Vernon Subutex 2, et le SDF devient messie ?

Vernon_Subutex_2Sorti en juin dernier, le deuxième tome de la trilogie annoncée Vernon Subutex écrite par Virginie Despentes ne m’a pas déçu ! Après la lecture du premier volet (lire mon article sur Vernon Subutex 1 ici), j’ai eu un réel coup de cœur pour cet auteur et je me suis empressée de lire plusieurs de ses romans, en attendant le prochain. Aussi, étais-je impatiente de découvrir la direction prise par Despentes pour ce tome 2, souvent le plus décevant, le plus flottant, le plus faible des trilogies. Si l’on retrouve la même écriture, acérée, vive, que celle du premier volet, la même volonté de produire une galerie de portraits vitriolés, témoignages empathiques du Paris contemporain, le polar, jusqu’alors toile de fond, est mis en exergue, avec son lot de colère et de révolte qui prend le pas sur la mélancolie apaisée de la rue. Quant aux intentions de l’écrivain sur le tome 3, elles demeurent totalement ambigües et improbables…

Attention, pour ceux qui n’ont pas encore lu le roman, je révèle dans cette chronique quelques éléments de l’intrigue…

Virginie DespentesL’épigraphe de Vernon Subutex 2 est une citation de Léonard Cohen, présageant un tome 2 plus mélancolique que son prédécesseur. Les guitares saturées punk des années 90 laissent la place aux ballades folks de Cat Power et de Neil Young : Virginie Despentes s’inscrit de cette manière dans la tradition de la trilogie qui veut que le tome 2 serve de transition entre le premier qui donne le ton et le dernier qui le conclut. Mais s’agit-il vraiment d’un moment de pause, de flottement dans le récit ?

Les premières pages du récit vont dans ce sens : on retrouve l’anti-héros du roman, Vernon Subutex, ancien disquaire à la rue. De nouveaux personnages apparaissent, comme Charles, un zonard qui traine avec des SDF, d’autres sont mis en avant, comme le SDF Laurent. Vernon Subutex est dans cette première partie au cœur de l’intrigue : sa survie nous est dépeinte à travers ses propres pensées, et celles des personnages qui le connaissent. La construction du propos, en focalisation interne et en variant les points de vue, permet à Despentes de raconter la vie dans la rue en toute subjectivité. La question de la vérité absolue et omnisciente est ainsi éludée : chacun se révèle de par ses propres pensées, donnant au récit une valeur polyphonique qui en fait sa richesse. C’est toujours avec une profonde justesse et une empathie certaine que l’écrivain dresse ainsi le portrait de ses contemporains.

Paris est toujours au cœur de l’intrigue, mais la sédentarité de la nouvelle condition de SDF de Subutex restreint paradoxalement et géographiquement la ville aux Buttes-Chaumont, le parc (où vit Subutex) et ses environs, notamment le bar Rosa Bonheur où se réunissent les amis de Subutex. En effet, de nombreux personnages présentés dans le tome 1 pour avoir brièvement hébergé ou croisé Subutex ont formé un groupe afin de le retrouver. Ce groupe va pendre une importance grandissante dans le roman pour devenir une sorte de communauté, la « bande à Subutex ». Aussi, au début du roman, l’intrigue tourne autour de l’ancien disquaire et de sa survie dehors, mais aussi de l’enquête de ses anciens amis qui le cherchent.

Mais rapidement, cette quête va aboutir : les amis de Subutex le retrouvent, au Rosa Bonheur. Trop rapidement dans le roman pour ne pas voir que ce tome 2 ne va pas être un témoignage sociologique de la vie dans la rue ! Et trop facilement aussi ! Là, Despentes utilise un ressort narratif de coup de théâtre : dans le tome 1, il était question de la mort précoce d’Alex Bleach, star pop ami de Subutex qui lui a laissé une vidéo testament. Ces bandes intéressent un producteur paranoïaque qui veut les récupérer et embauche le personnage de La Hyène, une enquêtrice charismatique déjà présentée dans Apocalypse baby. Or, cette dernière, contre toute attente, décide de montrer à la bande de Subutex cette vidéo où il est fortement suggéré que le chanteur à succès s’est fait assassiner ainsi qu’une de ses ex, une star du porno retrouvée morte (suicide ? overdose ?) dix ans plus tôt ! À partir de là, Vernon Subutex n’est plus le fil conducteur du récit, c’est l’enquête qui prime, elle va permettre à Despentes de faire avancer le récit, de personnage en personnage, d’enquêteur amateur en témoin, et ce, jusqu’au prétendu coupable, mettant en avant l’aspect « polar » du roman. Le choix d’une narration subjective, en focalisation interne, permet alors au lecteur de devenir enquêteur, de déduire ses propres hypothèses : aucune vérité, formelle, universelle, et indéniable, n’est formulée. Il n’y a pas de narrateur omniscient : jamais le lecteur ne saura la vérité sur ces crimes (s’ils ont vraiment eu lieu) comme dans un roman policier classique.

