Que penser des livres genrés pour les enfants ?

extrait_rose-bonbon_adela-turinDe plus en plus, nous trouvons en librairie des livres dits pour les filles et des livres dits pour garçons. Difficile de passer à côté ! Rayon fille, c’est la féérie du mauvais goût : rose bonbon, strass et paillettes, princesses et poneys. Rayon garçon, ça se veut viril : bleu gendarme et rouge pompier, des voitures, des motos et surtout, des gros camions ! Autant dire que les éditeurs n’ont pas peur de s’engouffrer dans les clichés sexistes les plus grossiers qui soient ! Fort heureusement, quelques éditeurs s’attachent à offrir aux petites lectrices et aux petits lecteurs des ouvrages suivant une ligne éditoriale non-sexiste totalement assumée !

Un festival de clichés sexistes

Martine petite mamanLa grande majorité de l’offre en matière de livres jeunesse genrés propose à nos enfants des représentations totalement stéréotypées et dépassées de ce qu’est une fille et de ce qu’est un garçon. Dans ce type d’ouvrage, les filles sont toujours représentées en jupe ou en robe et manifestent un intérêt certain pour des activités dites « féminines », souvent en lien avec le maternage (des poupées, des petits animaux blessés et des poneys, ne les oublions pas !). L’archétype du genre est Martine, qu’on ne présente plus et qui continue à très bien se vendre. Personnellement, j’ai toujours été, même enfant, très mal à l’aise devant ces ouvrages : je me demandais pourquoi Martine était la mère de son frère. Je me le demande encore… Et des héroïnes de ce type, on en trouve à foison !

pirate

Remarquez, sur la couverture de ce livre « pour garçon » de chez Fleurus, comme les lignes de fuite, représentées chacune par un symbole phallique (l’épée et le crochet), convergent vers le pénis du pirate, symbolisé par le pistolet dans la ceinture !

Quant aux livres pour garçon, il offre à nos bambins une représentation virile et uniquement virile de ce que est un homme. Pirates, cow-boys, pompiers, chevaliers ! Tous ces petits héros impétueux vivent des aventures palpitantes démontrant aux petits lecteurs que pour être un homme, il faut du courage (qualité présentée d’ailleurs comme exclusivement masculine), mais surtout beaucoup, beaucoup, beaucoup de testostérones ! De plus, la représentation de la femme dans ces ouvrages est totalement passive, ce qui n’invite pas nos enfants à avoir l’esprit ouvert !

On remarque, aussi bien chez les éditeurs que chez certains parents, une crainte obsessionnelle de l’homosexualité, particulièrement pour les garçons. De ce point de vue, on tolère davantage les livres évoquant des filles qui s’intéressent aux activités dites « masculines ». Elles sont alors présentées comme des « garçons manqués » (quelle horrible expression !) avec un caractère bien trempé, contrastant avec les petites héroïnes douces et dociles comme Martine. Pour les garçons, on assiste à une prohibition sans concession du rose, des cœurs, des paillettes et du moindre détail nuisant à leur virilité, cela renverrait trop au stéréotype, encore un, de la « folle » à la Michel Serrault. On en est encore là… Cela ne laisse pas beaucoup de place aux petits malins qui souhaitent s’orienter vers des activités dites « féminines ».

Alors oui, je veux bien croire que, dans la cellule familiale, le père et la mère ont pu avoir chacun un rôle bien distinct. Cependant, ce schéma a évolué et, la figure maternelle du XXIe siècle n’a plus grand-chose à voir avec la « maman gâteau » des années 1950, de même, la figure paternelle est de moins en moins patriarcale ! Notre société tend, tant bien que mal, vers une égalité des sexes, alors pourquoi entretenir des stéréotypes qui n’ont plus lieu d’être ? Dans le genre, les éditions Fleurus sautent à pieds joints dans les clichés les plus grossiers avec les collections « P’tit garçon » et « P’tite fille » qui s’adressent aux tout-petits. Ça serait risible si ça n’était pas si pathétique !

