Un de Baumugnes de Jean Giono

Avec Un de Baumugnes, le deuxième volet de la trilogie de Pan (qui se termine avec Regain) de Jean Giono, j’ai passé un grand moment de lecture ! Bien que ce récit soit bref, il est écrit dans le style délectable et inimitable de Giono, qui, pour ses premières œuvres, crée de sublimes images panthéistes, très poétiques, mêlant harmonieusement la société humaine et la nature avec laquelle elle s’épanouit. Dans le premier roman de la trilogie de Pan, Colline, Giono propose un regard cruel sur le conflit opposant l’homme à la nature. Avec Un de Baumugnes, les voilà réconciliés : il y est question d’hommes et de femmes de la terre, du terroir même, qui vivent dans le respect de la nature. Pas de mise à mort d’animaux ici, pas de meurtres… Le seul fusil convoqué ne tirera jamais. Un de Baumugnes, c’est tout simplement une histoire d’amour dans le monde rural du début du XXe siècle, et c’est beau à pleurer !

Le récit commence avec rudesse :

Je sentais que ça allait venir.
Après boire, l’homme qui regarde la table et qui soupire, c’est qu’il va parler.

Le narrateur est en effet le personnage principal du roman, Amédée, ouvrier agricole qui loue ses bras de ferme en ferme. C’est donc par sa voix, son oralité et sa rusticité, que l’histoire nous est contée. Compte tenu de ce parti pris narratif, l’écriture de Giono alliera, comme dans Colline, un style à la fois rustique, argotique, et poétique, panthéiste.

un_de_baumugnesAlors qu’il boit un verre dans une taverne, notre narrateur Amédée fait la connaissance d’Albin, également ouvrier agricole, qui lui fait part de ses remords : alors qu’il travaillait au champ avec un certain Louis, compagnon aux mœurs douteuses, il a rencontré la plus jolie et la plus séduisante des jeunes femmes, Angèle, dont il est tombé amoureux. Albin était trop timide pour l’aborder, au contraire de Louis qui l’a séduite et a fini par l’emmener à Marseille où il l’a prostituée. Après avoir écouté la confession d’Albin, Amédée décide de l’aider à retrouver la femme qu’il aime, aussi, décident-ils qu’Amédée se fera embaucher à la Douloire, la ferme des parents d’Angèle, pendant qu’Albin l’attendra dans une ferme d’un village voisin.

Le plan est rapidement mis à exécution, et Amédée se retrouve à la Douloire pour offrir ses services à Clarius, le père d’Angèle. À partir de ce moment du récit, impossible de le lâcher ! Non pas que les événements s’enchaînent à toute allure, au contraire, le rythme ralentit, s’apaise : il va falloir découvrir en douceur ce lieu si particulier qu’est la Douloire, ainsi que ses habitants, Clarius et maman Philomène, les parents d’Angèle, et Saturnin, le valet de ferme. Il va aussi falloir attendre… attendre le moindre indice conduisant Amédée à Angèle et cela va prendre du temps. Cette attente, où finalement, il ne se passe presque rien, constitue pour moi un très beau moment de lecture, car l’écriture de Giono va s’y épanouir, au point de devenir de la belle poésie, à la fois rustique et sublime.

Dans ce roman, Giono nous parle des hommes, mais une variété d’hommes bien singulière : les bons gars, solides dans leur corps et dans leur tête. De ces hommes qui vivent en osmose avec la nature, qui refusent de batailler contre elle et qui savent l’apprécier au détriment de la civilisation. Cette harmonie entre la nature et les hommes se manifeste dans le propos du texte, à travers les personnages, mais aussi à travers l’écriture elle-même et particulièrement les images, j’entends par là les métaphores et les comparaisons, employées par Giono. Beaucoup de ces images mêlent gracieusement des éléments de la société humaine et des éléments de la nature. Voici par exemple une image particulièrement belle :

  L’air était bon comme de la soupe, de la soupe d’arbre.

