Péchés capitaux : c’est quoi, Jim Harrison ?

Jim_HarrisonA l’occasion de la sortie de son dernier roman, Péchés capitaux, il nous est apparu intéressant de parler de ce livre, mais aussi de se demander, à l’instar de l’excellent web-documentaire Blow-Up produit par Arte : « au fait, c’est qui, ou plutôt c’est quoi, Jim Harrison ? » Voici donc une réponse subjective en neuf petites madeleines. 

Peches_Capitaux9 : Sunderson / Harrison

Péchés capitaux est la suite de Grand Maître (2012), deux récits mettant en scène l’inspecteur Sunderson, dont les enquêtes, comme dans l’immense majorité des romans modernes, sont des prétextes pour présenter des galeries de personnages et pour les faire évoluer dans un univers violent. Sunderson est une sorte de double de l’auteur, qui a mis certains de ses traits les plus reconnaissables dans ce policier à la retraite : l’amour de la nature et de la pêche en particulier, la gloutonnerie en toutes choses et en toutes circonstances, ainsi qu’une certaine sauvagerie (dans le sens – difficilement traduisible en français, de wilderness) qui s’accorde souvent mal avec les exigences de la civilité.
S’il est vrai que les personnages principaux des récits de Jim Harrison sont très variés (hommes et femmes d’âges divers, Indiens, Américains ou Mexicains, et même – dans Wolf et Les Jeux de la nuit – des loup-garous), ils portent toujours en eux certaines des obsessions de l’auteur, ce qui les rend particulièrement intéressants et poignants. Dans le cas de Péchés capitaux, l’inspecteur Sunderson enquête sur la famille Ames, une famille particulièrement perverse. Comme on sait que l’auteur connaît bien la langue française, le livre se présente donc clairement comme une investigation de l’auteur sur les aspects les moins reluisants de l’âme humaine…

8 Dent d’ours et plume de corbeau

Jim Harrison est souvent surnommé « l’ours du Michigan », et il est vrai que ces animaux occupent une place très particulière dans son œuvre, comme s’ils étaient des incarnations d’une mystique plus ou moins secrète, plus ou moins bien définie, entre taoïsme et chamanisme navajo. Ainsi, dans son autobiographie, l’auteur mentionne brièvement (pudiquement?) les ours :

« Ainsi que je l’ai dit, nous devons ajouter la stupéfaction à notre peur et à notre incompréhension. Une dent d’ours ou une plume de corbeau dans ma main élargit ma conscience à un niveau immédiat, parfois à la manière d’une légère décharge électrique. L’imagination s’envole vers le cœur des bois et des champs, où certains fourrés bien précis sont mes églises toujours ouvertes dans plusieurs lieux à travers tout le pays, sans oublier le fourré bourguignon où je réside avec un ami. Dans ces fourrés, j’ai tendance à ne pas prier, mais à laisser mon esprit tranquille jusqu’à ce qu’il se vide tout à fait et que je sois simplement un animal humain assis dans un fourré. »
En Marge.

Les ours sont quasiment omniprésents dans son œuvre, et surtout pour mon personnage récurrent préféré, Chien Brun, un homme aux origines partiellement indiennes très proche de la nature :

« Il avait compté onze cours d’eau traversés par la route, des rivières et des torrents où il avait pêché, et chacun était associé à une rêverie où à un souvenir précis : «  Un ourson en pleurs au crépuscule. Il désire se tirer d’ici au plus vite pour ne pas provoquer la colère de sa mère. J’ai laissé deux truites derrière moi en guise d’offrande de paix. »
Chien Brun, le retour.

Dans Péchés capitaux, une seule mention d’un ours, au cours d’un rêve. Une apparition discrète mais rassurante pour Sunderson. Une familiarité de la sauvagerie, en quelque sorte…

7 La religion de la nature

On le sait, la nature, chez Jim Harrison, c’est toute une histoire. C’est d’abord une philosophie :

« Les poètes de la dynastie T’ang vous apprennent sans cesse que presque toute la vie publique et presque tous vos efforts sont essentiellement absurdes et qu’il faut passer le plus de temps possible dans le monde naturel. »
En Marge

Mais la nature, c’est aussi et surtout une religion, qui se dévoile parfois aux personnes attentives – et initiées :