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Garçon et fille, aucun n’est épargné ! Les « P’tits garçons » ne semblent avoir d’autres intérêts que les véhicules. Un peu réducteur non ? Quant aux « p’tites filles », elles s’intéressent à bien plus de choses, comme leur foyer (ménage, pouponnage), les princesses et les fées, évidemment, et les métiers de filles (secrétaire, vétérinaire, coiffeuse). Vous remarquerez d’ailleurs que, même quand elle « joue au docteur », la « p’tite fille » est vêtue comme une infirmière… Affligeant !

Des livres genrés non-sexistes

Fort heureusement, il existe une offre qui cherche volontairement à se démarquer de ces représentations sexistes. De plus en plus d’éditeurs s’imposent une ligne éditoriale non-sexiste et proposent à nos enfants, filles et garçons, des ouvrages ne bridant pas leurs différences. Je ne vais pas ici parler les livres dégenrés, c’est-à-dire des livres dont la cible est les enfants, quelque que soit leur sexe. Des livres comme ça, on en trouve à foison et ils représentent une grande majorité d’albums pour la jeunesse. Je vous propose ici une sélection, non-exhaustive évidemment, d’ouvrages jeunesse s’adressant soit aux filles, soit aux garçons, soit aux deux, mais avec une volonté de casser les clichés sexistes sans confusion des genres.

C’est le cas de la maison d’édition Talents hauts qui défend une ligne éditoriale luttant pour l’égalité des sexes et publie donc « des albums garantis 100% sans sexisme ! ». Ces albums cassent les préjugés véhiculés habituellement sur les filles et les garçons. On trouve ainsi dans le catalogue de Talents hauts des livres comme La Catcheuse et le Danseur, qui raconte comme deux amis vont inspirer leurs camarades en ayant le courage d’assumer leur différence, La Poupée d’Auguste, qui relate le combat d’un petit garçon qui veut une poupée malgré les moqueries des autres garçons, J’aime pas la danse relatant l’histoire d’une petite fille que sa mère oblige à faire de la danse, ou encore Des filles dans l’équipe qui parle d’une équipe de football féminine…

talents-hauts_ La déclaration des droits des garçons talents-hauts_ La déclaration des droits des fillesDeux ouvrages remarquables, soutenu par Amnesty International : La déclaration des droits des garçons et La déclaration des droits des filles. Voici ce qu’on peut y lire :

« Les garçons comme les filles ont le droit de pleurer, de jouer à la poupée, de porter du rose, d’être bons en lecture, de ne pas être tous les jours des super-héros, d’aimer qui ils préfèrent : fille ou garçon (ou les deux). »

« Les filles comme les garçons ont le droit d’être débraillées, ébouriffées, écorchées, agitées, de choisir le métier qu’elles veulent, de ne pas être tous les jours des princesses, d’aimer qui elles préfèrent : garçon ou fille (ou les deux). »

Dînette dans le tractopelleCes ouvrages s’adressent aussi bien aux enfants qu’à leurs parents. Cette double cible, enfants et parents, se retrouve dans plusieurs albums édités chez Talents Hauts : le message critique délivré dans ces histoires s’adresse davantage aux parents. Par exemple, Dînette dans le tractopelle raconte comment les pages roses et les pages bleues d’un catalogue de jouets se voient recollées dans le désordre, permettant à une poupée de jouer au tractopelle et à une figurine pour garçon à la dînette. Il s’agit évidemment d’une critique dénonçant le sexisme du marketing des jouets. Néanmoins, je crains que ces préoccupations dépassent un peu les enfants auxquels ce livre est destiné. De plus, les parents qui achètent ce type d’ouvrages partagent déjà les mêmes idées. Le message fonctionne alors en vase clôt, et c’est fort dommage !