Ici, la « soupe », met cuit par l’homme, le repas pas excellence qu’on sert à dîner à la Douloire, simple, chaud, est associée aux arbres, à leur solidité et leur robustesse, mais aussi à leur bonne odeur. Quiconque aime un peu à se perdre dans la nature peut alors aisément comprendre combien l’air décrit ici par Giono est bon ! Des images de cet acabit, on en trouve à foison dans le texte et on a envie d’écouter Amédée nous parler de la nature, des gens et de la vie. Voici comment il nous parle d’un morceau de musique, joué par Albin à l’harmonica, au milieu de la nuit :

D’abord, ce fut comme un grand morceau de pays forestier arraché tout vivant, avec la terre, toute la chevelure des racines de sapins, les mousses, l’odeur des écorces ; une longue source blanche s’en égouttait au passage comme une queue de comète. Ça vient sur moi, ça me couvre de couleur, de fleurance et de bruits et ça fond dans la nuit sur ma droite.
Y avait de quoi vous couper l’haleine.
Alors, j’entends quelque chose comme vous diriez le vent de la montagne ou, plutôt, la voix de la montagne, le vol des perdrix, l’appel du berger et le ronflement des hautes herbes qui se baissent et se relèvent toutes ensemble, sous le vent.
Après, c’est comme un calme, le bruit d’un pas sur un chemin : et pan, et pan ; un pas long et lent qui monte et chante sur des pierres, et, le long de ce pas, des mouvements de haie et des clochettes comme à sa rencontre.
Ça s’anime, ça se resserre, ça fuse en gerbes d’odeur et de son, et ça s’épanouit : abois de chien, porte qui claque, foule qui court, porc, gros canard qui patouille la boue avec sa main jaune. Tout un village passe dans la nuit. J’ai le temps d’entendre un seau qui tinte sur le parquet, une poulie, un char, une femme qui appelle ; j’ai le temps de voir une petite fille comme une pomme, une femme les mains aux hanches, un homme blond, et ça s’efface.
Tout ça, c’était pur !
Là, il faut que je m’arrête et que je vous dise bien, parce que c’est ça qui faisait la force de toute la musique, combien on avait entassé de choses pures là-dedans.
Ce qui frappait, ce qui ravissait la volonté de bouger bras et jambes, et qui gonflait votre respiration, c’était la pureté.
C’était une eau pure et froide que le gosier ne s’arrêtait pas de vouloir et d’avaler ; on en était tout tremblant ; on était à la fois dans une fleur et on avait une fleur dans soi, comme une abeille saoule qui se roule au fond d’une fleur.
Moi, vous savez, c’est pas pour dire, mais j’ai déjà entendu pas mal de musique et même, une fois, la musique des tramways qui est venue donner un concert à Peyruis pour la fête. J’avais payé ma chaise un sou ; c’est vrai qu’avec ça j’avais droit à un café. Y avait, pas loin de moi, la femme du notaire et la nièce du greffier ; et tout le temps, ç’a été des : « Oh, ça, que c’est beau ! », « Oh, ma chère, cette fantaisie de clarinette ! » Moi, j’écoutais un petit bruit dans les platanes, très curieux et que je trouvais doux : c’était une feuille sèche qui tremblait au milieu du vent.
La grosse caisse en mettait à tour de bras. Alors, je suis parti sans profiter de ma chaise et du café pour mieux entendre ce qu’elle disait, cette feuille.
Ça vient de ce qu’on n’a pas d’instruction ; que voulez-vous qu’on y fasse ? Cette feuille-là, elle me disait plus à moi que tous les autres en train de faire les acrobates autour d’une clarinette.
C’est comme ça.
Et bien, la musique d’Albin, elle était cette musique de feuilles de platane, et ça vous enlevait le cœur.

