Colline de Jean Giono

gionoColline est le premier roman de Jean Giono, écrit en 1929, alors que l’auteur est âgé de 34 ans. Il s’agit d’un récit court, mais très dense, d’un récit puissant, dérangeant, irradié par une écriture de toute beauté, de la vraie poésie panthéiste, rythmée, imagée, troublante. Il y est question de quelques hommes vivant dans un petit hameau, une micro-société isolée au cœur de la campagne, près d’une colline. Giono nous parle des hommes et de leur rapport à la nature, de leur cohabitation et de leurs affrontements, mais c’est surtout la nature des hommes qu’il révèle, amèrement, avec tristesse. C’est un roman marquant, qui nous mène vers des sentiers inattendus, nous dupe et nous dévoile. Un chef-d’œuvre, évidemment…

collineL’histoire de Colline est simple, mais son traitement est très complexe : l’auteur oscille entre plusieurs écoles, réalistes, fantastiques, merveilleuses, panthéistes. C’est un récit ambigu qui, tout au long de la lecture, n’apporte que des questions, que des doutes sur les véritables enjeux du roman. Sachant cela, de quoi y est-il concrètement question ? Quatre maisons entre les collines, près des monts de Lure, composent le « débris de hameau » que sont les Bastides Blanches. Ancien bourg près d’un village déserté depuis une épidémie de choléra, les Bastides sont habitées par 13 personnages : 12 d’entre eux appartiennent aux 4 familles, le 13e étant « Gagou », l’idiot du village « qui fait le mauvais compte ». Cette petite société vit en bonne entente, en quasi-autarcie, et se réunit autour de la fontaine au centre du hameau. Lieu et personnages sont ainsi présentés dans une tradition réaliste, rude et austère. Néanmoins, dès l’incipit, la plume de Giono, dans ses nombreuses métaphores, amorce un sentiment de communion entre les hommes et la nature sauvage qui les entoure, comme je vous laisse en juger :

Quatre maisons fleuries d’orchis jusque sous les tuiles émergent de blés drus et hauts.
C’est entre les collines, là où la chair de la terre se plie en bourrelets gras.
Le sainfoin fleuri saigne dessous les oliviers. Les avettes dansent autour des bouleaux gluants de sève douce.
Le surplus d’une fontaine chante en deux sources. Elles tombent du roc et le vent les éparpille. Elles pantèlent sous l’herbe, puis s’unissent et coulent ensemble sur un lit de jonc.
Le vent bourdonne dans les platanes.
Ce sont les Bastides Blanches.
Un débris de hameau, à mi-chemin entre la plaine où ronfle la vie tumultueuse des batteuses à vapeur et le grand désert lavandier, le pays du vent, à l’ombre froide des monts de Lure.
La terre du vent.
La terre aussi de la sauvagine : la couleuvre émerge de la touffe d’aspic, l’esquirol, à l’abri de sa queue en panache, court, un gland dans la main ; la belette darde son museau dans le vent ; une goutte de sang brille au bout de sa moustache; le renard lit dans l’herbe l’itinéraire des perdrix.
La laie gronde sous les genévriers ; les sangliots, la bouche pleine de lait, pointent l’oreille vers les grands arbres qui gesticulent.
Puis, le vent dépasse les arbres, le silence apaise les feuillages, du museau grognon ils cherchent les tétines.

Tout le monde vit paisiblement sa vie paysanne, chacun ayant un rôle à jouer dans son foyer et dans le hameau. Seulement voilà, le plus vieux des habitants, Janet, va bientôt mourir, il est paralysé et commence à avoir des hallucinations qu’il dépeint à travers un flot de paroles incohérentes et pour le moins effrayantes. Une image m’a profondément marquée, celles des serpents qui lui traversent les doigts : c’est à la fois très beau et très violent, un peu comme le roman en lui-même. Voici l’extrait :

– Les serpents, dit-il, les serpents.
– Quels serpents ?
– Les serpents, je te dis. Ceux de mes doigts. J’ai des serpents dans les doigts. Je sens les écailles passer dans ma viande.
Son petit rire craque comme une pomme de pin qu’on écrase.
– Je les guette. Quand leur tête est au ras de l’ongle, je la serre, je la tire, toute la bête sort, alors je la jette par terre. Pendant ce temps, l’autre monte dedans le doigt ; je la tire, je la jette aussi. C’est un long travail, mais quand ma main sera vide, j’aurai plus mal.

