Les Contes d’Eugène Ionesco et d’Étienne Delessert

Eugène Ionesco est une figure majeure de la littérature française, c’est notamment l’un des chefs de file du théâtre de l’absurde. Aussi, quand un écrivain de cet acabit s’essaie à la littérature jeunesse, c’est un devoir pour nous autres, amoureux des belles lettres, d’y jeter un œil curieux et conquis d’avance. Ionesco a en effet écrit 4 contes pour sa fille, les Contes n°1, 2, 3, et 4, sous-titrés « Pour enfants de moins de 3 ans ». Ces histoires sont initialement parues aux éditions Harlin Quist, sous la direction de François Ruy-Vidal, éditeur de génie dont je vous parle ici. Chaque conte a été illustré par Étienne Delessert, ce qui fait de cette œuvre un petit bijou de littérature jeunesse, tant pour ces qualités textuelles que graphiques. Voici quelques mots sur cet indispensable album aujourd’hui édité chez Gallimard Jeunesse.

La Genèse de l’œuvre

Sans fin la fêteAlors qu’il s’est associé à Harlin Quist pour publier des ouvrages de littérature jeunesse, François Ruy-Vidal est en quête d’auteurs et d’illustrateurs audacieux, en vue de publications créatives. Nous le savons aujourd’hui, son apport éditorial, novateur et provocateur, est particulièrement remarquable et a contribué à faire évoluer une littérature jeunesse de qualité, tant esthétiquement que littérairement. Dans cette optique, il publie le premier album d’un jeune illustrateur prometteur, Étienne Delessert, Sans fin la fête, une interprétation profane et décalée du mythe de l’arche de Noé, délicatement illustrée. Malheureusement, ce livre est salué comme le plus détestable de l’année 1967 par le Publisher Weekly, hebdomadaire américain traitant des publications et de la commercialisation du livre.

Ruy-Vidal raconte la suite de l’histoire ainsi :

J’étais persuadé que le texte manquait de force et que la littérature n’est pas qu’un alignement d’idées juxtaposées. Je tentais de convaincre l’illustrateur, dont je ne doutais pas du talent, de consacrer son œuvre autant à servir ses idées que celles d’un écrivain. Je parlais littérature, semblant l’opposer à cette création graphique dont Delessert voulait pour protéger ses optiques, me faire admettre qu’elle était, puisqu’elle s’adressait aux enfants, suffisante.
Je dus revenir plusieurs fois à la charge, avançant la précarité de notre jeune entreprise d’édition, et également sa rentabilité quand je perdais foi en mes convictions.
Enfin, me prenant au mot, me provoquant puisque je le provoquais, tout en feignant de se ranger à mes conseils, Étienne me rétorqua : « Bon, d’accord, mais à condition que ce soit Ionesco ou Beckett ».
Je n’hésitai pas. Cela entrait trop dans mes visées et dans mes goûts et j’opinais : « Je promets, vous aurez Ionesco ou Beckett ».

Et Ruy-Vidal a tenu parole, pour notre plus grand bonheur ! Il contacte donc Ionesco en lui joignant un exemplaire de l’album de Delessert, Sans fin la fête. En réponse, Ionesco lui propose des histoires qu’il a écrites pour sa fille Marie-France alors qu’elle était enfant :

Quand je reçus les premières, que je les eus lues, je sautais de joie, c’était mieux que je n’avais pu imaginer, un chef-d’œuvre. Peu de temps après, une coédition internationale s’amorçait, Etienne Delessert s’était mis au travail, Le Roi se meurt serait joué à Broadway et la publication du Conte n°1 en six langues se confirmait.
C’est seulement à ce moment que m’est apparue l’énormité du projet et du pari. Si, par chance, nous l’emportions, un esprit d’une autre qualité, pour la première fois, soufflerait dans la littérature pour la jeunesse avec pour conséquence, difficile à faire admettre, cette autre manière sans sérieux de considérer sérieusement les enfants, de les inciter à lire et à rire, leur permettant de jouer de ces vérités qui n’étaient plus la vérité et qui, pourtant, la laissaient transparaître pour mieux être décelée. Sur le plan de l’illustration, ce fut, pour Étienne Delessert l’occasion d’une démonstration de talent, d’intelligence et d’amour de son métier.

Le Conte n°1 de Ionesco, illustré par Delessert, parait ainsi aux éditions Harlin Quist en 1969, et le Conte n°2 en 1970. Il faudra attendre près de 40 pour que Delessert illustre les deux derniers contes, pour l’édition Gallimard Jeunesse que l’on trouve facilement aujourd’hui en librairie. En effet, les Contes n°3 et n°4 ont initialement et respectivement été illustré par Philippe Corentin et Nicole Claveloux.

Contes couv:Mise en page 1

Les contes de Ionesco

Chacun des 4 contes de Ionesco met en scène les mêmes personnages : il y a Josette, une petite fille espiègle (qui n’est autre que Marie-France, la fille de Ionesco), son père (qui n’est évidemment autre qu’Eugène Ionesco lui-même), sa mère et Jacqueline, la femme de ménage. Chaque personnage apparaît sous les mêmes traits peints par Étienne Delessert, dans un style gracieux et raffiné.

