Odyssées francophones : François Cheng

Troisième épisode d’une série de chroniques sur quelques livres francophones majeurs, qui font tous des relectures originales de l’Odyssée d’Homère. En effet, beaucoup d’écrivains étrangers, partis de chez eux pour la France, puis revenus après un long séjour d’errance dans leur pays natal, ont raconté ce voyage géographique et intellectuel en s’inspirant du parcours d’Ulysse, qui quitta Ithaque pendant 20 ans, retenu par une guerre et par le courroux d’un dieu vengeur…

Lire ici le premier livre de cette série : Cahier d’un retour au pays natal, Aimé Césaire, 1939.
Lire ici le deuxième livre de cette série : L’Ignorance, de milan Kundera, 2000.
Troisième livre de cette série : Le Dit de Tianyi, François Cheng, 1998.

Portrait de François Cheng Paris, juin 2001

Portrait de François Cheng
Paris, juin 2001

Vous n’allez peut-être pas le croire, mais je peux vous prouver qu’au moins un de nos académiciens est un écrivain intéressant. Il s’agit de François Cheng, qui est un intellectuel faisant le grand écart entre la Chine et la France. Il travaille avec des grands peintres (dont Zao Wou-Ki, qui lui aussi est venu de Chine en France), publie des essais théoriques sur la peinture ainsi de que nombreux recueils de poèmes. Le dit de Tianyi est son premier roman, qu’il a publié à l’âge honorable de 69 ans.

La structure globale du livre :

Le dit de Tianyi est un grand roman initiatique, suivant à la fois la tradition chinoise et occidentale : sa structure générale reprend ainsi celle de l’Odyssée, avec laquelle l’auteur « converse » en opérant de multiples et subtiles variantes.

Il suit le principe du récit enchâssé (un récit dans le récit), très utilisé dans les romans fondateurs (Les 1001 nuits, l’Odyssée…) : dans l’avant-propos, le premier narrateur rencontre Tianyi, usé par l’âge. Celui-ci lui confie un long manuscrit racontant l’histoire de sa vie, constituant alors le récit principal du livre.

Camp de rééducation - Beijing Tuhane Farm

Des prisonniers d’un camp de « rééducation » à la ferme de Tuhane, Beijing. 1955

Le manuscrit de Tianyi comporte trois grandes parties intitulées « Épopée du départ », « Récit d’un détour » et « Mythe du retour ». En effet, Tianyi, originaire de Chine, voyagera en Occident, et plus particulièrement en France, avant de revenir en Chine dans des circonstance tragiques. L’itinéraire « départ – détour – retour » est une référence directe au parcours d’Ulysse, parti d’Ithaque pour faire la guerre aux Troyens, errant ensuite sur les mers avant de retourner à son pays natal (chaque livre présenté dans ce dossier « Odyssées francophones » suit d’ailleurs ce même schéma). Chaque partie est placée sous le signe d’un genre narratif : l’épopée, récit guerrier, le récit, terme plus neutre, et le mythe, qui est ici un terme ambivalent : est-ce un récit fondateur ou une illusion ? Sachant que dans la dernière partie du livre, Tianyi sera prisonnier dans un « camp de rééducation », je crois qu’on peut tout à fait parler d’illusion…

L’Ami, l’Amante, l’Autre.

Chaque personnage principal est évoqué à la fois dans sa complexité et dans son appartenance à un récit antérieur, déjà écrit maintes et maintes fois en Chine aussi bien qu’en Occident. Pour signifier cette appartenance, les personnages principaux sont souvent nommés par leur fonction primordiale, qu’accentue encore l’usage de la majuscule :
– Haolang est « l’Ami »
– Yumei est « l’Amante »
– Une autre figure fera son apparition dans ce triangle amoureux : « le Visiteur ». Cet « Visiteur » qui vient hanter Tianyi, c’est l’altérité en lui-même, il apparaît lors d’hallucinations cauchemardesques causées par la maladie. Un Autre en lui-même, une force de mort qui essaie de causer sa perte. La figure de l’Autre parasitant en quelque sorte un corps d’emprunt se trouve d’ailleurs déjà évoquée au début du livre : tout enfant, Tianyi tombe malade et se sent « étranger à [lui]-même ». Pour avoir, dans sa naïveté enfantine, répondu à l’appel d’une âme errante, il comprend très tôt qu’il est

« une âme égarée dans un corps d’emprunt. Tout, chez moi, sera décalé. Jamais les choses ne pourront coïncider tout à fait. J’en étais persuadé ; c’était là, à mes yeux, l’essence de ma vie, ou de la vie tout court. »

Le Destin et l’errance

Le thème du destin sous-tend tout le livre ; Tianyi l’affirme lui-même : « je savais que mon destin serait d’errer. » En effet, il erre tel Ulysse emporté par la colère de Poséidon. Tous les grands choix qu’il fait dans sa vie lui sont faits presque malgré lui. Tout comme Poséidon, en le plongeant dans la tourmente, ne cesse de perdre Ulysse, Tianyi est emporté par son destin et n’a que peu de prise sur lui (les choix qu’il parviendra à faire seront donc d’autant plus importants.) Ainsi, il reviendra en Chine non pas suite à une décision mûrement réfléchie, mais à cause d’un deuil qui ne lui laissera pas d’autres perspectives :

