La Liberté des rues de Jacques Réda

Comme tout le monde, nous sommes profondément choqués par les atrocités commises vendredi dernier, le 13 novembre 2015, à Paris. On ressent pourtant le besoin de parler, d’écrire, alors comme on parle, comme on écrit sur les livres, on continue. Aujourd’hui spécialement, on voudrait écrire quelques mots sur la liberté, sur la paix, et sur une ville qu’on adore, Paris. Alors le premier livre qui nous est venu à l’esprit, c’est ce très beau texte de Jacques Réda, La Liberté des rues. Il s’agit d’un recueil de récits poétiques en prose, une sorte de compilation des impressions de leur auteur qui y traite de ses promenades dans les rues de Paris, de son rapport à cet espace urbain, célébrant ainsi l’amour qu’il porte à cette ville.

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Photographie de Paris par Brassaï

Jacques Réda est un marcheur urbain qui circule dans la ville, aime à s’y perdre, déambule de boulevard en ruelle, s’abandonnant à leurs propres itinéraires qui le mènent vers des destinations inattendues, heureuses ou malheureuses : c’est quand il ne sait plus du tout où il est, où les rues l’ont mené, que le poète se sent « arrivé » à destination ! À travers le récit de ses errances, de ses promenades, de ses détours, Réda nous parle de Paris, de cet espace urbain riche, surprenant, libre, ses rues, ses gens, ses rencontres, ses surprises… Marche et texte fonctionnent conjointement : les tours et détours du poète renvoient aux tournures de ses phrases. Il compare la ville à un texte à travers la très belle image du palimpseste (un manuscrit écrit sur un parchemin qui a été gratté afin de faire disparaître les inscriptions précédemment inscrites et pour y écrire de nouveau) :

Il serait à présent tentant de comparer la ville à un texte : un poème, un roman, une superposition de récits comme un palimpseste où rien ne s’effacerait complétement, où chaque nouvelle rédaction, née de la précédente, garderait des traces à mesure de plus en plus rare, mais d’autant plus parlantes, de tous les états successifs.

Au regard des événements récents, ce texte prend toute son ampleur, n’est-ce pas ?

De très beaux récits parsèment La Liberté des rues, des réflexions autour de l’écriture et la marche, leur rythme commun, une sublimation du quotidien, du banal, à travers les expéditions dans les rues de Paris, une touchante personnalisation de la ville, qui vous guide ou vous égare, où la liberté imprègne les rues, de pertinentes comparaisons entre la ville et le texte, où marcheur et lecteur s’égarent de concert, où la géométrie des boulevards fait écho à celle des lignes, où les possibles de leurs espaces et de leurs trajectoires se multiplient… Ces récits se lisent avec bonheur, avec connivence, pour peu qu’on aime, aussi, déambuler dans la ville et s’y perdre pour mieux la connaître ! On aime surtout à errer auprès du poète dans cette ville belle et laide, banale et surprenante, docile et réfractaire, nostalgique et moderne, historique et contemporaine, fourmillante et déserte…

Voici le premier texte de ce recueil : le vacarme remplit la ville de Paris, alors que la nuit tombe, menaçante, et que les chiens entament une course folle. Alors que bruit domine tout, brouillant tous les repères, un simple tintement, si faible et si dérisoire qu’il paraît impossible à localiser, sert de repère à l’auteur, qui décide de partir à sa recherche. Ce petit son clair, perdu dans la fureur de la ville, est le témoignage anonyme de la présence de la vie, dans ce qu’elle a de plus beau et de plus banal.

La rumeur a beau s’amplifier à tous les carrefours, avec une longue frange de fracas pareil à l’effondrement renouvelé d’une vague, on perçoit le silence fondamental grâce à un faible tintement. Proche ou lointain, on ne saurait dire, mais net, et celui d’une cloche en tous cas. Où est-ce ? Très loin, sans doute, comme clignoterait une petite lampe dans la masse obscure d’une forêt. Et la nuit tombe, depuis quelques minutes on ne peut plus faire semblant de l’ignorer. On a passé la frontière incertaine où la lumière, si longtemps hésitante, change décidément de camp et ne luttera plus. D’un coup le Champ-de-Mars s’est vidé comme sous une menace. Passent encore les ombres qui vont se fondre entre les bosquets, et paraissent en humaniser les formes qui se mettent en marche. Et puis une bande de chiens aphones et noirs, rendus fous par une crise d’indépendance, tourne en rond avec frénésie dans l’herbe sans couleur. On dirait qu’ils bondissent en apesanteur sur la lune, tandis que la rumeur augmente toujours mais que tout au fond, goutte à goutte, la petite cloche continue de tinter. Où est-ce ? On ne pourra jamais le découvrir, à cause de cette rumeur qui brouille l’espace et les distances. Peu à peu cependant on a franchi plusieurs boulevards. On est entré dans la paisible intimité de rues étroites et sombres. Le tintement s’y fait plus distinct, en même temps qu’une clarté se répand sur le trottoir humide. Par des vasistas elle provient d’un office en sous-sol, où une personne évolue. On la voit manipuler avec une tranquille application des ustensiles : des casseroles, des assiettes épaisses, des couverts en étain. Un dur éclat de carrelage et d’inox l’isole dans une blancheur abstraite, où monte une positive odeur de chou. La cloche qui tinte est celle de l’angélus et de la soupe. Il n’y a pas de désaccord. Il n’y en a certainement aucun pour cette personne dont on ne saisit pas bien les traits, la silhouette, malgré la projection de clartés qui la cernent de partout. Mais on croit discerner une lueur plus douce qui la modèle de l’intérieur. Et la source de cette lueur est la même que celle du son de la cloche, très lointaine et très proche à la fois. Et comme le tintement qui traverse intact le vacarme de la ville, elle diffuse un halo nimbant tous les gestes accomplis sur des fourneaux, des éviers où l’eau fume. Quand la cloche s’arrêtera, il continuera de briller entre l’épaisseur obscure et une étoile qui bat des cils.

Relire ce texte aujourd’hui, c’est prendre une autre mesure de l’atmosphère menaçante qui règne sur Paris. C’est aussi désirer plus fortement que jamais partir à la recherche de ce tintement, si faible au milieu de la fureur ambiante, mais qui est aussi dérisoire qu’indispensable.

Anne et Louis

La Liberté des rues, Jacques Réda, Gallimard, 1997, 22.40€

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4 réflexions sur “La Liberté des rues de Jacques Réda

  1. Quelle meilleure réponse que la poésie face à la barbarie commise ce vendredi, sur notre sol, au sein de notre capitale empreinte de symboles?
    En ces temps très sombres, il est bon de rappeler la beauté de la littérature et sa portée universelle. Qui nous rassemble, qui que nous soyons et d’où que nous venions…
    Merci beaucoup de votre article qui me fait découvrir Jacques Réda.

    Aimé par 1 personne

    • Merci à toi pour ton commentaire et tes propos empreints d’espoir.
      J’ai lu il y a longtemps La Liberté des rues, mais je repense très souvent à ce livre, qui nous a semblé une évidence après les récents attentats. Je te le garde au chaud, pour quand on se reverra !

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