Philippe Forest : Le Chat de Schrödinger

Le_chat_de_Schrödinger_Philippe_ForestLe Chat de Schrödinger est le dernier roman de Philippe Forest. Paru en 2013, c’est un livre insaisissable, mêlant science et littérature, cosmos et intime, biographie et autofiction, vie et mort. Tout comme le célèbre chat de l’expérience de Schrödinger, vivant et mort à la fois, le roman se présente comme une tentative vertigineuse de réunir des opposés dans un récit labyrinthique et contemplatif.

Il n’est jamais facile de parler des livres de Philippe Forest, tant son œuvre est unique en son genre, difficilement classable. Ainsi, la dénomination « roman » cache très souvent une fausse simplicité, puisque ses livres mêlent autobiographie, biographie, autofiction (même si l’auteur admet qu’il tend à utiliser ce terme par simple commodité plutôt que pour affirmer son appartenance à un mouvement littéraire), essai, conte philosophique, poésie en prose… Chacun de ses romans est traversé par une obsession, qui « irradie » sa vie et son écriture : le deuil de sa fille. L’écriture de Forest se construit donc comme un témoignage face à la mort, un effort désespéré pour exprimer le silence, rendre présent une absence ; une œuvre fragmentée pour dire le vide absolu et irrémédiable.

Pourtant, Le Chat de Schrödinger se distingue de ses autres livres par un ton nettement plus léger – nous sommes encore loin du comique, mais le projet de départ est beaucoup moins pesant que ce à quoi Philippe Forest nous avait habitués. Tellement léger que l’histoire principale tient en une courte phrase :

Une nuit, un homme aperçoit un chat dans son jardin.

Le roman est donc moins pensé comme un récit que comme un discours sur ce fragment de récit, racontant un événement tellement banal et furtif que l’auteur en revient aussi à discourir sur la littérature et le néant. L’ « homme » dont il est question dans cette histoire est une sorte de double fictionnel de l’auteur, à la fois savant et rêveur, et qui, passablement imbibé de whisky, échafaude des réflexions plus ou moins délirantes – déliées plutôt, créant ainsi une narration labyrinthique dans laquelle de multiples jeux de miroirs viennent répercuter des images à l’infini.

Ainsi, les thèmes de la nuit, de l’observation, du chat, du départ, du lieu, ainsi qu’évidemment de l’homme sont évoqués dans le livre, en suivant un chemin en arborescence que le lecteur peut aisément retracer a posteriori. Par exemple, le thème du chat est traité ainsi :

Un chat → évocation de tous les chats de ce quartier, puis un chat précis, qui revient régulièrement. → rappel du chat d’Alice au pays des merveilles → les contes pour enfant → son enfance, son enfant, etc.

Ou : → rappel du chat de Schrödinger : explication de l’expérience de Schrödinger, qui était en fait une expérience de pensée, une sorte de conte expliquant la frontière entre la physique quantique et la physique générale. → la physique quantique, l’infiniment petit, le principe de superposition → les univers parallèles, la cosmologie, etc. → la place de l’homme dans l’univers, le sens qu’il donne à son univers, etc.

Ou encore : le chat comme figure sexuée (voir le chapitre « la chatte métamorphosée en femme ») → la sexualité → le couple, etc.

Cette construction atypique pourrait facilement perdre le lecteur, mais l’écriture est passionnante, tantôt savante lorsqu’elle tente de vulgariser les principes de physique quantique difficilement exprimables en mots, tantôt poétique. D’ailleurs, le livre est dédié « Aux scientifiques, avec toutes mes excuses », et l’épigraphe annonce clairement que le projet du livre est avant tout littéraire :

« Quand je lis un livre sur la physique d’Einstein auquel je ne comprends rien, ça ne fait rien : ça me fera comprendre autre chose. »
PICASSO

En effet, bien que Forest expose – toujours en s’excusant de son manque d’expertise sur le sujet – des théories scientifiques très poussées sur la physique quantique, les paradoxes que ces théories suggèrent sont évoqués pour parler d’« autre chose », et pour mêler le cosmique à l’intime dans une suite de méditations au cours desquelles l’auteur s’efface autant qu’il se dévoile.

Par exemple, le souvenir des premiers moments de la nuit lorsque le narrateur était enfant est l’occasion de développer une écriture presque proustienne :

C’était autrefois. J’avais quoi ? Cinq ou six ans. Peut-être davantage. Enfant, je restais longtemps allongé dans mon lit avant que le sommeil vienne et que le monde s’éteigne pour de bon. J’épiais. Il fallait d’abord laisser gagner les ténèbres et qu’elles envahissent la chambre. Les zones les plus sombres se trouvaient aux endroits qu’avaient occupés la porte donnant sur le couloir, l’armoire dont les battants fermaient mal et laissaient voir à l’intérieur les rayonnages rangés, la fenêtre avec le drapé théâtral des grands rideaux tirés, la chaise sur laquelle reposait le tas de vêtements affalés en un monceau informe. Dès lors que le lumière manquait, toutes ces choses du jour, le sépia du soir les remplaçait par de vastes amas de rien, d’inépuisables citernes d’encre qui diffusaient lentement leur essence dans l’air, donnant à celui-ci la teinte sinistre d’une sorte de buvard tout imbibé de nuit. Des taches répandues au hasard s’élargissaient très lentement, jusqu’à se rejoindre enfin, flottant d’abord dans le vide, petits nuages de matière noire s’agglutinant en un seul ciel nébuleux prenant toute la place.

