Le Journal des Faux-Monnayeurs d’André Gide

le journal des faux monnayeursAu milieu du roman Les Faux-Monnayeurs, dont vous pouvez lire mon humble chronique ici, André Gide fait dire à Édouard, son personnage écrivain, ces mots à propos du livre qu’il est en train d’élaborer :

À vrai dire, du livre même, je n’ai pas encore écrit une ligne. Mais j’y ai déjà beaucoup travaillé. J’y pense chaque jour et sans cesse. J’y travaille d’une façon très curieuse, que je m’en vais vous dire : sur un carnet, je note au jour le jour l’état de ce roman dans mon esprit ; oui, c’est une sorte de journal que je tiens, comme on ferait celui d’un enfant… C’est-à-dire qu’au lieu de me contenter de résoudre, à mesure qu’elle se propose, chaque difficulté (et toute œuvre d’art n’est que la somme ou le produit des solutions d’une quantité de menues difficultés successives), chacune de ces difficultés, je l’expose, je l’étudie. Si vous voulez, ce carnet contient la critique de mon roman ; ou mieux : du roman en général. Songez à l’intérêt qu’aurait pour nous un semblable carnet tenu par Dickens, ou Balzac ; si nous avions le journal de L’Éducation sentimentale, ou des Frères Karamazov ! L’histoire de l’œuvre, de sa gestation ! Mais ce serait passionnant… plus intéressant que l’œuvre elle-même…

Et bien figurez-vous qu’André Gide a tenu un tel journal durant l’écriture des Faux-Monnayeurs, journal sorti de son vivant et qui nous laisse le passionnant témoignage de la genèse d’un chef d’œuvre de la littérature française ! Étant moi-même une admiratrice de ce remarquable roman, je me suis empressée de lire le journal que nous a laissé Gide et dont voici quelques mots…

André GideLe Journal des Faux-Monnayeurs d’André Gide est un ouvrage unique en son genre : du 17 juin 1919 au 9 juin 1925, lendemain du jour où le roman est achevé, son auteur a tenu le journal de son élaboration. Ce texte est composé des deux cahiers qui l’ont accompagné durant son travail d’écriture et dans lesquels il expose et analyse les difficultés qu’il rencontre et les contraintes d’écriture qu’il s’impose. Il raconte également son travail de recherche, évoque des anecdotes qui inspireront certains passages du roman, raconte même un étrange rêve le mettant en scène avec Marcel Proust ! S’ajoutent à ceci, en annexe, des extraits d’articles de journaux relatant des faits divers qui ont influencé Gide, articles concernant un trafic de fausse monnaie et le suicide d’un jeune adolescent en classe. Ce thème du suicide apparaît également au travers de lettres reçues par Gide, publiées en appendice. Enfin, deux extraits de ce qu’auraient pu être les Faux-Monnayeurs et que Gide a choisi de ne pas intégrer à la version définitive.

Dans le Journal des Faux-Monnayeurs, la plume de Gide se déploie avec la même finesse et la même aisance qu’on lui connaît, ce qui rend ce texte très facilement et délicieusement lisible. On y découvre comment l’auteur construit l’intrigue de son roman, les éléments sur lesquels il s’appuie, la manière dont il élabore un personnage, ou plutôt la manière dont il fait connaissance avec ses personnages… À l’origine, et longtemps, le personnage principal des Faux-Monnayeurs est Lafcadio, ce qui est très troublant pour le lecteur dans la mesure où il n’apparaît pas du tout dans la version que nous connaissons, aussi, il est difficilement identifiable. Gide a-t-il choisi de baptiser autrement l’un des personnages que nous connaissons ?A-t-il scindé Lafcadio en plusieurs autres personnages ? En fait, Lafcadio est le personnage principal des Caves du Vatican, « sotie » précédant Les Faux-Monnayeurs qui devaient en être, à l’origine, la suite. Ce projet est abandonné, en même temps que le personnage de Lafcadio.

D’autres abandons d’idées, présentées dans un premier temps comme riches, sont remarquables. La question du Diable, par exemple, est clairement au cœur de l’œuvre, Diable que Gide aime présenter à ses personnages autour de cette prometteuse citation: « Pourquoi me craindrais-tu ? Tu sais bien que je n’existe pas. » Les trois frères Molinier, Vincent, Olivier et Georges, sont, comme je vous l’expliquais dans ma précédente chronique, chacun confrontés à un démon qui souhaite faire triompher en eux le vice, au détriment de leurs vertus. Or, Gide explique qu’à l’origine, ces personnages ont pour père le pasteur. Finalement, Oscar Molinier sera un petit juriste volage et dépourvu de charisme, le rôle du pasteur, hypocrite et vénal, étant tenu par le pasteur Vedel, père, entre autres, d’une vertueuse Rachel, mais aussi du nihiliste Armand ! Cet abandon permet à Gide de donner davantage de vraisemblance et de subtilité à son œuvre : le symbole aurait effectivement manqué de finesse !