Ces divagations, aussi poétiques soient-elles, amènent avec elles un sentiment d’inquiétude qui, au fil des événements, va enfler au point de se métamorphoser en une peur irrationnelle. Colline, c’est en fait le récit d’une menace inconnue, amorcée par la sénilité du vieux Janet, qui va grandir et terroriser les habitants des Bastides Blanches. Le lecteur est également sensibilisé à cette peur, la menace pesant sur la lecture au fil des pages. L’inquiétude est accentuée par le caractère mystérieux et secret du danger. Quelque chose de tragique va se passer, quelque chose de terrible approche. Mais quoi ?

Giono utilise les ressorts du fantastique pour créer ce malaise. En effet, la menace d’un malheur imminent est annoncée par l’apparition mortifère d’un chat noir. Ce chat, déjà aperçu par la communauté dans le passé, a toujours précédé une série de malheurs, aussi, les personnages deviennent-ils inquiets, à l’affût du moindre signe néfaste. L’image du chat noir qui porte malheur relève pour nous, lecteurs, davantage de la superstition que du fantastique : en effet, le chat noir, s’il fut une figure traditionnelle de la sorcellerie, en est devenu un cliché peu crédible. Cependant, une série de drames va s’abattre sur les habitants du hameau : la source qui alimente les Bastides va se tarir, une enfant va devenir gravement malade, un incendie va manquer de raser le hameau. Cette succession de mésaventures contribue à rendre ce chat tout aussi équivoque, d’autant plus qu’il commence à errer dans le hameau, sous le regard terrifié des habitants. Il grimpe aux fenêtres, rentre dans les maisons… Il finit par trouver sa place auprès du vieux Janet, figure du sourcier un peu sorcier, qui sera surpris en train de converser avec le chat. Autant dire que cette vision n’est pas faite pour rassurer les habitants, ni le lecteur qui subit également les doutes dues à cette menace innommable et imminente. Serait-ce deux sorciers fomentant un terrible complot ?

Un autre personnage subit un traitement fantastique : Gagou, un simple d’esprit au corps robuste. Il s’agit de la figure de l’homme naturel, voire de l’homme sauvage. Il fait le lien entre la civilisation des hommes et la sauvagerie de la nature. D’ailleurs, il est apparenté, lors d’une excursion nocturne, à un loup-garou. Voici le très bel extrait le décrivant, mi-homme mi- bête, errant au clair de lune :

La lune fait de Gagou un être étrange. D’instinct, à présent qu’il est sur le territoire de la sauvagine, il a pris l’allure inquiète et rasée d’une bête. Il a courbé sa longue échine ; le cou dans les épaules, il va la tête penchée en avant, ses grands bras pendant jusqu’au sol comme deux pattes. Ainsi, il est doublé d’un monstrueux quadrupède d’ombre qui bondit à ses côtés.
Il module toujours son cri chantant. Parfois son pas prend encore l’allure d’une danse ; sa voix, alors, s’éparpille, plus aigre et plus joyeuse.

Ce mélange de réel paysan et de fantastique trompe le lecteur : où Giono veut-il nous mener ? Le texte est empreint d’une constante ambivalence : est-ce un récit fantastique, la nature est-elle en colère après les hommes et, animée d’une volonté propre, cherche-t-elle a les exterminer ? Ou cela n’est-il qu’un simple concours de circonstance ? La source s’est tarie, ça arrive, en conséquence de quoi la terre est-elle plus sèche et s’enflamme davantage ? La plume de Giono contribue à maintenir ce doute sur le genre romanesque de Colline : d’une part, la narration est empreinte d’une profonde poésie, avec métaphores et personnifications de la Nature employées à foison ; d’autre part, les dialogues sont soutenus par le langage paysan, cru, grossier, argotique. Cette double influence brouille les pistes du lecteur séduit par cette écriture oscillant entre réalisme prosaïque et merveilleux panthéiste, mais secoué par la lecture d’un récit finalement violent au milieu de cette campagne habitée. Au final, Giono apportera une réponse, simple, évidente, à travers la figure du chat dont le lecteur apprendra la réelle identité.