Soudain, sans en avoir conscience, j’avais dû cligner des paupières, mes yeux s’étaient fermés, sur lesquels le sommeil appuyait déjà. Il avait suffit de cette seule seconde d’inattention pour, d’un coup, laisser se déplacer un peu des masses sombres, détachées du fond sans que je m’en aperçoive. Une vague montait, lovée à l’intérieur du temps, qui, se déployant dans l’espace, déferlait au point de l’engloutir tout entier. Mais son mouvement était si lent que j’étais incapable de le suivre précisément, d’en distinguer les mouvements successifs. Je ne discernais rien de la matière dont cette vague avançait vers vers moi. Réalisant qu’elle avait progressé quand elle avait déjà poussé sa pointe un peu plus près de moi. Comme si ce mouvement en avant de l’ombre, au lieu d’être continu, s’accomplissait discrètement par une infinité de sauts minuscules dont aucun n’était perceptible pendant qu’il avait lieu. Quand la vague avait atteint un nouvel objet – le coffre à jouets, la bibliothèque, enfin le pied du lit -, celui-ci se trouvait annexé au grand territoire d’ombre qui grandissait ainsi et dont l’expansion, faisant changer leur apparence, convertissait les formes familières en d’énormes volumes abstraits à la découpe vague dans les ténèbres.

Un grand roman, donc, à lire dans le silence de la nuit.

Le Chat de Schrödinger, Philippe Forest, 2013, édition Gallimard NRF : 19,90€ ou édition Folio : 7,50€

Louis

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13 réflexions sur “Philippe Forest : Le Chat de Schrödinger

  1. Ravie que vous parliez de ce livre. C’est un régal. Une lecture a hautement conseiller. J’ai également pris plaisir à lire ses essais sur la littérature japonaise (comme La beauté du contresens, ou Pour un autre roman japonais) qui m’ont ouverte sur nombre d’auteurs japonais de qualité, comme Oé Kenzaburo ou Tsushima Yuko. Il a aussi écrit un livre d’après l’Ulysse, de Joyce, Beaucoup de jours, je ne l’ai pas lu, mais j’en ai très envie. Si vous le lisez, je serais forte intéressée par votre avis.

    Aimé par 1 personne

    • Oui, je n’ai pas (encore) lu ses essais, mais on a eu la chance de pouvoir assister à ses cours de littérature comparée à la fac de lettres de Nantes, et il fait partie des universitaires qui nous ont beaucoup marqués. Le fait est qu’il est aussi un écrivain de très grand talent ! Je n’ai pas encore lu Beaucoup de jours, mais en tant qu’admirateur de Joyce et de Forest, il est sur ma liste…

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  2. J’ai beaucoup aimé ce « roman » et tu en parles bien; je partage ton analyse.
    Le Siècle des Nuages, paru en 2010, est écrit en hommage à son père qui était pilote d’avions et qui, selon son fils Philippe Forest, est mort de chagrin suite à la disparition de sa petite-fille. C’est aussi un très bel ouvrage.
    Enfin, dans Le Nouvel Amour, paru en 2007, Forest défend l’amour, la notion de « tomber amoureux » à nouveau, encore…et malgré…, sentiment que sa plume décrit magnifiquement.

    Aimé par 1 personne

    • J’avais adoré lire Le Siècle des nuages, c’est un grand roman très sincère et très abouti, un livre qui m’a donné l’impression d’être une sorte de stèle pour commémorer la mémoire de son père disparu, en même temps qu’il parvient à embrasser toute l’histoire du vingtième siècle. La mort, toujours au centre de son oeuvre, est aussi une très grande force de création littéraire. Je n’ai pas lu Un Nouvel amour, mais j’y viendrai…

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  3. J’ai eu la chance de l’avoir comme professeur à l’Université, et même si je n’étais pas passionnée plus que cela par son cours, j’avais tenté la lecture d’un de ses livres. Je ne me souviens malheureusement plus du titre, c’était l’un des ses romans majoritairement autobiographiques, sur la maladie de sa fille. J’avais trouvé la plume très belle, mais le sujet très lourd, et je crois que le fait de le connaître « personnellement », de rentrer dans son intimité alors qu’il était mon professeur m’a beaucoup gênée, et que je n’ai pas pris assez de recul par rapport à ça. Je pense que Le Chat de Shcrödinger serait peut-être le bon livre pour m’y réessayer !
    Très bon billet, merci beaucoup 🙂

    Aimé par 1 personne

    • Le livre dont tu parles doit être L’Enfant éternel. Nous aussi avons eu la chance de l’avoir comme professeur, à l’Université de Nantes, mais nous avons commencé à lire ses romans seulement après nos études…
      Merci pour ton commentaire !

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