Les Faux-Monnayeurs d’André Gide

gideIl est des livres qui vous marquent profondément, vous bouleversent, vous obsèdent, vous happent jusqu’à la dernière page et vous accompagnent pendant des années, parfois toute une vie. Les Faux-Monnayeurs d’André Gide est, en ce qui me concerne, de ceux-là. Déjà lu il y a une dizaine d’années, j’avais le souvenir d’une lecture passionnante, intense, d’une composition innovante, géniale, et enfin, d’une mise en abyme remarquable, d’une réflexion littéraire essentielle. Et puis rien. De quoi parle ce roman dont tu nous chantes les louanges ? Euh… Ben… Je sais plus… Mais je sais que j’ai adoré ! Alors, dix ans plus tard, j’ai voulu me souvenir des raisons pour lesquelles j’avais tant aimé ce livre. Les voici :

faux-monnayeursLes Faux-Monnayeurs est, selon son auteur André Gide, son unique roman. Il aime à appeler les autres « récits » ou « soties ». Effectivement, Les Faux-Monnayeurs est un roman dense, exposant le rapport de l’écrivain à la création littéraire, et précisément romanesque, et les mettant en application au travers des récits entrecroisés de ses nombreux personnages.

Mais alors, Les Faux-Monnayeurs, ça parle de quoi ? Question ardue. Pour faire simple, Les Faux-Monnayeurs parlent de l’adolescence au moment où l’adolescence n’est qu’un concept tout récent, où les enfants, du jour où ils obtiennent le « bachot », deviennent irrémédiablement et subitement adultes. Cet âge de la vie est représenté par de nombreux personnages, principaux comme Bernard, impulsif, franc et spontané, ou Olivier, adonis fragile et influençable, mais aussi secondaires comme Armand, nihiliste et dépressif, ou la féministe Sarah. Au milieu de ces jeunes personnages, des figures adultes ont aussi leurs histoires, notamment le personnage central d’Édouard, l’oncle d’Olivier, qui représente, sinon un alter ego de Gide, la figure de l’écrivain novateur, qui questionne la littérature. Les parents des jeunes bacheliers sont aussi présentés, Pauline, la mère résignée d’Olivier et de ses deux frères et épouse d’Oscar, un mari volage, Laura, l’épouse infidèle, La Pérouse, vieillard usé et amer, etc.

Tous ces personnages, et d’autres encore, sont issus de la bourgeoisie parisienne des années 1920. Leur grand nombre permet à Gide d’enchevêtrer leurs histoires, de les croiser, de les mêler, le tout en multipliant les angles de vue, conférant ainsi à son récit une authenticité certaine. Cette construction donnant, de manière réductrice, des allures de roman choral aux Faux-Monnayeurs, permet à Gide d’expérimenter, avec virtuosité évidemment, une écriture novatrice et extrêmement puissante. Face aux limites du roman réaliste balzacien, Gide parvient ici à rendre compte du réel, et précisément de l’ambiguïté du réel, à travers cette multiplication des points de vue. Aussi, un événement est narré selon différentes focalisations internes, délivrant de cette manière aux lecteurs des bribes de vérités, subjectives, le rapprochant de la réalité, de l’essence même de cet événement. Gide va au-delà du factuel, tout dans la narration est subjectif, aussi, l’auteur fait-il preuve d’une empathie profonde envers ses personnages. Gide lui-même, qui prend explicitement la parole par touches dans le récit et, même, s’octroie l’intégralité d’un chapitre, fait preuve d’une subjectivité assumée, en jugeant ses personnages.

C’est vrai qu’il est, dans Les Faux-Monnayeurs, des personnages extrêmement touchants, authentiques, criants de vérité, mais ils croisent de vrais personnages romanesques, manichéens, et, pour ceux-là, diaboliques. Le diable est effectivement présent dans le roman, au travers des figures tentatrices qui, semble-t-il, reviennent sous différents traits de génération en génération. Les fils Molinier semblent tous confrontés à l’un de ces démons et se laisseront tous tenter : Vincent par Lady Griffith, le petit Georges par Ghéridanisol et Olivier par le Comte de Passavant. Ce dernier, présenté en mondain manipulateur et vil, marionnettiste pervers, figure à lui seul une sorte de diable, manipulant à l’envi des sous-fifres pour répandre le soufre auprès des jeunes adolescents. À cette image diabolique, s’oppose celle de l’ange : Bernard rencontre effectivement un ange (car tout est permis dans le roman), et lutte contre lui toute une nuit. Ce passage est très troublant, la figure merveilleuse de l’ange étant très inhabituelle, d’autant plus dans un roman tentant de reproduire le réel et critiquant vigoureusement la religion, mais aussi très puissante. Le combat entre Bernard et l’ange ne verra pas de vainqueur, mais cette lutte renforce l’aspect initiatique du roman et métaphorise les combats spirituels et les allants vers l’inconnu que doit mener le jeune Bernard dans la construction de sa personne, dans sa formation existentielle pour devenir adulte. C’est d’ailleurs le jour où il obtient le bac qu’il fera cette rencontre angélique.

