Manu Larcenet : Le rapport de Brodeck, tome 1 : « L’Autre »

En adaptant en bande dessinée le roman de Philippe Claudel Le Rapport de Brodeck, Manu Larcenet continue dans la veine de la série des précédents Blast : un album froid et brûlant, violent, sans concession, traversé par des moments contemplatifs de toute beauté.

Le Livre

Le_Rapport_de_Brodeck-Larcenet

La jaquette du livre en format à la française (vertical), et le livre en format à l’italienne (horizontal)

Le rapport de Brodeck est avant tout un objet. Il se présente au nouveau lecteur dans un format habituel, vertical, montrant des illustrations tirées du livre, nous présentant au recto un personnage de dos dans un décor hostile et inquiétant, des personnages de face : une vieille dame au visage fermé, les yeux et la bouche clos, semblant résignée, et des hommes émaciés, blessés, la tête rasée, nous regardant de face. Au verso, la couverture superpose 11 vignettes disparates, dont l’impression de violence s’impose brutalement au lecteur : les personnages sont tous dans l’ombre, sauf l’un d’entre eux, irradiant d’une violence entièrement monstrueuse. À cela s’opposent des vignettes qui auraient pu être plus apaisées (un paysage, un oiseau sur une branche, une porte, une bougie, le sourire d’un homme), mais dont la proximité spatiale et esthétique avec les images violentes mentionnées ci-dessus laisse entrevoir un drame sous-jacent, un calme qui n’est qu’apparence et qui ne demande qu’à se déchaîner. Pas de texte d’accroche, pas de présentation du livre ou de l’auteur. Des hurlements et du silence. L’essentiel est compris sans être dit.

Lorsque le nouveau lecteur cherchera à ouvrir le livre, un détail pourra le surprendre : cette jaquette, en forme de fourreau, ne présente pas sa couverture véritable. Le Rapport de Brodeck, lui, se lit non pas à la verticale, mais à l’horizontale, et sa couverture n’est pas illustrée de belles images en noir et blanc, mais recouverte d’un papier décoratif à motif tout à fait vieillot, tel que l’on pouvait trouver dans les (très) vieux cahiers d’écolier. Le nom de l’auteur, le titre. Pas plus d’informations, si ce n’est que le genre du livre vient subitement de changer : d’une bande dessinée habituelle, on passe à un carnet, conformément à ce que le titre mentionnait. La lecture peut enfin commencer, alors que le lecteur a déjà bien entamé son parcours vers ce récit…

Le récit

Le Rapport_de_Brodeck-égliseJe ne connais pas le livre écrit par Philippe Claudel, donc je ne peux me prononcer sur le degré de fidélité de cette adaptation ou sur les mérites comparés de ces ouvrages, mais ce qui est sûr, c’est que la version de Larcenet est sans conteste une œuvre à part entière. Qui se soucie aujourd’hui des romans de Daphné du Maurier (Rebecca, Les Oiseaux) ou de Robert Bloch (Psychose) adaptés par Alfred Hitchcock ? Peu importe où l’artiste puise l’inspiration de son travail, lorsque l’œuvre accomplie est aussi puissante !

Le Rapport de Brodeck commence à peu près comme Blast : un crime a été commis, que Brodeck va être chargé d’expliquer, ce qui va donner lieu à des retours en arrière dans le récit, puisque l’on ne sait encore rien des personnages en présence ni des raisons probables du crime. C’est le principe de Citizen Kane, repris tant de fois au cinéma et en littérature : la mort d’un personnage au tout début du récit donnant lieu à de multiples retours en arrière pour retracer l’histoire de sa vie. Sauf que dans le cas de ce livre, on sait très peu de choses sur la victime (et il y a fort à parier que le mystère demeure en grande partie même à la fin de la lecture du tome 2, lorsque celui-ci paraîtra), et que les retours en arrières concernent davantage le narrateur, Brodeck donc, ainsi que les villageois, tous fortement traumatisés par la guerre et qui ne semblent pas pouvoir trouver la paix. Un témoignage, donc, mais cette fois-ci mené par celui qui se sent le seul innocent dans un village où tout le monde semble coupable.

