Pourquoi n’a-t-on pas envie de lire un classique et pourquoi a-t-on (parfois) tort ?

Tous les livres ne semblent pas attirants, au premier regard. C’est ce que les théoriciens de la littérature appellent « l’horizon d’attente » : ce que le lecteur pense savoir d’une œuvre avant de la lire. Ce jugement a priori peu être fondé sur la connaissance du genre auquel le livre appartient, de ses thèmes et des expériences quotidiennes du lecteur. Dans le cas d’un livre classique peu attirant, c’est un mélange de ces trois aspects qui est en jeu. La question se pose donc : qu’est-ce qui fait précisément qu’un livre ou qu’un auteur classique puisse nous rebuter a priori ? Et se pourrait-il que nous ayons tort ?

« Un classique est quelque chose que tout le monde voudrait avoir lu et que personne ne veut lire. » Mark Twain

Premier constat : il faut avoir lu un classique. Ne pas l’avoir fait, c’est manquer à son devoir d’homme civilisé ; avouer ne pas avoir lu un classique (ou pire : affirmer ne pas avoir envie de le lire) c’est porter sur soi le stigmate d’un grave manquement culturel, c’est l’aveu insolent d’une faute, comme si, même adulte, on ne cessait tout à fait de pouvoir, à tout instant, finir au fond de la classe, dans le coin, près du radiateur, avec les mauvais élèves. Bref, rien de tel qu’une bonne dose de culpabilité pour couper l’envie de s’approcher d’un classique à moins de dix mètres.

« Un grand classique, c’est quelqu’un dont on peut faire l’éloge sans l’avoir lu. »
Gilbert Keith Chesterton

De fait, je suis sincèrement persuadé que très peu de personnes ont réellement lu la plupart des classiques, mais notre système éducatif est fait de telle sorte qu’on peut quand même en parler sans trop de problèmes. L’école nous apprend les grandes étapes de l’histoire littéraire, et parfois de manière bien trop morcelée. Ainsi, il m’est possible de parler de tel auteur uniquement en sachant le situer dans son époque et en fouillant dans ma mémoire à la recherche d’un titre ou d’une citation plus ou moins précise qui lèverait aussitôt des soupçons d’ignorance. Être une personne éduquée aujourd’hui, c’est d’abord pouvoir briller en société.

On fait le test ?

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Certains, particulièrement décomplexés, en font même des livres

« Corneille » (pas lu, ou alors il y a longtemps) : théâtre classique, tragi-comédies, le Cid, « Nous étions cinq cents… », « Vas, cours vole, et me venge », « Qu’il est joli garçon l’assassin de papa ».

« Racine » (encore moins lu que Corneille) : tragédies classiques (lesquelles???), Racine et Shakespeare de Stendhal (là, je connais un peu mieux, j’ai lu Le Rouge et le noir).

« Zola » : réalisme (naturalisme, en fait), engagement social, l’affaire Dreyfus, les Rougon-Macquart, et Renaud en Étienne Lantier.

Etc, etc… Avec ces quelques bribes d’information, on peut facilement passer pour quelqu’un de très cultivé, à condition de savoir botter rapidement en touche vers un sujet que l’on maîtrise un peu mieux (ou un peu moins mal).

Et pourtant…

Et pourtant, à deux reprises cette année, il m’a été donné l’occasion de découvrir des classiques et de changer totalement de point de vue sur eux.