À quoi tu joues ?On peut également trouver chez d’autres petits éditeurs certains titres cassant les clichés féminins et masculins. Les éditions Sarbacane osent beaucoup de titres inattendus. Par exemple, l’album À quoi tu joues ? s’amuse à présenter de nombreux clichés sexistes, comme « Les garçons ça jouent pas à la dînette », avec comme illustration une petite fille s’adonnant au jeu en question : l’enfant peut alors soulever un rabat et découvrir une photo d’un garçon jouant à la dînette, prouvant ainsi que si, les garçons, ça jouent à la dînette ! De nombreux clichés sexistes y sont déclinés de la même manière, comme « Les garçons, ça jouent pas à la poupée », « Les filles, ça jouent pas à la voiture », etc. Cet ouvrage est également soutenu par Amnesty International.

rose bonbon de Adela Turin et Nella BosniaHeureusement, on trouve chez certains gros éditeurs quelques perles, et ce, de plus en plus, comme Rose bonbon qu’Acte Sud Junior a récemment réédité : il s’agit d’un conte métaphorique racontant l’histoire de Pâquerette, une jeune éléphante issue d’une tribu où les femelles doivent rester enfermées dans des enclos et manger des fleurs roses pour avoir la peau aussi rose que leur maman, pendant que les mâles peuvent aller et venir librement. Pâquerette est la seule à ne pas rosir, ce qui inquiète ses parents car elle ne trouvera pas d’époux si elle ne rosit pas. Ce livre traite de la parité et du féminisme, Pâquerette finissant par trouver le bonheur en se mêlant aux mâles et en devenant indépendante. Écrit par la féministe Adela Turin, cet ouvrage est initialement paru en 1975, aux éditions Des femmes qui s’attachent à proposer une littérature pour enfants non-sexiste. C’est depuis devenue un classique du genre, malheureusement toujours d’actualité…

La Catcheuse et le Danseur, Estelle Spagnol, Talent hauts, 2010, 32 pages, 11.70€
La poupée d’Auguste, Charlotte Zolotow et Clothilde Delacroix, Talent hauts, 2012, 24 pages, 12.50€
J’aime pas la danse, Stéphanie Richard et Gwenaëlle Doumont, Talent hauts ,2015, 32 pagesn 10.90 €
La déclaration des droits des garçons, Elisabeth Brami et Estelle Billon-Spagnol, Talent hauts, 2014, 32 pages, 11.90€
La déclaration des droits des filles, Elisabeth Brami et Estelle Billon-Spagnol, Talent hauts, 2014, 32 pages, 11.90€
Dînette dans le tractopelle, Christos et Mélanie Grandgirard, Talent hauts, 2009, 24 pages, 11.70€
À quoi tu joues ?, Marie-Sabine Roger et Anne Sol, Sarbacane, 2009, 30 pages, 15.90€
Rose Bonbon, Adela Turin et Nella Bosnia, Acte Sud Junior, 2014, 40 pages, 4.95 €

Anne

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5 réflexions sur “Que penser des livres genrés pour les enfants ?

    • Merci beaucoup. Effectivement, ce conte n’est pas du tout genré, même si le héros est une fille. C’est pour cela qu’il a une valeur universelle et atemporelle, et qu’il nous touche tous ! D’ailleurs, Andersen a souvent écrit autour de personnages féminins courageux, on lui reprochait même son écriture « féminine », délicate : il s’en est amusé en la métaphorisant dans la Princesse au petit pois !

      J'aime

  1. Article très intéressant. Merci pour ces noms d’ouvrages non genrés, cela donne des idées de cadeaux réfléchis et pas idiots pour des gamins.
    J’ai écrit un mémoire sur la presse jeunesse il y a deux ans, et ces stéréotypes de genre s’y retrouvent malheureusement, et toujours chez les mêmes éditeurs, Fleurus en tête. L’important pour les parents est de se renseigner sur les convictions de la maison d’édition en question, et celle là n’est pas réputée pour son ouverture d’esprit, notamment en matière de sexualité. Ado, je possédais leur fameux Dico des filles, qu’ils rééditent chaque année : à 14 ans donc, j’y lisais que les règles c’est sale, la masturbation c’est égoïste chez une fille, une fille ça se maquille et ça respecte ses frères/pères/maîtres… pas génial pour la construction personnelle !

    Aimé par 1 personne

    • Entièrement d’accord !
      Je suis estomaquée par le contenu du Dico des filles de Fleurus : je savais qu’ils allaient loin, mais là, on fait un saut en arrière d’un bon siècle !!! Fleurus est vraiment la maison d’édition à fuir !!!

      Aimé par 1 personne

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