Quand un prix Nobel écrit pour les enfants…

KiplingLe 11 décembre 1907, Rudyard Kipling devient le premier écrivain britannique à recevoir le prix Nobel de la littérature pour son génie narratif, sa puissance d’observation, son originalité d’invention et la vigueur de ses idées. Cet immense auteur a mis ces remarquables qualités au service des enfants en leur dédiant des très beaux textes, le plus fameux étant bien entendu Le Livre de la jungle ! Parmi ses ouvrages, il en est un tout spécial pour moi, car c’est le premier que j’ai lu à la maternité à ma fille, et c’est de ce recueil de contes étiologiques dont je vais vous parler ici : Just So Stories for Little Children, parues en France sous le titre Histoires comme ça.

Qu’est-ce qu’un conte étiologique ?

L’étiologie est à la base un terme médical qui renvoie à « l’étude des causes des maladies ». Autrement dit, l’étiologie définit les origines d’une pathologie. En littérature, on emploie ce terme pour désigner précisément un type de texte : les contes étiologiques. Ces récits proposent une origine imagée et fantaisiste à des phénomènes naturels. Il s’agit d’inventer une cause poétique, farfelue et absolument invraisemblable au monde qui nous entoure.

Arachné représentée par Gustave Dorée pour la Divine Comédie de Dante

Arachné représentée par Gustave Dorée pour la Divine Comédie de Dante

On trouve beaucoup de contes étiologiques dans l’histoire de la littérature et ce, depuis l’Antiquité, avec notamment les très célèbres Métamorphoses d’Ovide : dans ce texte, le poète s’inspire des mythes de la Grèce antique pour la rédaction de quantité de fables prêtant à l’origine du monde des phénomènes merveilleux et des interventions divines. Par exemple, l’origine des araignées et de leurs toiles est expliquée par l’histoire d’Arachné. Cette tisseuse de talent se vanta un jour devant Athéna de mieux tisser qu’elle, cette arrogance courrouça la déesse qui organisa un concours les opposant ; confrontée à la perfection du travail d’Arachné, Athéna déchira son œuvre et la jeune fille, désespérée, se pendit ; prise de compassion, la déesse la métamorphosa en araignée suspendue à son fil afin qu’elle continue à tisser. Ici, Ovide tente d’expliquer l’origine des toiles d’araignée de manière très poétique, en comparant cet insecte avec une tisseuse de talent. La métaphore est d’ailleurs une image très récurrente dans les contes étiologiques. Au passage, les Métamorphoses d’Ovide sont fascinantes et très plaisantes à lire ! Je vous en conseille très vivement la lecture, d’autant plus si vous gardez un souvenir ému de vous cours de mythologie de 6e !

Dans la même optique, La Bible comporte également de multiples récits étiologiques, ne serait-ce que dans la Genèse où l’on précise que « Dieu créa le ciel et la terre ». La naissance de nombreux phénomènes naturels ou artisanaux sont expliqués par l’intervention du divin. Par exemple, le fameux épisode de la pomme, fruit interdit croqué par Adam et Ève est un récit étiologique expliquant d’une part l’origine des douleurs de la femme pendant l’accouchement (châtiment divin d’Ève), d’autre part, l’origine de la nécessité de l’agriculture, du fait que l’homme doit travailler la terre pour en cueillir les fruits (châtiment divin de Adam).

De nombreux auteurs, plus modernes, ont également écrit des contes étiologiques, notamment Blaise Cendrars qui rassemble dans l’Anthologie nègre de nombreux récits, contes, fables et légendes empruntés à divers folklores africains et expliquant l’origine du monde. On y trouve d’ailleurs de nombreux points communs, mais aussi points de convergence, avec les textes fondateurs des cultures occidentales et judéo-chrétiennes, comme je vous en laisse juger avec cet extrait :