Choderlos de Laclos

La première fois cette année a été la découverte de Choderlos de Laclos. J’avais acheté Les Liaisons dangereuses d’occasion il y a une dizaine d’années, en me disant justement que c’était un classique et qu’il me faudrait, tôt ou tard, le lire, lorsque je m’y serai résigné.
Or, il y a quelques mois, je l’ai ouvert… Un peu à contre-coeur, certes, mais je l’ai ouvert.
Ah oui, c’est vrai, c’est un roman épistolaire. Voyons, la première lettre est courte, c’est déjà ça de gagné. Cécile Volange écrit à son amie, c’est une jeune fille pure, vertueuse et timide, elle est promise à un homme de valeur, gnagnagna. Bon, la suite. La marquise de Merteuil écrit au vicomte de Valmont. Cinq paragraphes de pure haine contre cette Cécile Volange, et un incitation à la perversion la plus totalement infâme. C’est ce qu’on appelle un énorme contraste dramatique. À partir de ce moment, je n’ai plus lâché ce livre, qui m’est apparu comme une véritable bombe, dynamitant la préciosité et les prétendues Lumières de ce siècle finissant et annonçant déjà un romantisme des plus noirs.

Émile Zola

Il y a quelques semaines, j’ai découvert Émile Zola. Comme je le disais précédemment, je ne connaissais quasiment rien de cet auteur, si ce n’est que je m’estimais plutôt chanceux d’avoir pu échapper à l’étude d’un de ses gros romans, dont chacun d’entre eux est une pierre dans l’édifice monumental des Rougon-Macqart. Zola, c’était donc pour moi une somme imposante de bouquins indigestes, aux théories scientifiques dépassées, et dont les livres vendus au mètre par France Loisirs dorment, intouchés depuis tant d’années, dans tant de bibliothèques françaises. L’auteur rebutant par excellence. Et puis, j’ai découvert ses textes, dans une anthologie, en commençant par Thérèse Raquin, et la violence incandescente du désir de cette femme m’a frappé :

« Une porte s’ouvrit. Sur le seuil, au milieu d’une lueur blanche, il vit Thérèse en camisole, en jupon, tout éclatante, les cheveux fortement noués derrière la tête. Elle ferma la porte, elle se pendit à son cou. Il s’échappait d’elle une odeur tiède, une odeur de linge blanc et de chair fraîchement lavée.
Laurent, étonné, trouva sa maîtresse belle. Il n’avait jamais vu cette femme. Thérèse, souple et forte, le serrait, renversant la tête en arrière, et, sur son visage, couraient des lumières ardentes, des sourires passionnés. Cette face d’amante s’était comme transfigurée ; elle avait un air fou et caressant ; les lèvres humides, les yeux luisants, elle rayonnait. La jeune femme, tordue et ondoyante, était belle d’une beauté étrange, toute d’emportement. On eût dit que sa figure venait de s’éclairer en dedans, que des flammes s’échappaient de sa chair. Et, autour d’elle, son sang qui brûlait, ses nerfs qui se tendaient, jetaient ainsi des effluves chauds, un air pénétrant et âcre.
Au premier baiser, elle se révéla courtisane. Son corps inassouvi se jeta éperdument dans la volupté. Elle s’éveillait comme d’un songe, elle naissait à la passion. Elle passait des bras débiles de Camille dans les bras vigoureux de Laurent, et cette approche d’un homme puissant lui donnait une brusque secousse qui la tirait du sommeil de la chair. Tous ses instincts de femme nerveuse éclatèrent avec une violence inouïe ; le sang de sa mère, ce sang africain qui brûlait ses veines, se mit à couler, à battre furieusement dans son corps maigre, presque vierge encore. Elle s’étalait, elle s’offrait avec une impudeur souveraine. Et, de la tête aux pieds, de longs frissons l’agitaient. »

Émile Zola, Thérèse Raquin, 1867

Puis, j’ai découvert un extrait de La Bête humaine, dans lequel la locomotive baptisée la Lison, est décrite après un accident. La machine est vue comme un monstre agonisant, dont le corps de métal se confond avec celui du cheval, deux créatures dont les destins sont liés dans ce supplice infernal :