Aussi, on peut s’interroger sur les motivations de Despentes : la galerie de portraits sert le polar et le polar sert la galerie de portraits. Cette confusion générique est, à mon avis, parfaitement volontaire et permet une réflexion sur la vérité, cette abstraction issue de notre interprétation, toujours subjective, de la réalité. Despentes philosophe et elle le fait drôlement brillamment ! Le polar nous mène d’ailleurs jusqu’au présumé coupable dans un chapitre qui me semble faire référence à Baise-moi, premier roman de Despentes (vous pouvez lire ici mon article sur Baise-moi). Dans ce chapitre, deux jeunes femmes, une « grosse » et une « petite » pénètrent dans le foyer du producteur antipathique et friqué (tant qu’à faire !) et le brutalisent. Ce n’est pas sans rappeler Baise-moi, l’histoire deux ces deux filles paumées conditionnées par la violence, qui n’ont su se révolter qu’avec cette seule arme ! Compte tenu de la référence à son premier roman, on s’attend à une scène de torture ou un lynchage bien violent, d’ailleurs, le chapitre s’achève alors que la terreur de la victime est à son paroxysme ! Or, les deux filles qui s’improvisent justicières infligent au prétendu criminel un châtiment de roman, de midinettes : un tatouage énonçant ses crimes, comme l’a fait le personnage de Lisbeth dans le best-seller Millénium !

On retrouve dans ce roman le thème récurrent du harcèlement : il y est beaucoup question du harcèlement moral, comme arme pour nuire. Despentes dépeint des harceleurs qui deviennent harcelés et inversement. Victimes et bourreaux ont des rôles interchangeables, chacun luttant avec sa propre culture (d’où le châtiment à la Millénium des jeunes filles par exemple) et ses propres armes, inégales évidemment ! De cette manière Despentes propose une représentation non-manichéenne de la société, et surtout, une représentation amorale, sans complaisance !

L’aspect individualiste de notre société, dépeint à travers les portraits de personnages plus vrais que nature, cohabite paradoxalement avec son aspect communautaire. La communauté dépeinte au travers des regards de ceux qui la voient et ceux qui la composent est la bande de Subutex, ses amis qui l’ont retrouvé et qui viennent le voir tous les jours au parc des Buttes-Chaumont. Depuis qu’il est dans la rue, Vernon Subutex est perché, il oscille entre moments de lucidité apaisée et absences hallucinées. Tous se retrouvent autour de lui, comme s’il fédérait du bien-être, de la paix. De cette manière, il devient une figure christique, tour à tour présenté comme une sorte de prophète, de gourou, d’illuminé ! Autour de lui, un groupe grandit, animé par un désir de changement. Ce changement, qui clôt ce tome 2, amène la communauté à quitter Paris pour le reste de la France et le roman s’achève en Corse où, contre toute attente, ils sont de plus en plus nombreux à se réunir autour de Subutex, ancien disquaire déchu qui trouve la rédemption en devenant un DJ ! Qui fédère les individus de cette communauté en les faisant tous, sinon marcher, danser ! J’avoue que cette fin me paraît totalement ambigüe : à quel degré comprendre cette pseudo-rédemption de Subutex, cette parodie (si c’en est une) de communauté hippie ? Elle annonce un tome 3 dont le lecteur, coi, ne peut rien imaginer : où Despentes veut-elle en venir ? Pas la moindre idée, mais je sais que j’attends, encore plus impatiemment, le dernier opus de cette passionnante trilogie !

Anne

Vernon Subutex 2, Virginie Despentes, Grasset, 383 pages, 19.90€

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