À l’origine des choses, tout à l’origine, quand rien n’existait, ni homme, ni bêtes, ni plantes, ni ciel, ni terre, rien, rien, rien, Dieu était et il s’appelait Nzamé. Et les trois qui sont Nzamé, nous les appelons Nzamé, Mébère et Nkma. Et au commencement, Nzamé fit le ciel et la terre et il se réserva le ciel pour lui. La terre, il souffla dessus, et sous l’action de son souffle naquirent la terre et l’eau chacune de son côté.
Nzamé a fait toutes choses : le ciel, le soleil, la lune, les étoiles, les animaux, les plantes, tout. Et quand il eut terminé tout ce que nous voyons maintenant, il appela Mébère et Nkwa et leur montra son œuvre :
– Ce que j’ai fait est-il bien? leur demanda-t-il.
– Oui, tu as bien fait, telle fut leur réponse.
– Reste-t-il encore quelque autre chose à faire ?
Et Mébère et Nkwa lui répondirent :
– Nous voyons beaucoup d’animaux, mais nous ne voyons pas leur chef ; nous voyons beaucoup de plantes, mais nous ne voyons pas leur maître ?
Et pour donner un maître à toutes choses, parmi les créatures, ils désignèrent l’éléphant, car il avait la sagesse, le léopard, car il avait la force et la ruse, le singe, car il avait la malice et la souplesse.

Zhihong-Pourquoi-le-tigre-ne-grimpe-pas-aux-arbresDe nos jours, les éditions du Seuil Jeunesse, entre autres, ont publié dans la collection Les Petits Contes du tapis quelques contes étiologiques récents fort intéressants : Pourquoi la carapace de la Tortue, magnifiquement illustré par Benjamin Lacombe, Pourquoi le tigre ne grimpe pas aux arbres, tout aussi magnifiquement illustré à l’aquarelle par He Zhihong, L’escargot et l’éléphant sur l’origine de la coquille de l’escargot… On trouve dans ces ouvrages une recherche graphique très soignée et des histoires fantaisistes qui jouent beaucoup sur l’oralité et la musicalité du texte. Ces caractéristiques en font les dignes émules de Kipling dont le travail d’écriture joue également sur les sonorités de manière très poussée dans Histoires comme ça !

Les contes étiologiques de Kipling

Entre inventivité et tradition

Le recueil de contes étiologiques Histoires comme ça aborde les questions de l’origine de nombreux animaux, mais aussi de l’écriture (la première lettre, l’alphabet). On y trouve les histoires suivantes :
La Baleine et son gosier,
Comment le Chameau eut sa bosse,
Le Rhinocéros et sa peau,
Le Léopard et ses taches,
L’Enfant d’éléphant,
La complainte du petit kangourou,
Le Commencement des tatous,
La Première Lettre,
Comment s’est fait l’alphabet,
Le Chat qui s’en va tout seul,
Le Papillon qui tapait du pied.
Kipling nous raconte au fil des pages, de manière très inventive et très poétique, pourquoi l’éléphant a une trompe, comment la baleine a eu ses fanons, d’où vient la bosse du chameau, comment est né l’alphabet, etc. Dans cette mesure, son texte s’intègre parfaitement dans la tradition du conte étiologique, proposant des origines merveilleuses et non-scientifiques au monde qui nous entoure.

De plus, il existe dans le genre du conte une forte tradition orale, de transmission par la parole. La notion d’oralité du conte a une importance majeure dans sa diffusion, par le biais les conteurs. Le conteur est celui qui raconte une histoire sans supports écrits, en improvisant le texte. Le statut du conteur varie selon les époques, cultures et pays d’origine (vous pouvez découvrir ici mon article consacré au kamishibaï, à propos des conteurs itinérant japonais des années 1950), mais le conteur a partout cette particularité de raconter des histoires pour un public dont il doit capter l’intention. Aussi, les jeux avec les sons sont primordiaux dans le contenu des contes. Kipling a repris cette notion d’oralité dans son écriture, tant et si bien qu’il me paraît primordial de les lire à voix haute, sous peine de passer à côté de la caractéristique la plus délicieuse de ses contes : leur musicalité.

C’est le moment de saluer l’excellent travail de traduction de Robert d’Humières et de Louis Fabulet qui ont permis aux lecteurs français de savourer le charme musical kiplingien des Histoires comme ça ! Pour comprendre de quoi je parle, voici les premières lignes de How the Whale Got His Throat suivi de sa traduction française La Baleine et son gosier :

In the sea, once upon a time, O my Best Beloved, there was a Whale, and he ate fishes.
He ate the starfish and the garfish, and the crab and the dab, and the plaice and the dace, and the skate and his mate, and the mackereel and the pickereel, and the really truly twirly-whirly eel.

Il y avait une fois, ô ma Mieux-Aimée, il y avait dans la mer une Baleine, et qui mangeait les poissons.
Elle mangeait le mulet et le carrelet, le merlan et le poisson volant, le turbot et le maquereau, l’anguille, sa fille et toute sa famille qu’a la queue en vrille.