Brodeck

Brodeck, tout en clair-obscur

Brodeck, tout en clair-obscur

Le point de vue d’un individu sur un drame : les lecteurs de Blast sauront se méfier de ce genre de récit, puisque Polza Mancini aimait à s’arranger avec la réalité, et à perdre son auditoire – et les lecteurs – dans les méandres de son esprit malade. Après tout, Brodeck aussi est un personnage torturé, hanté chaque nuit par les souvenirs de la guerre et les deux ans qu’il a passé dans un camp de concentration, durant lesquels il a dû sacrifier son humanité et vivre littéralement comme un chien pour pouvoir survivre. Dès lors, un doute s’installe : Brodeck sera-t-il à la hauteur de la tâche qui lui a été confiée ? S’il nous apparait d’emblée comme une victime des circonstances, qu’est-ce qui nous dit qu’il ne va pas malgré tout s’arranger lui aussi avec la réalité ? Toutefois, les seuls indices graphiques d’une réalité déformée sont utilisés dans le livre pour évoquer ses cauchemars, à la différence de Blast, où le délire mystique était immédiatement intégré à la trame du récit.

Ce qui, pour l’instant, est dit explicitement dans ce premier tome, c’est que son récit est à l’image de son esprit – chaotique.

La victime

Le_Rapport_de_Brodeck-AndererLa victime, c’est l’Autre, c’est-à-dire « l’Anderer » (l’autre, l’étranger). On ne sait presque rien de lui, ni son nom, ni ce qu’il a pu faire précisément pour se faire détester à ce point par les villageois. Quelques indices peuvent toutefois nous mettre sur la piste : ce personnage incarne une forme de légèreté, d’insouciance et d’extravagance qui contraste fortement avec la rudesse du pays et de ses habitants, de la gravité d’une monde d’après-guerre où les hommes ont survécu à l’enfer.

Et puis surtout… cet « Anderer » ressemble fortement à l’auteur. On sait en effet que Larcenet aime à mettre un peu de lui dans chacun de ses personnages. Il cite d’ailleurs volontiers la phrase célèbre de Lacan, « la vérité a structure de fiction » : la fiction (donc a priori le mensonge, le faux-semblant) porte en elle une part de vérité, non pas dans ce qu’elle raconte (puisque par définition, elle ment), mais dans sa manière d’exprimer les choses (sa structure). Mettre une part de lui-même dans ses personnages est donc pour Larcenet une manière de se dévoiler tout en créant une fiction, de dire une vérité sur lui-même en racontant l’histoire de quelqu’un d’autre. Et la ressemblance entre l’Anderer et lui-même est double, puisque ce personnage a une passion pour le dessin – avec semble-t-il une prédilection pour les paysages et les oiseaux – et qu’il lui ressemble physiquement, tout comme Brodeck, d’ailleurs. C’est donc la mise à mort du premier alter ego qui ouvre le livre de Larcenet, tandis que le récit sera conduit par le second. Pour quelle raison ? J’attends le tome 2 avec impatience ; la réponse s’y trouvera peut-être, mais nul doute qu’il s’agisse là d’un discours implicite de l’auteur sur la création artistique.

Le style

Le_Rapport_de_Brodeck-oiseauxLà où Blast mettait tout en œuvre pour mettre des énormes claques visuelles au lecteur, Le Rapport de Brodeck développe un style beaucoup plus sobre, toujours tendu entre des moments contemplatifs et des déchaînements de violence brute. Un style unique, porté par des influences notables : les western, tout d’abord, dans le traitement des paysages, dans les face-à-face empreints d’une violence difficilement contenue entre certains personnages et qui ressemblent parfois étrangement à des duels, et même dans le format horizontal du livre qui rappellera le format panoramique des films de western.

Le_Rapport_de_Brodeck-LarcenetLes peintures japonaises sont elles aussi une inspiration majeure, notamment dans le traitement de la faune et de la flore : une attention particulière est portée aux arbres dénuées de feuilles (l’action se déroule essentiellement en hiver) et à leurs branchages enchevêtrés et tortueux, sur lesquels bien souvent, sont perchés des oiseaux, images d’une sérénité toute relative puisque le bestiaire du livre, très fourni, semble toujours insister sur la prédation. D’autres références picturales, certaines assez évidentes, sont parsemées tout au long du livre, mais puisque l’un des plaisirs de lecture dépend aussi de leur découverte, je préfère m’arrêter ici et vous dire : lisez Le Rapport de Brodeck.

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