« Il se souvint d’une autre nuit de camping, quand à huit cent mètres à peine, il avait vu la foudre tomber sur un arbre. Il s’était rendu sur place au point du jour pour examiner l’arbre qui fumait toujours et avait été fendu sur toute sa longueur. Marion [un Indien] lui avait dit qu’il avait beaucoup de chance d’avoir vu une telle chose, car pour les membres de son peuple un arbre ainsi touché par les dieux était sacré. Sunderson avait rendu d’autres visites à cet arbre désormais mort, en ressentant toujours un léger frisson inexplicable. »
Péchés capitaux

6 Les Indiens

Des Indiens, on en croise souvent dans les récits de Jim Harrison. Qu’ils soient des personnages secondaires relativement effacés comme Marion dans Péchés capitaux ou les personnages principaux comme Dalva ou Chien Brun, les Indiens ont une grande importance dans son œuvre.
Dans Péchés capitaux, l’inspecteur Sunderson médite sur les sept fameux péchés que sont la luxure (son problème numéro 1), l’orgueil, l’avarice, l’envie, la colère, la gourmandise et la paresse. Selon lui, le plus problématique est le huitième péché capital, celui qui n’est pas évoqué dans cette liste : la violence. L’occasion de revenir sur l’histoire des massacres d’Indiens :

« Peu après la guerre de Sécession, nous avons recommencé à exterminer les Indiens d’Amérique, un holocauste en soi, car à notre arrivée sur le continent ils étaient presque dix millions et vers 1900 il en restait à peine deux cent cinquante mille. »
Péchés capitaux

Ces Indiens d’Amérique sont avant tout des personnages épris de liberté, placés plus ou moins volontairement en marge de la société, et dont l’humanité, la mystique et la proximité avec la nature suscitent l’admiration d’Harrison. Ils sont également l’occasion de nous offrir certaines des plus belles phrases de la littérature américaine (oui) :

« A Westwood, Chien Brun reconnut un nuage qu’il avait vu maintes années auparavant, à plus de trois mille kilomètres vers l’est, près de Fayette, sur la Big Bay De Noc. »
En route vers l’Ouest

5 La morale et le sexe

La morale est malmenée chez Jim Harrison, et c’est peu de le dire. Ses personnages expriment une tension permanente entre le monde civilisé et les instincts naturels, instincts vus à la fois comme un idéal quasi mystique et comme un espace de sauvagerie intolérable.
Chien Brun incarne l’insouciance : il n’a pas plus de compte en banque que de numéro de sécurité sociale, il vivote au gré des opportunités plus ou moins légales ; il est en marge du monde, sans souci d’excès de civilités inutiles.
Sunderson quant à lui est un homme vieillissant obsédé par les péchés capitaux, et surtout par l’un d’eux : la luxure. Il ne semble avoir que très peu de prise sur ses pulsions sexuelles, et se laisse totalement guider par elles :

« Je vois en Mona une maladie sexuelle qui s’est déclarée chez moi il y a un moment déjà, quand j’ai commencé à reluquer ma jeune voisine par la fenêtre, toute nue, faisant ses exercices de yoga avant l’école. Ma lubricité me poussait à guetter Mona pendant des heures avec vigilance, depuis mon observatoire secret en retirant un livre de l’étagère qui masquait la fenêtre. Au bout d’un certain temps, j’ai compris qu’elle savait que je la regardais, et parfois quand je laissais par erreur une lampe allumée derrière moi, cette lumière semblait l’encourager. Je crois que l’instinct sexuel est profondément ancré, enfoui, encodé au fond de nous, et qu’il nous pousse à nous ridiculiser. »
Péchés capitaux

Ce jeu mutuel pourrait bien être innocent si il ne concernait pas une relation incestueuse entre un homme âgé et une jeune fille, qu’il finira par adopter…

4 Déguster comme un glouton

Chez Jim Harrison, on passe beaucoup de temps à manger, tel le lycanthrope des Jeux de la nuit :

« Le restaurant de viande où j’avais mangé dix ans plus tôt en compagnie de Laurel et de son père ouvrait ses portes. Toutes les tables étaient réservées, mais à force de supplications j’obtins le droit de déguster une entrecôte et trois douzaines d’huîtres au bar, avec une bouteille de vin français. Le barman fut vaguement troublé par la vitesse à laquelle je mangeais, et je lui expliquai que je venais de passer beaucoup de temps en montagne sans pouvoir déguster le moindre repas de qualité. »

Peu après ce repas, saisi d’un petit creux, il lui prend l’envie de se remettre à table :