Je ne vous l’ai pas signalé jusqu’alors, mais Colline forme avec deux autres romans, Un de Baumugnes et Regain, la Trilogie de Pan, figure divine mythologique de la Nature. Aussi, on peut voir dans Colline plusieurs allusions panthéistes, une mise en exergue de la prééminence de la nature, de sa toute-puissance : la Nature semble dotée d’une volonté propre, elle semble remettre en cause sa cohabitation avec les hommes et les affronte afin de leur signaler sa suprématie. Mais il faut un coupable aux hommes et, aveuglés par leur peur, ils vont prendre au pied de la lettre les divagations du vieux Janet et le rendre responsable des drames qu’ils subissent : la colline est le corps, Janet est la tête. Selon eux, Janet ne veut pas mourir seul, il veut que l’ensemble du village, hommes, femmes et enfants, l’accompagnent dans les ténèbres. Ils condamnent à mort son manque d’humanité manifesté par son irrespect de la vie. Car c’est cela que nous rend humain, nous dit Giono, notre respect de la vie. Or, la vie, l’homme la malmène, comme l’auteur nous le démontre à travers son traitement du bestiaire.

En effet, le bestiaire est très important dans le roman ; les animaux sont riches en symboles. Nous avons déjà évoqué le chat noir, figure diabolique et mortifère, ainsi que les serpents qui symbolisent également le mal. D’autres animaux sont évoqués dans des passages phares du livre, comme le massacre d’un crapaud raconté par Janet et la mise à mort d’un lézard par l’un des habitants. Ce passage, très beau au demeurant, permet une réflexion panthéiste sur la nature, et sur les souffrances que l’homme lui fait subir. Les pensées du personnage l’amènent à envisager que la terre est une créature vivante, forte, susceptible de se venger. Et c’est ce qu’elle va sembler faire, par la série de drames que va subir le hameau.

Un autre animal a aussi son importance : il s’agit du sanglier qui apparaît au début et à la fin du roman. Ce « fils de pute », comme aime à l’appeler son chasseur, est raté dans un premier temps et fini par être abattu d’un coup de chevrotine à la fin du roman, quand la paix est revenue au hameau, après la mort de Janet. Ce sanglier représente la nature elle-même et le conflit qui l’oppose aux hommes. Au début du roman, il vient les narguer, affichant sa supériorité en échappant aux balles impuissantes des hommes. Mais en fin de compte, il sera exécuté, ce qui remet l’ordre des choses en place, ce qui clôt le conflit, avec un gagnant et un perdant. Le sanglier est ainsi une épreuve que l’homme doit remporter s’il veut sortir victorieux de son combat contre la nature et lui manifester sa suprématie. Les dernières phrases du roman sont d’une beauté poignante. Elles dépeignent la peau du sanglier suspendue à un saule :

Maintenant, c’est la nuit. La lumière vient de s’éteindre à la dernière fenêtre. Une grande étoile veille au-dessus de Lure.
De la peau qui tourne au vent de nuit et bourdonne comme un tambour, des larmes de sang noir pleurent dans l’herbe.

Cette fin, à la fois pathétique et cruelle, rend hommage à une nature une nouvelle fois outragée par les hommes qui ont omis de respecter la vie. De cette manière, c’est avec amertume que Giono parle des hommes, de leur nature destructrice et de leur impossible cohabitation avec la nature.

Anne

Colline, Jean Giono, Le Livre de poche, 1992, 4.10€

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11 réflexions sur “Colline de Jean Giono

    • Oui, magnifique… L’ensemble du roman est à l’image de cet incipit en termes d’écriture. Giono déclarait d’ailleurs, avec beaucoup de justesse et de pertinence, à propos de son roman : « En faisant Colline, j’ai voulu faire un roman, et je n’ai pas fait un roman : j’ai fait un poème ! »

      Aimé par 1 personne

    • Merci à toi pour ton commentaire !
      Moi non plus, je n’avais pas relu Giono depuis Un Roi sans divertissement (le seul roman de Giono avec des italiques 😉 ), mais je suis aujourd’hui totalement sous le charme de son style inclassable ! Je compte bien lire toute la Trilogie de Pan, en espérant être de nouveau ébranlée et surprise au cours de mes lectures !

      J'aime

  1. Bonjour,
    j’ai lu ce livre il y a longtemps. J’étais en 3e et je me souviens très bien du terrible ennui apporté par cette lecture. J’aimais lire pourtant déjà à l’époque mais il me semble aujourd’hui que j’étais bien trop jeune pour l’apprécier.
    Plus tard, j’ai lu « Le Hussard sur le toit » qui ne m’a pas plu, je me souviens de gens qui vomissent à toutes les pages… Et puis c’est « Le grand troupeau » qui m’a définitivement réconciliée avec Giono. Comme quoi il faut persévérer parfois, trouver le bon titre…

    Aimé par 1 personne

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