Cet harmonica dont joue Albin, outre sa musicalité qui fait évidemment écho à la poésie du texte, est un élément important du récit car il s’agit d’un moyen, presque animal, de communication. Le village de Baumugnes, dont est issu Albin, est associé à un mythe fort singulier : il s’agit d’un village isolé de la Provence qui a accueilli plusieurs humains qu’on a amputé de la langue pour les punir de leurs croyances. Ces hommes et ces femmes ont alors utilisé la musique, précisément l’harmonica, pour communiquer entre eux. Albin, qui vient de ce village, a donc appris à parler avec la musique : dans le passage ci-dessous, il parle d’ailleurs à Angèle, il se déclare, avoue à Angèle qu’il l’aime et qu’il est là pour elle…

Car Un de Baumugnes est une magnifique histoire d’amour, ce qui permet à Giono de nous parler des hommes et de leur quête du bonheur. Car c’est à cela, finalement, que chacun aspire : le bonheur. Dans le roman, le bonheur est entravé par les hommes et non par la nature. En effet, la Douloire se voit accablée de malheur non pas en raison des horreurs qu’Angèle s’est vue infliger alors qu’elle se prostituait, mais par son retour, dans une campagne où il faut la cacher des regards comme une paria. C’est ainsi que ses parents se mettent à l’abri des racontars, des quand-dira-t-on, des médisances de voisinage. Au contraire, le bonheur se voit pleinement associé à la nature, mais aussi à la liberté de mépriser les on-dit, comme le souligne Amédée, admirant les amoureux réunis au matin, Angèle allaitant son enfant sous les yeux d’Albin :

Voilà : la vie était devant eux. Ah, j’étais sans soucis de ce côté-là. La vie était devant eux parce qu’ils s’aimaient et surtout parce qu’ils s’aimaient comme des gens libres. Vous me direz : « comme des bêtes » ; et puis après ?
J’y ai bien réfléchi ; à ça : Baumugnes, c’était un endroit où on avait refoulé des hommes hors de la société. On les avait chassés ; ils étaient redevenus sauvages avec la pureté et la simplicité des bêtes. Ils n’étaient pas compliqués ; ils étaient sains, ils étaient justes ; je vous explique ça comme je le sais, sans falbalas. Ils venaient au-devant de la vie comme des enfants, les mains en avant, avec des gestes qui ne tombaient pas d’aplomb.
L’Albin avait voulu la femme qu’il aimait : il l’avait. Ce qui est passé est passé. Un autre aurait traîné ça toute sa vie comme un boulet ; lui, il regardait dans le vert de l’aube ce sein et les ruisselets de lait sur la figure du petit.
Ce qui est passé est passé.
Elle vient de le tutoyer, et le ciel, avec tout son verger d’étoiles est en lui.

Pour information, Un de Baumugnes a été adapté au cinéma par Marcel Pagnol, sous le titre Angèle, avec Fernandel dans le rôle de Saturnin (le valet de ferme de la Douloire), et Orane Demazis dans le rôle d’Angèle : le photogramme en haut de l’article est extrait de ce film.

Anne

Un de Baumugnes, Jean Giono, Le Livre de poche, 1976, 4.60€

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11 réflexions sur “Un de Baumugnes de Jean Giono

  1. Merci à toi ! Le choix des extraits a été évident : ce sont des passages que j’ai trouvés particulièrement beaux et justes, et donc touchants. Mais tout le livre est de cet acabit, alors… Il faut lire Giono !

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    • Mon préféré de la trilogie est Colline, ce roman a vraiment été pour moi un choc esthétique, la découverte d’une plume que j’adore. Regain, dont je vais sans doute publier la chronique ce soir, m’a moins convaincu, et ce, malgré le fait que j’étais conquise d’avance ! J’ai trouvé le récit trop prévisible, et j’ai horreur de ça !
      En ce qui concerne le film, je ne l’ai pas encore vu : je ne suis pas non plus une grande fan de Fernandel, mais Marcel Pagnol est un argument de poids !!!

      Aimé par 1 personne

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