La Symphonie pastorale d’André Gide

symphonie-pastoraleQuand j’ai commencé la lecture de La Symphonie pastorale, j’ai rapidement repensé à ces ironiques propos d’Albert Cossery : « Il y a des romanciers… Ils écrivent une histoire : « un homme marié rencontre une fille ». » À ma grande surprise, c’est bel et bien dans cette grossière caricature que semble s’enliser ce si brillant et novateur écrivain qu’est André Gide. La Symphonie pastorale c’est effectivement l’histoire d’un pasteur de campagne, marié et père d’une famille nombreuse, qui rencontre une fille, jeune, belle et fragile. Sujet usé jusqu’à l’os. Mais là, il s’agit d’André Gide quand même, une plume fine et percutante dont la virtuosité n’est plus à prouver. Qu’a-t-il donc fait de ce cliché romanesque ? Et bien, il n’en a pas fait un roman, mais un simple récit, court, dense, lyrique, et surtout, très ironique !

L’histoire de La Symphonie pastorale tient en quelques lignes. À la fin du XIXe siècle, dans un village isolé de Suisse, le pasteur se rend dans la maison d’une vieille femme mourante. Cette dernière a pour seule héritière une jeune nièce aveugle, découverte recroquevillée dans l’âtre, sale, plongée dans le mutisme. Pris de compassion, le pasteur la recueille dans son foyer qu’il partage avec sa femme et ses 5 enfants. Le récit nous conte l’éducation par le pasteur de cette enfant sauvage, la naissance de sa spiritualité qui plongera son précepteur dans un trouble amoureux et les méandres de la culpabilité. Si l’on s’en tient à une lecture au premier degré, on a donc affaire à un récit lyrique et pathétique, particulièrement stéréotypé et grandiloquent, dépourvu du moindre intérêt, si l’on omet évidemment la plume de Gide, sublime et fine, qui irradie l’ensemble du texte !

Néanmoins, dès les premières pages, on sent poindre la subjectivité de l’auteur à travers une certaine ironie qui va empreindre l’ensemble du récit et lui conférer une saveur bien plus subtile. En effet, le détail qui m’a mis la puce à l’oreille vient d’une métaphore que Gide va filer de manière bien sarcastique. Quand le pasteur la découvre, la jeune fille, qui sera affublée du prénom de Gertrude dans la suite du récit, est comparée à un animal sauvage, dépourvu de langage et du moindre attribut social : elle est prostrée, muette, sale, couverte de vermine, se jette sur la nourriture qu’elle dévore goulument… Cette métaphore de la bestialité sera filée à travers l’image récurrente de la « brebis égarée » que le pasteur va en toute logique tenter de ramener au troupeau, malgré l’assentiment de son épouse. Le récit est écrit à la première personne, selon le point de vue du pasteur, aussi, cette distance critique prise d’emblée avec la religion chrétienne nous informe sur l’une des cibles de Gide.

Cette ironie est également perceptible avec l’accumulation des clichés du roman d’amour dont Gide use et abuse avec un amusement cynique. L’utilisation du mythe de l’enfant sauvage à éduquer, à modeler, lui permet de reprendre le stéréotype de la romance entre maître et disciple, professeur et élève, à la manière de La Nouvelle Héloïse de Rousseau ou du mythe de Pygmalion. De la même manière, Gide va s’interroger sur les principes moraux et leur compatibilité avec les sentiments, questionnant les lois naturelles, humaines et divines. Il reprend aussi le cliché du triangle amoureux, avec une femme jalouse et aigrie, une amante jeune et influençable, un mari en proie aux tourments cornéliens de l’amour et la morale. Un quatrième personnage viendra brièvement s’ajouter à ce trio, Jacques, le séduisant et romantique fils aîné du pasteur, qui tombera rapidement amoureux de Gertrude et sera écarté par son père après plusieurs manipulations pour le moins roublardes… Ces personnages sont trop caricaturaux, ils sont évidemment dépeints avec une distance critique certaine !