« La Lison, renversée sur les reins, le ventre ouvert, perdait sa vapeur par les robinets arrachés, les tuyaux crevés, en des souffles qui grondaient, pareils à des râles furieux de géante. Une haleine blanche en sortait, inépuisable, roulant d’épais tourbillons au ras du sol; pendant que, du foyer, les braises tombées, rouges comme le sang même de ses entrailles, ajoutaient leurs fumées noires. La cheminée, dans la violence du choc, était entrée en terre; à l’endroit où il avait porté, le châssis s’était rompu, faussant les deux longerons ; et les roues en l’air, semblable à une cavale monstrueuse, décousue par quelque formidable coup de corne, la Lison montrait ses bielles tordues, ses cylindres cassés, ses tiroirs et leurs excentriques écrasés, toute une affreuse plaie bâillant au plein air, par où l’âme continuait de sortir, avec un fracas d’enragé désespoir. Justement, près d’elle, le cheval qui n’était pas mort, gisait lui aussi, les deux pieds de devant emportés, perdant également ses entrailles par une déchirure de son ventre. À sa tête droite, raidie dans un spasme d’atroce douleur, on le voyait râler, d’un hennissement terrible, dont rien n’arrivait à l’oreille, au milieu du tonnerre de la machine agonisante. »

Émile Zola: La Bête humaine, 1890

Inutile de dire qu’après cela, et bien d’autres textes tirés d’anthologies, je me suis lancé dans un de ses romans, Germinal. Et je n’ai pas été déçu, car Émile Zola a ceci d’extraordinaire qu’il parvient à dépasser le registre réaliste dont il est l’un des plus illustres utilisateurs avec Balzac et Maupassant, pour tendre vers le lyrisme, l’épique et même le fantastique, donnant ainsi une dramatisation surprenante à ses descriptions méticuleuses du monde des ouvriers. Voyez ainsi la fin de cet article, dans lequel je me suis étonné moi-même en proposant le nom d’Émile Zola à côté de de celui de Stephen King…

Pour finir en beauté et vous donner envie de lire cet auteur remarquable, je ne résiste pas à l’envie de vous proposer un dernier extrait, tiré de Germinal cette fois-ci. Zola était allé à la rencontre des mineurs, prenant de nombreuses notes très techniques sur le fonctionnement des exploitations minières du Nord de la France, mais lorsqu’il décrit la mine de son roman, baptisée le Voreux (comprendre « le dévoreur »), celle-ci prend l’aspect d’un monstre mythologique, une sorte d’ogre, attendant la gueule ouverte l’arrivée des mineurs :

« Il ne comprenait bien qu’une chose : le puits avalait des hommes par bouchées de vingt et de trente, et d’un coup de gosier si facile, qu’il semblait ne pas les sentir passer. Dès quatre heures, la descente des ouvriers commençait. Ils arrivaient de la baraque, pieds nus, la lampe à la main, attendant par petits groupes d’être en nombre suffisant. Sans un bruit, d’un jaillissement doux de bête nocturne, la cage de fer montait du noir, se calait sur les verrous, avec ses quatre étages contenant chacun deux berlines pleines de charbon. Des moulineurs, aux différents paliers, sortaient les berlines, les remplaçaient par d’autres, vides ou chargées à l’avance des bois de taille. Et c’était dans les berlines vides que s’empilaient les ouvriers, cinq par cinq, jusqu’à quarante d’un coup, lorsqu’ils tenaient toutes les cases. Un ordre partait du porte-voix, un beuglement sourd et indistinct, pendant qu’on tirait quatre fois la corde du signal d’en bas, « sonnant à la viande », pour prévenir de ce chargement de chair humaine. Puis, après un léger sursaut, la cage plongeait silencieuse, tombait comme une pierre, ne laissait derrière elle que la fuite vibrante du câble.
– C’est profond ? demanda Étienne à un mineur, qui attendait près de lui, l’air somnolent.
– Cinq cent cinquante-quatre mètres, répondit l’homme. Mais il y a quatre accrochages au-dessus, le premier à trois cent vingt.
Tous deux se turent, les yeux sur le câble qui remontait. Étienne reprit :
– Et quand ça casse ?
– Ah ! quand ça casse…
Le mineur acheva d’un geste. Son tour était arrivé, la cage avait reparu, de son mouvement aisé et sans fatigue. Il s’y accroupit avec des camarades, elle replongea, puis jaillit de nouveau au bout de quatre minutes à peine, pour engloutir une autre charge d’hommes. Pendant une demi-heure, le puits en dévora de la sorte, d’une gueule plus ou moins gloutonne, selon la profondeur de l’accrochage où ils descendaient, mais sans un arrêt, toujours affamé, de boyaux géants capables de digérer un peuple. Cela s’emplissait, s’emplissait encore, et les ténèbres restaient mortes, la cage montait du vide dans le même silence vorace. »

