Avez-vous déjà lu… le premier écrivain au monde ?

L’histoire littéraire regorge de figures incontournables, mais connaissez-vous le nom du tout premier écrivain connu de l’histoire de l’humanité ? La réponse risque de bousculer certains a priori de ceux qui pensent que la littérature est d’abord une affaire d’hommes occidentaux, puisqu’il s’agit d’une femme, qui a vécu 2000 ans avant notre ère dans la région d’Akkad, au Moyen-Orient.

disque votif en albâtre - Enheduanna est le troisième personnage en partant de la gauche.

Disque votif en albâtre – Enheduanna est le troisième personnage en partant de la gauche.

Demandez à un français de vous citer quelques uns des écrivains majeurs de l’histoire de la littérature, il mentionnera majoritairement des occidentaux, souvent nés entre le 17e et le 20e siècle : Racine, Diderot, Voltaire, Hugo, Proust, Céline, Camus… S’il lit également un peu de littérature étrangère, il pourra ajouter éventuellement Goethe, Joyce ou Poe. En effet, ces réponses nomment trop souvent une grande majorité d’hommes occidentaux, et à l’heure où certains cherchent à rétablir les noms des grandes écrivaines dans l’histoire de la littérature, il nous est apparu intéressant d’évoquer les écrits du premier écrivain connu de l’histoire de l’humanité, qui n’était… ni un occidental, ni un homme ! De quoi bouleverser les conceptions autocentrées de certains…

Sargon d'Akkad, père d'Enheduanna

Sargon d’Akkad, son père

Le tout premier écrivain connu de l’histoire de l’humanité s’appelait en effet Enheduanna (nom que l’on trouve aussi écrit En-Hedu-Ana), un nom qui signifiait en sumérien « Noble ornement du dieu Ciel ». Cette femme, née en 2285 av. J.-C. et morte en 2250 av. J.-C., était la fille du roi Sargon d’Akkad et de la reine Tashlultum (à vos souhaits), un couple qui régnait sur la région d’Akkad, située dans l’actuel Irak.

On sait peu de choses sur cette écrivaine, si ce n’est qu’Enheduanna était une prêtresse, comme sa mère. Ses écrits sont d’ailleurs des hymnes religieux, dont les plus connus sont dédiés à la déesse Innana, protectrice de la dynastie d’Akkad, mais aussi déesse de la guerre et de l’amour physique. Ces hymnes chantaient la gloire de cette déesse, belle et terrible, dont Enheduanna invoquait le nom pour terrasser les ennemis de son peuple, comme dans L’Exaltation d’Innana, son texte le plus connu :

Dame de tous les pouvoirs divins, lumière resplendissante, femme vertueuse habillée de rayons, chérie d’An et d’Uraš  ! Maîtresse du paradis, au grand diadème, qui aime la belle coiffure convenant aux hauts offices de la prêtresse, qui détient tous ses sept pouvoirs ! Ma dame, vous êtes la gardienne des grands pouvoirs divins ! (…)

Statue de la déesse Innana

Statue de la déesse Innana

Faisant pleuvoir un brasier enflammé sur la terre, dotée des pouvoirs divins d’An, dame chevauchant une bête, dont les mots sont prononcés par la commande divine d’An ! Les grands rites sont vôtres : qui peut en sonder les profondeurs ? Destructrice des terres étrangères, vous conférez de la force à l’orage. Chérie d’Enlil, vous avez fait peser une terreur stupéfiante sur la terre. Vous êtes établie au service des commandes d’An.

A votre cri de guerre, ma dame, les terres étrangères s’inclinent très bas. Lorsque l’humanité, silencieuse et effrayée, s’avance devant vous dans une tempête et un éclat terrifiant, vous empoignez le plus terrible des pouvoirs divins.

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tablette sur laquelle est écrite une partie de « l’exaltation d’Innana »

De quoi exalter ses fidèles, en effet, même si ma traduction (texte traduit en français à partir d’une traduction anglaise du texte sumérien) ne lui rend certainement pas justice…

On remarque que ses textes n’étaient pas dépersonnalisés, puisque si Enheduanna utilisait un vocabulaire subjectif (« lumière resplendissante » ou encore « femme vertueuse » indiquent une subjectivité, mais ces termes pouvaient tout aussi bien être uniquement des conventions, des qualificatifs habituels pour cette déesse), elle n’hésitait pas à parler en son nom et à donner également quelques informations biographiques :

Moi, Enheduanna, prêtresse d’En, j’ai apporté le ĝipar [un fruit] sacré à votre service. J’ai porté le panier rituel et entonné la chanson de joie. Mais les offrandes d’obsèques étaient apportées, comme si je n’avais jamais vécu là. Je me suis approchée de la lumière, mais elle me brûlait. Je me suis approchée de cette ombre, mais j’ai été couverte d’une tempête. Ma bouche mielleuse est devenue écume. Ma capacité à calmer les caprices s’est évanouie.

Ce passage me reste tout à fait mystérieux, ne sachant pas ce qu’était précisément un ĝipar, ni quel pouvait être son rôle dans une telle cérémonie religieuse. Toutefois, ce passage indique une transition : la cérémonie ne se passe pas comme d’habitude, et elle-même se voit déposséder de ses pouvoirs et semble goûter l’amertume (« l’écume ») d’un événement inattendu. Dans la suite de ce texte, elle évoque en effet un exil, que les historiens situent après la mort de son père. Elle put ensuite retourner chez elle, où elle retrouva ses fonctions d’origine.

Lee nom Enheduanna, en écriture cunéiforme

Le nom « Enheduanna », en écriture cunéiforme

Plusieurs écrits lui sont attribués. On compte 42 poèmes, dont 3 hymnes religieux dédiés à la déesse Inanna : La victoire d’Inanna sur l’Ebih, La déesse vaillante et L’exaltation d’Inanna. Tous ses textes sont en langue sumérienne, et en écriture cunéiforme (du latin cuneus = « coin » ou « clou ») : des signes constitués de traits terminés par des coins. Cette écriture, apparue vers 3400-3300 av. J.-C, fut d’abord utilisée par les comptables et les gestionnaires, puis pour des actes juridiques (actes de vente). Enheduanna fut la première personne recensée de l’histoire de l’humanité à utiliser l’écrit pour faire de la littérature, c’est-à-dire utiliser la force des mots dans des hymnes mêlant célébrations de divinités et expériences et jugements personnels.

… Maintenant, oui.

Louis.

Le texte intégral de L’Exaltation d’Innana est disponible ici (en anglais)
Le texte intégral de La Victoire d’Inanna sur l’Ebih est disponible ici (en anglais)
Le texte intégral de La Déesse vaillante est disponible ici (en anglais)

 

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8 réflexions sur “Avez-vous déjà lu… le premier écrivain au monde ?

  1. C’est vraiment très intéressant, merci de m’avoir fait connaître ces hymnes qui sont donc les premiers poèmes de l’humanité ! « Depuis Elam, depuis Akkad, depuis Sumer », comme dit Aimé Césaire…
    Me permettrez-vous de « rebloguer » cet article ?

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  2. C’est certainement une des plus vieilles écritures connus mais il est évident qu’on devrait trouver des très vieilles écritures jusqu’en extrême-orient . L’écriture cunéiforme serait donc battu en brêche dans la course à l’ancienneté ? Arch , dur….. Mais la bonne question est celle-ci : Qu’elle en était l’usage ? Vous dites que c’est une femme , je vois surtout que c’est la fille d’un roi .

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