Le sol se dérobait sous mes pieds. (…) Plus exactement : tous les sols que j’avais parcourus durant ces années de pérégrinations s’effondraient un à un, ne laissant plus à l’horizon qu’un seul sol, ce lointain sol natal. Sans lui, rien d’autre pour me soutenir. »

Ulysse - Odyssée

Ulysse, le héros errant, représenté ici avec son bâton de pèlerin

Son destin n’est pas d’accomplir de hauts faits, de triompher de tous les dangers par la ruse, mais simplement de vivre – voire même simplement de survivre. Au fond, la seule ruse dont il fera preuve lui permettra de se faire interner dans un « camp de rééducation » en Sibérie pour y retrouver son ami, prisonnier lui aussi dans cette région. L’épopée de l’errance devient non plus le combat d’un homme aux prises avec une colère divine, mais le parcours d’un être cherchant sa voie pour témoigner le plus fidèlement possible des tumultes de la vie. C’est en cela que Tianyi est un personnage résolument moderne : la comparaison au parcours épique du héros antique sert à l’ancrer fortement dans la tradition littéraire classique, mais cette comparaison joue aussi par contraste, puisque le personnage de roman n’a plus rien d’héroïque, que les dieux ont disparu, que le monde n’a plus de centre ni de sens, que les vérités individuelles, déjà difficiles à saisir, s’ajoutent à la somme des vérités de chaque individu, et que la seule puissance extérieure exerçant une influence (souvent néfaste : la comparaison avec Poséidon tient toujours) sur la vie des hommes est politique.

Au milieu de cette tourmente, que reste-t-il donc à Tianyi ? L’art – la peinture (son métier), la poésie (le métier de l’Ami), le théâtre (Yumei, l’Amante, est comédienne), la littérature (une partie du livre se présente comme son autobiographie) – et l’amour, à travers les personnages de Yumei (l’Amante) et de Véronique, son amante française. L’art et l’amour, seules manières pour lui de dire le monde, d’être au monde en tant qu’ils sont l’expression d’une rencontre entre soi et un autre soi : un alter ego. Ainsi, l’Amante se dévoile à Tianyi et le décrit comme « un être infiniment moi-même et infiniment autre ». Cet enrichissement mutuel se retrouvera également dans l’attirance de Tianyi pour la culture occidentale, dont il est tombé amoureux.

S’approprier une culture étrangère, pourquoi ?

Très tôt dans son récit, Tianyi évoquera « l’appel de l’Occident » qu’il reçut durant sa jeunesse, en un exotisme pour nous inversé : cet appel se retrouve dans les livres occidentaux (le poème « Parfum exotique » de Baudelaire s’applique pour lui à l’Europe), dans la peinture (« L’œuvre de Van Gogh résonnait comme un appel fraternel« ), le cinéma américain (« Les habitants de cet univers avaient un autre rapport avec les paysages, un autre rapport aussi entre eux » ; c’est pour lui « une autre planète« ), et même dans les pâtisseries : « cette expérience, anodine, de mon premier contact avec l’Occident m’avait préparé à accueillir tout ce qui venait de plus loin. »

Le premier contact avec la musique classique occidentale est la découverte du mouvement lent du concerto pour violoncelle de Dvorak, entendu comme un « arrachement » :

Il fit naître en moi l’image du voyageur qui retourne au pays après une longue absence, telle qu’elle est maintes fois décrite dans la poésie chinoise.

Il existe donc bien une fraternité entre ces cultures si différentes, et Tianyi comprend très tôt la nécessité de s’ouvrir à l’occident :

Il faut bien cet extrême autre pour nous secouer.

Fabienne Verdier, peintre et calligraphe française, est quant à elle allée à la rencontre de la culture picturale chinoise

Fabienne Verdier, peintre et calligraphe française, est quant à elle, allée à la rencontre de la culture picturale chinoise. Le bien fondé d’une telle entreprise paraît évident, au vu de résultats tels que celui-ci.

Mais d’abord, Tianyi va apprendre la tradition picturale chinoise chez un maître en peinture, lui aussi allé en Occident : la tradition « prépare à la vraie rencontre avec un autre, à l’affronter sans se perdre« , lui enseigne-t-il. Il doit d’abord maîtriser la tradition chinoise avant d’aller à la rencontre des autres cultures. Enfin, Tianyi ira à la rencontre de la culture occidentale, particulièrement des peintres flamants et italiens. La surabondance de cette culture nouvelle va cependant le submerger, et, malade, il va avoir une révélation sur le rôle et la valeur de l’art :

Ces toiles que j’admire en ce moment, dans l’état où je me trouve, me sont-elles de quelque secours ? Me guérissent-elles de ma peur, de ma soif, de ma blessure, de ma solitude ?