« Je me souvins avoir vu à la réception une pancarte indiquant la salle Cape Cod de l’hôtel, un restaurant de fruits de mer. Je descendis et y savourai le premier homard de ma vie ainsi que trois douzaines d’huîtres, en accompagnant ce festin d’une bouteille de vin blanc. »

A défaut de vraiment « déguster » ou de « savourer » son repas, ce personnage mi-homme mi-loup engouffre, tel le loup des contes, des quantités gargantuesques de viande, avant que sa part humaine ne le ramène à l’ordre de manière douloureuse :

« De retour à ma chambre, ma gloutonnerie fit hurler de douleur mes articulations, et je me rappelai qu’un membre de l’espèce canine assimile les protéines beaucoup plus vite qu’un humain. »

En d’autres termes, il souffre alors d’une crise de goutte. Ce loup-garou a certes l’appétit d’un loup, mais il a surtout le système digestif d’un humain, tel est son malheur.
Et Sunderson ? Le verra-t-on déguster des légumes verts cuits à la vapeur ? Voyons ce qu’il cuisine dans Péchés capitaux :

« porc pané aux brocolis », « marmite de jarrets de porc », « épaule d’agneau », « plats de saucisses », « une glacière remplie de viande fraîche », « carbonnade de gibier », « ragoût », « rôtis en cocotte » « les pâtés en croûte étaient son Eldorado »… avant de conclure : « Quoi qu’il en soit, je suis innocent du péché de gourmandise ».

Non, définitivement, non.

3 Écrire sans décrire

L’écriture de Jim Harrison se caractérise entre autres par une absence quasi-totale de passages descriptifs, le décor et les personnages apparaissant par touches successives, souvent laconiques, au milieu de la narration. Cela ne l’empêche en rien de présenter des personnages de manière très précise ou de faire profiter le lecteur de la beauté parfois terrible de la nature, comme dans Une Vengeance et son premier paragraphe tendu entre la vie et la mort au beau milieu du désert mexicain :

« Vu du ciel avec un regard d’oiseau – et, justement, un vautour descendait en spirale – il était impossible de dire si l’homme nu était vivant ou mort. L’homme, lui-même, n’en savait rien et le rapace, en atteignant le sol, s’approcha en boitillant de travers, hésitant, lançant un coup d’œil oblique vers les ronces qui encombraient le ravin, craignant peut-être l’arrivée des coyotes. Car le partage d’une charogne ne se fait jamais selon le désir du premier arrivé ; cela se décide en fonction d’un rite établi depuis longtemps, bien avant que l’on sache que les rites pouvaient bien exister, un jour. Le vautour était repu ; il venait de dévorer les restes d’un serpent écrasé par un camion près de Nacozari de Garcia, une petite bourgade située à une centaine de miles de Nogales. Pour le moment, les coyotes se contenteraient d’observer les approches du vautour. Ils ne s’approcheraient pas, même si leur chasse de la nuit avait été infructueuse. Plus tard, à mesure que l’air du matin s’échaufferait sous le soleil, d’autres vautours arriveraient et la très lente agonie de l’homme aurait enfin son public. »
Une Vengeance

Dans Péchés capitaux, Harrison poursuit son travail d’épure. Le décor est réduit à sa plus simple expression, seuls comptent les personnages – humains ou animaux – qui peuplent son récit.

« Dégoûté par les histoires des Ames, Sunderson alla pêcher deux heures en fin d’après-midi, persuadé de savourer son ragoût de bœuf au dîner. En aval de la rivière, il rencontra par hasard un homme qui, apprit-il, s’appelait Lemuel et qui lançait sa mouche d’une main experte vers un grand bassin situé dans une courbe. Ils bavardèrent un moment. Lemuel s’exprimait très bien, contrairement aux anciens taulards que l’inspecteur retraité rencontrait d’habitude, le plus souvent des types mornes et abattus, blessés comme si leur innocence première avait été bafouée par le crime. »

A quoi ressemble Lemuel ? Quel âge a-t-il ? Quels vêtements porte-t-il et comment se tient-il ? Peu importe. Il sait pêcher à la mouche, connaît les bons coins et s’exprime bien ; cela semble suffisant pour Sunderson.