Mais revenons à notre diable, bien plus intéressant : le Comte de Passavant est également l’antagoniste littéraire d’Édouard, lui-même étant auteur à succès. Les deux personnages s’affrontent sur différents plans, intellectuels et romanesques évidemment, les deux personnages représentant tous deux des conceptions littéraires antithétiques, l’une facile et commerciale, l’autre élitiste et révolutionnaire. Mais ils se disputent également Olivier, le jeune et brillant neveu d’Édouard. Les sentiments qu’Olivier et Édouard partagent sont très ambigus, incestueux, mais l’assentiment du lecteur envers Passavant est tel qu’on souhaite voir Édouard sortir victorieux dans ce combat ! Le personnage de Passavant est de ceux qu’on adore détester, il représente tout ce qui répugne : le vice, la malice, l’argent facile, la mondanité, l’oisiveté, la volonté de corrompre tout ce qui est pur, beau et probe.

Cette question de la probité, de l’authenticité, de la sincérité et de la duplicité est au cœur du roman et est métaphorisée par un trafic de fausses monnaies dont l’enquête apparaît discrètement au lecteur, par touches succinctes, en arrière-plan, dans le creux de quelques dialogues. Mais elle est présente et permet à l’auteur de mettre en question le paraître, ce qu’on laisse paraître de soi et en quoi cette démarche est significative de qui l’on est réellement. Car tout, que ce soit les actes sincères ou les duperies, tout nous construit et tout nous révèle. Les Faux-Monnayeurs, ce sont au final ces personnages qui n’osent pas, qui se trompent, qui laissent à paraître ce qu’ils ne pensent pas, ce qu’ils ne sont pas, ces gens qui sonnent faux, qui donnent de fausses amitiés, de faux amours, de fausses bonnes intentions, qui s’oublient dans ce qu’ils souhaitent donner à penser et qui en oublient d’être justes et vrais. Et c’est paradoxalement en cela qu’ils sont authentiques, vraisemblables.

Au contraire du Comte de Passavant, Édouard n’est pas un personnage purement romanesque, dans le sens où il n’est pas stéréotypé ni manichéen. Son authenticité est dépeinte au travers des extraits de son journal auquel le lecteur a accès. Une grande partie du récit est d’ailleurs dépeinte à travers son point de vue, bien que lui-même soit clairement en retrait de l’action : il se pose en observateur. Son statut d’écrivain n’est pas étranger à cet état de fait. En effet, Édouard prend des notes dans l’intention d’écrire un roman nouveau, qui irait au-delà des limites du roman réaliste et qui représenterait le réel avec davantage de profondeur. C’est ici l’ambition de Gide. Ce roman qu’écrit Édouard s’appelle évidemment Les Faux-Monnayeurs et constitue l’une des mises en abyme la plus brillante de l’histoire de la littérature française. D’ailleurs, Gide a tenu lui-même un journal pendant l’écriture de Faux-Monnayeurs, journal paru de son vivant, que je me suis empressée, vous pensez bien, de me procurer une fois ma lecture achevée et dont je vous parle ici.

Cette mise en abyme permet à l’auteur de placer dans la bouche de son personnage Édouard ses réflexions littéraires, son ambition créatrice, expliquant à son lecteur la démarche de son écriture. Édouard représente également le rapport de l’auteur à l’acte même d’écrire et ses difficultés. Nous pouvons ainsi lire dans un dialogue entre Édouard et Bernard :

J’ai souvent pensé, interrompit Édouard, qu’en art, et en littérature en particulier, ceux-là seuls comptent qui se lancent vers l’inconnu. On ne découvre pas de terre nouvelle sans consentir à perdre de vue, d’abord et longtemps, tout rivage. Mais nos écrivain craignent le large ; ce ne sont que des côtoyeurs.

Cette brillante métaphore évoque ainsi le besoin que Gide a eu de s’éloigner de ces prédécesseurs, de se perdre dans un projet romanesque, d’expérimenter, d’oser découvrir de nouvelles techniques d’écriture empruntées à la littérature étrangère, notamment russe et anglo-saxonne, telles que le monologue intérieur, la multiplication des points de vue, la mise en abyme, la réflexion du roman dans le roman, etc. De cette manière, Gide construit une œuvre colossale, essentielle dans l’histoire de la littérature française, étant elle-même considérée comme l’un des romans précurseurs du Nouveau Roman.

Mais au-delà de ces considérations purement littéraires, Les Faux-Monnayeurs est un roman passionnant, dont on se délecte de la première à la dernière page, peuplé de personnages forts, touchants ou délicieusement repoussants. L’écriture de Gide est également très élégante, les tournures, délicieusement désuètes, confèrent au roman des moments de lecture délectables. C’est de la très grande littérature, un roman très enthousiasmant, bref… lisez-le !

Anne

Les Faux-Monnayeurs, André Gide, Gallimard, Folio, 1972, 8€

Publicités

12 réflexions sur “Les Faux-Monnayeurs d’André Gide

  1. Merci pour ton article! Tes souvenirs de ce chef d’œuvre, lu il y a 10 ans, sont les miens! Tu m’as donné envie de redécouvrir Les Faux Monnayeurs et par la même occasion, Gide! J’attends avec impatience tes impressions concernant le journal tenu par Gide pendant l’écriture de ce roman unique… A bientôt

    Aimé par 1 personne

    • Merci pour ton commentaire. Je très heureuse de t’avoir donné envie de relire Gide. Cet auteur est extrêmement fin, moderne. Je lis en ce moment son Journal des Faux-Monnayeurs et je suis prise entre l’envie de déguster chaque page, repoussant l’instant où d’autres lectures me pousseront vers de nouveaux horizons littéraires, et le besoin de le dévorer tant sa plume est subtile ! Mais je me régale, assurément ! Mes impressions sur ce texte ne devraient donc pas trop tarder. À bientôt !

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s