Le choix narratif de Gide n’est pas anodin : le récit est en fait le journal du pasteur qui y confie ses sentiments et y justifie ses actes. Le lecteur est donc amené à découvrir personnages et intrigues à travers son point de vue que l’auteur condamne pour son hypocrisie. La question de la morale religieuse, question à laquelle je suis totalement indifférente et sur laquelle je ne vais donc pas m’étendre, est au cœur du récit. Néanmoins, ce n’est pas tant l’immoralité du pasteur qui est sévèrement dénigrée, que ses justifications insincères et sa mauvaise foi, si je peux me permettre ce mauvais jeu de mots….

En effet, au fur et à mesure du récit, le pasteur discrédite de plus en plus sa femme : il lui reproche de cultiver les soucis du quotidien, sa trivialité, les tâches ménagères qu’elle exécute… À cela, s’oppose la délicatesse et la spiritualité grandissantes de son élève, jolie brin de fille de surcroît, dont notre bon pasteur tombe évidemment sous le charme. Le discrédit qu’il fait subir à son épouse (une femme lucide qui ne cherche finalement qu’à conserver l’harmonie familiale et qui se méfie à juste titre de quiconque viendra la troubler) lui permet de vivre sans culpabilité l’amour qu’il voue à Gertrude en toute bonne conscience. D’ailleurs, après la nuit qu’il passe avec son amante, le pasteur se fend d’un morceau de bravoure en termes de lyrisme et de romantisme, interpelant Dieu lui-même pour le remercier de lui faire vivre un amour si saint ! Comment un tel amour pourrait être péché ? L’emphase ne masque ici nullement l’hypocrisie du pasteur, qui, en bonne conscience, entrave les lois du Dieu qu’il prétend servir et celles des hommes !

Plus le pasteur accepte ses sentiments pour Gertrude, plus il dénigre le dogme, notamment les commentaires de Saint Paul, et le traditionalisme chrétien. Plusieurs passages du journal du pasteur relatent le débat religieux qui l’oppose à son fils Jacques. Ce dernier lui reproche de choisir dans la doctrine ce qui lui plaît alors qu’il prône une soumission totale au dogme. Ainsi, le pasteur ne trompe personne (si j’ose dire) et la manière dont il manipule les saintes écritures pour justifier ses actes est pointée du doigt. C’est là que le thème de la cécité de Gertrude amène avec lui celui de l’aveuglement, au sens métaphorique du terme. L’aveuglement est assimilé au bonheur, alors que le savoir va de pair avec le malheur. Le pasteur se voile la face, mais n’a pas l’honnêteté de l’admettre, et c’est cela que dénonce vigoureusement Gide. La Symphonie pastorale n’est pas le récit d’une grande et cruelle histoire d’amour impossible, mais le portrait ironique d’un homme égoïste et faux. La fin du récit, pathétique et de plus en plus grandiloquente, va appuyer cette théorie : suite à une opération, Gertrude retrouve la vue, mais elle y laisse aussi son innocence/ignorance. La jeune demoiselle, naïve et enjouée, revient au pasteur triste et grave. Elle finira par désavouer son précepteur, elle lui avouera être tombée amoureuse de Jacques et se donnera la mort, toujours avec une emphase peu crédible, telle une héroïne tragique, laissant le pasteur anéanti et le lecteur sceptique, sinon indifférent.

Anne

La Symphonie pastorale, André Gide, Folio, 1972, 6.40€

Publicités

3 réflexions sur “La Symphonie pastorale d’André Gide

    • Merci beaucoup ! Je ne saurais trop te conseiller de commencer Gide avec Les Faux-Monnayeurs, un chef d’œuvre de finesse, avec un discours très pertinent et novateur sur la littérature. La Symphonie pastorale m’a moins plu, m’a même un peu déçu, cela en dépit de qualités littéraires indéniables. Je pense que ça vient de mon manque d’intérêt pour les questions religieuses. C’est aussi un récit moins ambitieux.

      Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s