Tianyi choisit de ne plus se laisser guider par les valeurs académiques, mais par sa « propre clé » :

Désormais, devant toute œuvre, je mettrais en avant mon « état maladif » et me demanderais chaque fois si oui ou non elle me guérit, me comble, me tire hors des ornières du dégoût et me réconcilie avec la vraie vie.

Je trouve ce passage particulièrement beau, en tant qu’il exprime une vérité tout à fait éclairante : l’art, loin d’être perçu comme une ornementation ou un divertissement, permet d’affronter la dureté de la vie en tant que les créations d’alter ego expriment, dans leurs similitudes autant que dans leurs différences, une fraternité de la douleur d’être au monde. Ce nouvel état d’esprit va lui permettre non seulement de « trier » les œuvres pour lui importantes, mais aussi et surtout de devenir, à son tour, un artiste :

Ne sois jamais quémandeur sur cette terre. Sois celui qui reçoit tout, même l’inconcevable. Et toutes les choses dont tu es le réceptacle, tu les porteras jusqu’au bout, afin que ceux qui cherchent consolation en toi survivent…

 Conclusion en forme de nuages

Le Dit de Tianyi est un livre foisonnant, plein de beauté et de douleur, d’élans poétiques et de brusques retours à la réalité la plus triviale. Le talent de François Cheng est de savoir conjuguer ces oppositions pour rendre compte de la complexité du parcours d’un homme tiraillé par son destin, sans jamais céder à certaines facilités d’écriture. L’œuvre est à la fois très accessible et très complexe, belle et effrayante. En guise de conclusion, je voulais vous faire partager cette magnifique description de paysage nuageux, métaphore de la beauté insaisissable de la nature autant que du travail de l’artiste pour saisir une réalité dans ce qu’elle a de plus évanescent :

Dai Jin, "paysage dans le style de Yan Wengui", encre sur papier, début de la dynastie Ming.

Dai Jin, « paysage dans le style de Yan Wengui », encre sur papier, début de la dynastie Ming.

« Brumes et nuages du mont Lu », si célèbres qu’ils s’étaient mués en proverbe pour désigner un mystère insaisissable, une beauté cachée mais ensorcelante. Par leurs mouvements capricieux, imprévisibles, par leurs teintes instables, rose ou pourpre, vert jade ou gris argent, ils transformaient la montagne en magie. Ils évoluaient au milieu des multiples pics et collines du mont Lu, s’attardant dans les vallées, s’élevant vers les hauteurs, maintenant ainsi un constant état de mystère. De temps à autre, subitement ils s’effaçaient, révélant alors au regard des hommes toute la splendeur de la montagne. Avec leurs corps soyeux et leur parfum de santal mouillé, ces brumes et ces nuées paraissaient tel un être à la fois charnel et irréel, un messager venu d’ailleurs pour dialoguer un instant ou longuement, selon les humeurs, avec la terre. Certains matins clairs, elles pénétraient par les volets, en silence, chez les hommes, les caressaient, les enveloppaient de leur douceur intime. Pour peu qu’on veuille les saisir, elles s’éloignaient tout aussi silencieusement, hors de portée. Certains soirs, les brumes denses qui montaient, rencontrant les nuages en mouvement, provoquaient une précipitation et amenaient les ondées, qui déversaient leur eau pure dans les pots et les bocaux déposés par les habitants du village au pieds des murs.C’est avec cette eau que ces derniers faisaient le meilleur thé du coin. Une fois les averses passées, rapidement, les nuages se déchiraient et, le temps d’une éclaircie, laissaient voir le plus haut mont. Entouré de collines, ce dernier ne conservait pas moins tout le mystère de son altière beauté, avec ses rochers fantastiques dangereusement dressés, qu’auréolait une végétation elle aussi fantastique, réverbérant la lumière indécise du soir. Pendant ce temps, les nuages regroupés à l’est formaient une immense mer étale dont les flots portaient le soleil couchant comme un vaisseau de rêve scintillant de mille feux multicolores. Un instant après, le sommet se drapait de brume mauve, devenait à nouveau invisible. Comme il se doit, d’ailleurs, puisque c’est l’heure où le mont Lu effectue sa randonnée quotidienne en direction de l’ouest, pour rendre hommage à la Dame de l’Ouest des taoïstes ou pour saluer Bouddha. À ce moment, l’univers avait l’air de se révéler dans sa réalité cachée : il était en perpétuelle transformation.

Le Dit de Tianyi, François Cheng, Albin Michel / Le Livre de Poche, prix Femina 1998.

Louis.

Publicités

4 réflexions sur “Odyssées francophones : François Cheng

  1. Merci beaucoup pour cet article, vous donnez vraiment envie de le lire ! L’Odyssée était déjà un de mes livres préférés, et je pense que je vais aimer aussi le roman de François Cheng. On sent que celui-ci est aussi un poète.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s