Comme vous pouvez le remarquer, la traduction française reproduit avec un grand soin les jeux sonores de ce passage. Par exemple, les rimes internes lors de l’énumération des poissons sont respectées, au dépend d’une traduction parfaitement littérale. En effet, au lieu de traduire « the starfish and the garfish » par « l’étoile de mer et l’orphie » (traduction littérale), les traducteurs ont opté pour « le mulet et le carrelet », favorisant ainsi la musicalité du texte rythmé par un jeu de rimes internes.

Cette relation entre production écrite et culture orale n’est pas sans rappeler la littérature africaine. D’ailleurs de nombreux personnages-animaux du recueil sont originaires d’Afrique (chameau, léopard, rhinocéros, éléphant…). Cette oralité est manifeste via des jeux sur les sonorités et les rythmes comme les rimes internes précédemment évoquées, mais aussi des allitérations (répétition d’un même son consonne), des assonances (répétitions d’un même son voyelle), des onomatopées, les énumérations, les gradations, etc. L’ensemble permet une lecture à voix haute très vivante et très captivante, mais aussi assez ardue : essayer donc de lire à voix haute cet extrait (sélectionné en quelques secondes) sans accroc : « Là-dessus le Serpent-Python-Bicolore-de-Rocher se détortilla très vite du rocher et cogna l’Enfant d’Eléphant de son écailleuse et fouettante queue » !

Éditions et illustrations

On peut trouver ces histoires éditées séparément dans des albums pour les jeunes enfants, mais aussi en œuvre intégrale. Personnellement, j’aime beaucoup l’édition de Folio Jeunesse parce qu’elle contient les illustrations originale de Kipling lui-même. Il s’agit d’estampes en noir et blanc, très élégantes, comme je vous laisse en juger :

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Illustration originale de L’Enfant d’éléphant

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Illustration originale de La Baleine et son gosier

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Illustration originale de La complainte du petit kangourou

Depuis et compte tenu du succès de ce livre, de nombreux dessinateurs ont proposé de très belles illustrations pour accompagner le texte de Kipling. En France, on trouve plusieurs albums avec des styles graphiques plus modernes que les gravures de Kipling et plus attrayants pour les enfants. Voici une petite sélection, non-exhaustive bien sûr, d’éditions françaises sous forme d’albums d’Histoires comme ça :

Hervé le Goff propose des illustrations chaudes et très colorées pour illustrer joliment deux contes de Kipling : L’Enfant d’éléphant et Le Chat qui s’en va tout seul. Ces livres sont deux albums dont une grande place est donnée aux illustrations qui apportent une atmosphère chaleureuse non négligeable aux récits de Kipling. Très beaux ouvrages édités chez Flammarion.

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Justine Brax illustre magnifiquement Kipling dans un ouvrage présentant une sélection de contes et de poèmes de l’écrivain britannique. Les illustrations sont dans l’air du temps, très modernes, personnellement, je suis très fan de ce graphisme très stylisé et coloré. Seul bémol, le texte originellement traduit par Robert d’Humières et Louis Fabulet a été retravaillé, perdant un peu de son rythme si particulier et si séduisant pour les lectures à voix haute. Ce très beau livre est édité chez Milan Jeunesse.

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Illustration de La Baleine et son gosier

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Illustration de Comment le Chameau eut sa bosse

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Dans un style graphique plus naïf, on trouve le joli album illustré par Sébastien Pelon qui comprend les contes de Kipling sur les animaux. Les illustrations, également très présentes, sont très douces et s’intègrent harmonieusement dans une mise en page de qualité. J’aime beaucoup cet album, édité chez Auzou, que je trouve parfaitement adapté aux jeunes enfants.

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Anne

Histoires comme ça, Rudyard Kipling, traduit par Robert d’Humières, Louis Fabulet et Pierre Gripari, Folio Junior, 1987
L’Enfant d’éléphant, Rudyard Kipling, Hervé Le Goff (Illustrations), Flammarion, Père Castor, 2007
Le Chat qui s’en va tout seul, Rudyard Kipling, Hervé Le Goff (Illustrations), Flammarion, Père Castor, 2008
Histoires comme ça, Rudyard Kipling, traduit par Emmanuelle Pingault, Justine Brax (Illustrations), Milan Jeunesse, 2009
Histoires comme ça, Rudyard Kipling, Sébastien Pelon (Illustrations), Auzou, 2013

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