Dans son journal, Gide confie les difficultés qu’il rencontre dans l’écriture de son roman, difficultés principalement motivées par sa volonté de ne suivre aucune envolée. Gide s’impose en effet de n’enchaîner les chapitres sans « profiter de l’élan acquis ». Il formule d’ailleurs ce très juste paradoxe :

J’attends trop de l’inspiration ; elle doit être le résultat de la recherche ; et je consens que la solution d’un problème apparaisse dans une illumination subite ; mais ce n’est qu’après qu’on la longuement étudié.

Il évoque aussi les moments où écrire lui est facile, notamment à travers cette élégante métaphore végétale :

Le livre, maintenant, semble parfois doué de vie propre ; on dirait une plante qui se développe, et le cerveau n’est plus que le vase plein de terreau qui l’alimente et la contient. Même, il me paraît qu’il n’est pas habile de chercher à « forcer » la plante ; qu’il vaut mieux en laisser les bourgeons se sucrer lentement ; qu’en cherchant à devancer l’époque de leur maturité naturelle, on compromet la plénitude de leur saveur.

Cette métaphore végétale se voit filée quelques pages plus loin, quand, confronté à un nouveau chapitre, Gide s’emploie à ne pas profiter de « l’élan » insufflé par le précédent :

Je viens d’écrire le chapitre X de la seconde partie […] et ne vois plus devant moi qu’un embrouillement terrible, un taillis tellement épais, que je ne sais à quelle branche m’attaquer d’abord. Selon ma méthode, j’use de patience et considère la touffe longuement avant d’attaquer.
La vie nous présente de toutes parts quantité d’amorces de drames, mais il est rare que ceux-ci se poursuivent et se dessinent comme a coutume de les filer un romancier. Et c’est là précisément l’impression que je voulais donner dans ce livre

Cette « vie propre » dont semblent dotés Les Faux-Monnayeurs, évoquée plus haut par l’auteur, n’est pas mentionnée sans raison. Dès les premières pages de son Journal, Gide expose clairement la raison d’être de son roman, son objectif, qui s’affine au fil de sa réflexion. Car, en écrivant cet unique roman, Gide s’interroge sur la littérature et précisément, la littérature romanesque, cherchant à produire un roman pur, à le « purger de tous les éléments qui n’appartiennent pas spécifiquement au roman ». Aussi, il ne souhaite pas écrire un roman se rapprochant le plus du réel, mais bien de la vie. Pour cela, il ne construit pas ses personnages, mais apprend à les connaître :

Le mauvais romancier construit ses personnages ; il les dirige et les fait parler. Le vrai romancier les écoute et les regarde agir ; il les entend parler dès avant que de les connaître, et c’est d’après ce qu’il leur entend dire qu’il comprend peu à peu qui ils sont.

Aussi, Gide, afin de produire un roman pur, s’impose paradoxalement de s’éloigner le plus possible des modèles dont il s’inspire, autrement dit, s’éloigner le plus possible du réel afin de ne pas le reproduire, mais de le faire vivre, de le faire exister pleinement au sein de sa structure romanesque.

La question de la réception de son œuvre, par ses lecteurs, est également soulevée par Gide dans plusieurs passages de son journal, notamment à propos de la sympathie qu’il souhaite que certains personnages inspirent au lecteur. Par exemple, il s’emploie à présenter le personnage d’Olivier de manière à ce que le lecteur l’aime avant de le connaître, ainsi, il souhaitera le voir et l’entendre davantage. Gide évoque, en termes de réception de son œuvre, les émotions et les sentiments qu’il souhaite faire naître chez son lecteur. Ces notes à ce propos sont très intéressantes et témoignent d’une réflexion pleine et profonde de l’auteur sur tous les aspects de son œuvre.

Pour conclure, je ne peux que vous encourager à lire ce texte remarquable par son unicité et ses qualités d’écriture. C’est aussi un document littéraire précieux, les réflexions d’un écrivain important, fondamental. Il nous permet de découvrir ce qu’auraient pu être Les Faux-Monnayeurs, les motivations de son auteur, ses influences, son ambition. Quiconque a aimé le roman se plongera avec plaisir dans ce court texte qui est assurément un objet d’étude inépuisable !

Anne

Le Journal des Faux-Monnayeurs, André Gide, Gallimard, L’imaginaire, 1995, 7€

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4 réflexions sur “Le Journal des Faux-Monnayeurs d’André Gide

  1. Merci pour ce petit récapitulatif qui m’a aidé à mieux comprendre cet ouvrage !
    Par ailleurs, c’est l’œuvre que nous étudions au programme de terminale L.
    Je ne connaissais même pas l’existence des Faux-Monnayeurs et je suis tout à fait d’accord pour dire que ce livre est très facile de compréhension ( excepté pour tous les personnages que l’on y trouve) et très agréable à lire. Je le relirai avec plaisir !

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  2. Merci pour vos commentaires qui m’ont beaucoup plu et quelques peu éclairé! Travaillant actuellement sur ces deux œuvres, j’ai bien aimé la façon dont vous les expliquez et vous nous les présentez. Il est vrai qu’après leur lecture j’ai été ravie d’avoir pu découvrir ces écrits!

    Aimé par 1 personne

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