Chaque conte se déroule selon le même schéma : Josette souhaite que son père et/ou sa mère s’occupe d’elle le matin, mais les parents sont trop fatigués ou trop paresseux ou trop occupés pour jouer avec elle. Aussi, le père finit par céder et raconte à Josette une histoire à la Ionesco… J’entends par là une histoire absurde, onirique, drolatique, loufoque, insolite, poétique ! Aussi, il y a dans chaque conte une histoire dans l’histoire, deux diégèses, l’une renvoyant à un univers réaliste, semblable au nôtre, où la petite Josette vit une vie vraisemblable avec ses parents, l’autre renvoyant à un univers onirique fondé sur la déraison et l’absurde, forgé par l’esprit alambiqué du père de Josette. C’est l’incompatibilité de ces deux diégèses qui produit le rire : en effet, la petite Josette est une très jeune fille qui n’est pas encore pourvue d’un esprit critique lui permettant de mettre à distance les histoires de son père auprès des autres. Aussi, quand elle joue avec les mots comme Ionesco ou raconte des histoires à sa manière, seul son père est complice, les autres sont atterrés devant tant d’absurdités. Les contes s’achèvent tous alors par une chute pleine d’autodérision ironisant sur « les histoires idiotes » ou les « bêtises » que raconte le papa de Josette !

Par exemple, le Conte N°1 met en scène la petite Josette cherchant à attirer l’attention de ses deux parents, s’efforçant de profiter d’une grasse matinée après une soirée bien arrosée (notez au passage la connivence que Ionesco instaure avec le parent lecteur…). Après plusieurs tentatives, le père de la fillette lui raconte une histoire où tous les personnages s’appellent Jacqueline, les grands, les petits, les jouets…

Il y avait une fois une petite fille qui s’appelle Jacqueline. Elle avait une maman qui s’appelait Madame Jacqueline. Le papa de la petite Jacqueline s’appelait Monsieur Jacqueline. La petite Jacqueline avait deux sœurs qui s’appelaient toutes les deux Jacqueline, et deux petits cousins qui s’appelaient Jacqueline, et deux cousines qui s’appelaient Jacqueline et une tante et un oncle qui s’appelaient Jacqueline…

Le texte prolifère de Jacqueline et cet excès est évidemment très drôle à lire, à voix haute pour son enfant ! Au final, la femme de ménage, Jacqueline, amène Josette aux courses. Elles rencontrent alors une petite voisine, qui lui dit s’appeler Jacqueline, ce à quoi Josette répond :

Je sais, dit Josette à la petite fille, ton papa s’appelle Jacqueline, ton petit frère s’appelle Jacqueline, ta poupée s’appelle Jacqueline, ton grand-papa s’appelle Jacqueline, ton cheval de bois s’appelle Jacqueline, ta maison s’appelle Jacqueline, ton petit pot s’appelle Jacqueline…

Les illustrations de Delessert

Delessert est un illustrateur avant-gardiste qui donne à voir dans ses illustrations des visions du monde fantasques, non confinées dans une fadeur conventionnelle. Pour les Contes de Ionesco, il propose des illustrations tout en rondeur, avec des tons chauds. Dans la lignée onirique du texte, il peint des images surréalistes, où le réel est passé au prisme de l’imaginaire enfantin de Josette et de son papa. Par leur expressivité et leur humour, ces illustrations accompagnent à merveille le texte de Ionesco : d’une part, on retrouve des représentations du monde vraisemblable, avec des vues de l’appartement de Ionesco par exemple, ou des jouets de Josette ; d’autre part, on plonge dans l’onirisme, avec des représentations étranges et poétiques, parfois même dérangeantes. Je vous laisse en juger avec ces quelques extraits de l’édition de Gallimard Jeunesse :

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Illustration du Conte n°1, où Delessert illustre avec humour le zeugma employé par Jacqueline qui apporte aux parents de Josette leur petit-déjeuner et leur fille !

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Prolifération de « Jacqueline » dans le Conte n°1 !

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Extrait du Conte n°2

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Extrait du Conte n°3 où Josette et son père voyagent au pays des rêves à bord d’une maquette d’avion.

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Dans le Conte n°4, Ionesco fait beaucoup d’allusions à ses pièces de théâtre, ce qui n’a pas échappé à Delessert et sa référence à Rhinocéros !

Pour le plaisir, vous pouvez suivre ce lien vers une vidéo de Ionesco lisant le Conte n°2.

Anne

Les contes 1,2,3,4, Eugène Ionesco, illustrations d’Étienne Delessert, Gallimard Jeunesse, 2009, 20€

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8 réflexions sur “Les Contes d’Eugène Ionesco et d’Étienne Delessert

    • Monter un tel projet au théâtre est un réel défi de mise en scène ! Je suis curieuse de voir ce que ça peut donner. Merci pour le partage.
      La version illustrée par Delessert est un petit bijou, ses illustrations sont une réelle valeur ajoutée aux textes de Ionesco. Avec beaucoup de pertinence, Jean-Claude Carrière disait à propos de l’art de Dellesert : « Ce sont des images claires qui renferment des images secrètes, des devinettes qui n’auraient pas de solution », ce qui promet des heures de lecture contemplatives…

      Aimé par 1 personne

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