que le métèque
Toi qui toujours défends le zinc et la pastèque
Te voici maintenant tout couvert de varech,

Nous lançant de la main un long salamalec.
Faisant alors de toi notre belle hypothèque
Nous t’envoyons ici notre tout dernier chèque
En blanc comme un linceul autour d’un trop grand mec.

Or on te cherche en vain dans la Bibliothèque.
« Allez donc voir là-bas si je suis à la Mecque »
Dis-tu. « Pour moi, c’est loin, je préfère Le Pecq ».

Pour préserver ton art, que l’amoureux dissèque,
Nous l’avons déposé à la pinacothèque.
« Qui donc est ce Kotek ? », réponds-tu aussi sec.

Pour finir, je vous propose un poème de Théophile Gautier qui aborde le sujet mondain dans un poème monorime alliant à la fois une tentative d’exhaustivité sur le thème de la soirée et la contrainte d’une seule rime en « ton ». Il s’agit ici de rimes phonétiques pour la plupart, mais surtout de rimes graphiques, c’est-à-dire que chaque vers se termine par les lettres « ton », bien que parfois, ces lettres forment un son différent, comme dans « Boston » par exemple. Néanmoins, la performance est telle que je ne pouvais pas ne pas en parler. Dans cette épitre monorime adressée à son ami Charles Garnier, Théophile Gautier répond à une invitation à dîner en évoquant tenue de soirée, mets et boissons raffinés, sujets de conversations mondaines, ivresse et chansons, le tout sur un ton amusé et amusant. Ce poème fort plaisant mais fort léger apparaît en marge de la production officielle du poète et sera d’ailleurs publié dans Poésies nouvelles et inédites.

RÉPONSE À UNE INVITATION À DÎNER

Garnier, grand maître du fronton,
De l’astragale et du feston,
Demain, lâchant là mon planton,
Du fond de mon lointain canton
J’arriverai, tardif piéton,
Aidant mes pas de mon bâton,
Et précédé d’un mirliton,
Duilius du feuilleton,
Prendre part à ton gueuleton,
Qu’arrosera le piqueton.
Sans gants, sans faux col en carton,
Sans poitrail à la Benoîton,
Et sans diamants au bouton,
Ce qui serait de mauvais ton,
Je viendrai, porteur d’un veston
Jadis couleur de hanneton,
Sous mon plus ancien hoqueton.
Que ce soit poule ou caneton,
Perdreaux truffés ou miroton,
Barbue ou hachis de mouton,
Pâté de veau froid ou de thon,
Nids d’hirondelles de Canton,
Ou gousse d’ail sur un croûton,
Pain bis, galette ou panaton,
Fromage à la pie ou stilton,
Cidre ou pale-ale de Burton,
Vin de Brie ou branne-mouton,
Pedro-jimenès ou corton,
Chez Lucullus ou chez Caton,
Avalant tout comme un glouton,
Je m’en mettrai jusqu’au menton,
Sans laisser un seul rogaton
Pour la desserte au marmiton.
Pendant ce banquet de Platon,
Mêlant Athènes à Charenton,
On parlera de Wellington
Et du soldat de Marathon,
D’Aspasie et de Mousqueton,
Du dernier rôle de Berton,
Du Prêtre-Jean et du Santon,
De jupe à traîne et de chiton,
De Monaco près de Menton,
De Naples et du ministre Acton,
De la Sirène et du Triton,
D’Overbeeck et de Bonington ;
Chacun lancera son dicton,
Tombant du char de Phaéton
Aux locomotives Crampton,
De l’Iliade à l’Oncle Tom,
De Paul de Kock à Melanchthon,
Et de Babylone à Boston.
Dans le bruit, comment saura-t-on
Si l’on parle basque ou teuton,
Haut-allemand ou bas-breton ?
Puis, vidant un dernier rhyton,
Le ténor ou le baryton,
Plus faux qu’un cornet à piston,
Qu’une crécelle ou qu’un jeton,
S’accompagnant du barbiton,
Sur l’air de Ton taine ton ton,
Chantera Philis et Gothon,
Jusqu’à l’heure où le vieux Tithon
Ôte son bonnet de coton.
Mais c’est trop pousser ce centon
À la manière d’Hamilton,
Où, voulant ne rimer qu’en ton,
J’ai pris pour muse Jeanneton ;
Dans mon fauteuil à capiton,
En casaque de molleton,
Je m’endors et je signe : Ton
Ami THÉOPHILE GAUTIER.

Maintenant oui !

Anne

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3 réflexions sur “Avez-vous déjà lu… un poème monorime ?

  1. Merci pour votre commentaire. Effectivement, le poème d’Apollinaire « Mon très cher petit Lou je t’aime… » est magnifique : il a su faire d’un poème monorime, traditionnellement traité de manière anecdotique, un très grand poème d’amour, sujet noble par excellence ! En toute objectivité, c’est le plus beau poème de l’article 🙂

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