… Reformulons donc la définition d’un classique : « Un classique, c’est un livre dont la force d’évocation est restée intacte à travers les siècles ».

Je vous laisse, je vais aller lire Racine… On ne sait jamais.

Louis

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11 réflexions sur “Pourquoi n’a-t-on pas envie de lire un classique et pourquoi a-t-on (parfois) tort ?

  1. Belle définition à la fin et sujet passionnant, parfaitement exposé ! Oui, le classique rebute, d’autant plus qu’il était passage obligé à l’école… Mais souvent, quand on parvient à surmonter cette résistance, on est saisi. Par leur puissance intemporelle et universelle. Cela dit, il y a des résistances qui durent… Je n’ai jamais pu dépasser les dix premières pages de la recherche du temps perdu, de Proust. Entre autre…

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    • Merci pour ces compliments ! C’est vrai que j’ai aussi du mal avec Proust, mais si je suis tout à fait admiratif de son style. J’ai l’impression en le lisant que son œuvre manque de tension dramatique… Par contre, je suis fasciné par Ulysse de Joyce, roman imposant dans lequel il ne se passe presque rien ! Pas de tension dramatique non plus, mais son écriture me fascine. Allez comprendre… Mais ce serait un autre sujet d’article, bien plus complexe : pourquoi certains livres nous plaisent-ils plus que d’autres ?

      Aimé par 2 people

      • Ulysse, de Joyce, est un mémorable et délicieux souvenir de lecture, il ferait partie des livres que j’emmènerai sur une île déserte.
        Proust, j’essaie de le relire (je ne l’ai jamais lu mais j’ai entendu dire très sérieusement qu’on ne lisait pas Proust mais qu’on le relisait).

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  2. Bon jour,
    Mes lectures : les classiques. Pourquoi ? De la nature humaine, au fil du temps, rien ne change. Entre Maupassant, Flaubert, Zola, France, etc … tout est écrit. Ce qui ne m’empêche pas de lire, dans d’autres domaines, mes contemporains. 🙂
    Max-Louis

    Aimé par 1 personne

  3. Merci pour ce bel article, qui rejoint le mien .

    Concernant Zola, j’abonde dans votre sens, ce n’est pas qu’un naturaliste, c’est aussi un poète, un prosateur de génie, qui sait rendre des ambiances, et faire vivre ses personnages. De même que Balzac n’est pas qu’un réaliste, mais un auteur fantastique (La peau de chagrin, Ursule Mirouët, Séraphîta…)…

    Aimé par 1 personne

    • Merci pour ton commentaire ! Je n’ai pas triché, et, après la rédaction de cet article, j’ai lu Phèdre… Et bien c’était… pas complètement barbant. Mais disons que si j’ai aimé retrouver les héros de la mythologie (Phèdre, et Thésée surtout), je n’ai pas vraiment accroché à la tension dramatique. C’est aussi le problème du théâtre : si on se contente de le lire, on rate l’essentiel, mais il faut du courage pour se farcir toute la représentation… Et puis le théâtre classique m’emmerde. Voilà.

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