2 L’urgence de dire

Nous l’avons dit, il y a très peu de passages descriptifs dans l’œuvre de Jim Harrison, seules les actions des personnages ainsi que leur vie intérieure importent vraiment, ce qui donne une écriture très dynamique, même dans les passages introspectifs, et certains thèmes, s’ils sont évoqués de manière légère, prennent peu à peu une importance singulière au fil de leurs reprises et de leurs variations.
Souvent, bien que la structure des récits soit solide, leur écriture semble erratique : les pensées et les actions des personnages vagabondent d’un sujet à l’autre en dessinant, par touches successives, leur portrait. On pensera par exemple à l’introduction d’En marge, une autobiographie particulièrement fascinante, dans laquelle Harrison, l’air de rien, plonge le lecteur dans un tourbillon tranquille en évoquant tour à tour : son mal-être, ses désirs de partir se réfugier dans la nature, le dépaysement de l’esprit, le rêve de création artistique, la difficulté de dire le réel, les liens unissant le langage et la nature, les mystères de la pensée et la philosophie zen. En quatre pages et demie. Ouf.
Son écriture est donc sinueuse, à l’image des pensées de Sunderson, qui semble se laisser porter par le courant de ses pensées :

« Une année où il campait, il eut droit à une combinaison spectaculaire : la pleine lune, d’immenses aurores boréales vert pâle et un gros nuage venant de l’ouest. Cela signifiait-il qu’il allait mourir ? Assis sur un rondin, il avait tremblé de tous ses membres jusqu’à ce que l’orage éclate et avait aussitôt été trempé. Il s’était séché avec une serviette sous la tente et avait somnolé pendant les cinq heures d’orage, son pistolet Glock à portée de main au cas où des assassins se seraient pointés. Les années suivantes, il repensa volontiers à cet épisode comme à la nuit la plus sacrée de toute son existence, en dehors de sa nuit de noces avec Diane, si seulement il avait su en profiter. Il renonça à y réfléchir davantage, car de quoi aurait-il pu profiter, sinon de la pleine lune, des aurores boréales et de l’orage ? Il avait simplement eu de la chance d’être au bon endroit au bon moment. Il ne réussit pas à se rappeler le nom du philosophe qui avait dit : « Le miracle, c’est que le monde existe. » Il fallait être sur la même longueur d’onde pour y croire, mais cela arrivait plus souvent qu’on ne pensait. »
Péchés capitaux

1 Métissage poétique :

Jim Harrison est aussi poète, et n’a jamais caché son admiration pour le poète français René Char, lui aussi une force de la nature ayant toujours donné dans ses écrits une grande force à la nature. Deux univers littéraires différents, mais semblables dans leurs rapports aux forces secrètes d’une nature belle et terrible, une occasion en or pour assouvir enfin des envies de métissage :

« J’ai reconnu dans un rocher la mort fuguée et mensurable, le lit ouvert de ses petits comparses sous la retraite d’un figuier. Nul signe de tailleur : chaque matin de la terre ouvrait ses ailes au bas des marches de la nuit.
J’ai décidé de ne plus rien décider,
d’assumer le masque de l’eau,
de finir ma vie déguisé en rivière,
en tourbillon, de rejoindre à la nuit
le flot ample et doux, d’absorber le ciel,
d’avaler la chaleur et le froid, la lune
et les étoiles, de m’avaler moi-même
en un flot incessant.
Sans redite, allégé de la peur des hommes, je creuse dans l’air ma tombe et mon retour. »

Ce texte est un métissage des deux poèmes : Jim Harrison, « Poème du chalet » (« Cabin Poem »), Théorie et pratique des rivières (Theory and practice of rivers), 1986 + René Char, « Devancier », Le Nu perdu, 1964 – 1970

Péchés capitaux, Jim Harrison, Flammarion, 2015, 21€.

Louis.

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4 réflexions sur “Péchés capitaux : c’est quoi, Jim Harrison ?

  1. Merci à toi ! Personnellement, je ne connais que les recueils Théorie et pratique des rivières et Une heure de jour en moins, mais il en a écrit quelques autres. A découvrir, donc.

    J'aime

    • Bien sûr, même si ce n’est pas le meilleur de ses livres. Je conseillerai plutôt de commencer par ces recueils de novellas (longues nouvelles), par exemple « Légendes d’automne » (il faudra oublier la niaiserie cinématographique avec Bad Pitre qui n’a pas grand chose à voir avec le livre). Ses novellas sont un bon moyen de découvrir son univers, qui est particulièrement varié et foisonnant. Mais quelque soit le début que vous choisirez, je vous souhaite une très belle lecture !

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