Pourquoi a-t-on besoin d’histoires ?

On ne s’intéresse pas à la littérature sans se poser au moins une fois la question de la place des histoires dans nos vies. Si on répond un peu trop rapidement, on affirmera que l’intérêt d’une histoire peut être double : informer et divertir. Tâchons tout de même de creuser la question, en considérant les nombreux sens que peut revêtir ce mot.

Histoire : emprunt au latin historia, « récit d’événements historiques », mais aussi « récit fabuleux, sornettes », lui-même pris au grec historia, « recherche, enquête, information » et « résultat d’une enquête », d’où « récit », « œuvre historique ».

(Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, 2012.)

Chercher des histoires – avoir une histoire

D’emblée, la notion d’histoire est ambiguë : vérité ou mensonge ? Informer ou divertir ? Dès la consultation de l’étymologie de ce mot, on sent bien qu’on est en présence d’un conflit. Car « chercher des histoires », c’est d’abord chercher le conflit.

Ne fais pas d’histoires et mange ta soupe !

(Tous les parents du monde, au moins une fois dans leur vie)

Lorsqu’on cherche des histoires, on cherche un problème, et créer des problèmes, c’est aussi questionner sa place dans le monde. Lorsque le jeune enfant refuse sa soupe, lorsque l’adolescent contredit systématiquement ses parents, ou lorsque l’adulte se lance dans des frissons interdits, ils commencent à créer de la fiction, à partir à l’aventure – une aventure dont ils espèrent qu’elle puisse dire quelque chose sur eux. Flaubert l’avait très bien montré lorsqu’il a raconté comment Emma Bovary a transgressé les lois morales pour sortir enfin de sa petite vie morne et sans histoires :

D’abord, ce fut comme un étourdissement ; elle voyait les arbres, les chemins, les fossés, Rodolphe, et elle sentait encore l’étreinte de ses bras, tandis que le feuillage frémissait et que les joncs sifflaient.
Mais, en s’apercevant dans la glace, elle s’étonna de son visage. Jamais elle n’avait eu les yeux si grands, si noirs, ni d’une telle profondeur. Quelque chose de subtil épandu sur sa personne la transfigurait.
Elle se répétait :  » J’ai un amant ! un amant ! «  se délectant à cette idée comme à celle d’une autre puberté qui lui serait survenue. Elle allait donc posséder enfin ces joies de l’amour, cette fièvre du bonheur dont elle avait désespéré. Elle entrait dans quelque chose de merveilleux où tout serait passion, extase, délire ; une immensité bleuâtre l’entourait, les sommets du sentiment étincelaient sous sa pensée, et l’existence ordinaire n’apparaissait qu’au loin, tout en bas, dans l’ombre, entre les intervalles de ces hauteurs.
Alors elle se rappela les héroïnes des livres qu’elle avait lus, et la légion lyrique de ces femmes adultères se mit à chanter dans sa mémoire avec des voix de soeurs qui la charmaient. Elle devenait elle-même comme une partie véritable de ces imaginations et réalisait la longue rêverie de sa jeunesse, en se considérant dans ce type d’amoureuse qu’elle avait tant envié. D’ailleurs, Emma éprouvait une satisfaction de vengeance. N’avait-elle pas assez souffert ! Mais elle triomphait maintenant, et l’amour, si longtemps contenu, jaillissait tout entier avec des bouillonnements joyeux. Elle le savourait sans remords, sans inquiétude, sans trouble.

Madame Bovary, G. Flaubert, 1857.

madame bovary

Jennifer Jones, interprétant Emma Bovary dans le film de Vincente Minelli (1949)

 

En trompant son mari, Emma devient moins la maîtresse de Rodolphe que de sa propre vie : elle qui a eu a subir continuellement le devoir de passivité qui incombait aux femmes, elle prend enfin son destin en main en se créant une histoire d’amour. Cet événement opère un changement en elle (« quelque chose du subtil ») : elle se crée un récit (« j’ai un amant ! ») qui la plonge dans une « passion, [une] extase, [un] délire » (on n’est pas loin de l’ambivalence vérité / mensonge contenue dans le mot histoire et évoquée plus tôt) en la mettant sur un pied d’égalité avec « les héroïnes des livres qu’elle avait lus ». Pour Emma, avoir une aventure, c’est partir à l’aventure ; chercher des histoires, c’est avoir une histoire.

 

« Il n’y a pas de famille sans histoire »

Cette citation est particulièrement intéressante, car elle joue – là encore – sur l’ambiguïté, et de ce fait, elle nous éclaire sur le rôle des histoires au sein de la famille.

Pour reprendre la définition précédente, cette phrase nous indique – si besoin était – que toute famille a en elle son lot de problèmes, plus ou moins graves. Pas de famille sans problèmes, pour personne, la vie n’est un long fleuve tranquille. On peut aussi comprendre cette phrase en se référant à la généalogie : l’arbre généalogique d’une famille – fût-il malmené ou greffé de toutes parts – est le socle de l’histoire cette famille. Ces deux sens sont les plus évidents, mais ils ne sont pas les seuls, car on trouve aussi deux autres termes se rapportant à l’histoire au sein d’une famille.

Michel Butor

Michel Butor, poète, romancier, essayiste. En plus, il a une bonne tête.

Nous savons qu’il n’y a pas de famille sans histoire généalogique. Lorsque l’histoire familiale est dévoyée – pour diverses raisons – on parlera alors de « mythe familial » (mettant davantage l’accent sur l’aspect fabulateur de la narration), dans le sens que Michel Butor donne au mot « mythe » :

Le mythe est un récit dont les éléments ne coïncident pas avec la réalité intégrale, mais qui, imaginaire, reproduit, par voie de tradition orale ou écrite, une tentative d’expliquer une difficulté d’ordre moral ou métaphysique. Il comble une lacune dans l’explication que l’homme se donne aux choses de la vie. Il motive un mystère.

(Michel Butor)

Cette narration fabulatrice, nous la trouverons également dans le « roman familial », qui consiste à s’inventer une autre famille que la sienne propre et à s’imaginer fils de prince, de roi, de riche, quand on est d’une famille modeste. Cette fabulation est une étape indispensable du développement du jeune enfant, qui se trouve lui-même des armes pour affronter son indépendance future.

Hormis ces considérations psychanalytiques, l’histoire joue un autre rôle au sein de la famille : celui de cohésion, de lien entre chacun de ses membres. Si elle ne se remarque pas forcément de prime abord, elle devient évidente lorsqu’elle vient à manquer :

Après la mort de sa femme, Josef constata que, sans conversations quotidiennes, le murmure de leur vie passée s’affaiblissait. Pour l’intensifier, il s’efforça de faire revivre l’image de sa femme, mais l’indigence du résultat l’affligea. Elle avait une douzaine de souvenirs différents. Il obligea son imagination à les redessiner. Il échoua.(…) Un jour, il se demanda : s’il additionnait ce peu de souvenirs qui lui restaient de leur vie commune, combien de temps cela ferait-il ? Une minute ? Deux minutes ?

Milan Kundera, L’Ignorance

Ainsi, le deuil révèle que les « conversations quotidiennes », les histoires que l’on se raconte et qui construisent inlassablement notre présent en s’appuyant sur notre passé. Lorsque ces conversations viennent à disparaître avec la perte d’un être cher, les souvenirs s’estompent à une vitesse inattendue, d’autant plus que la perte de ces souvenirs n’atténue en rien la douleur du deuil. De là vient certainement la nécessité pour de nombreux auteurs de fixer ces souvenirs, d’aller à la recherche du temps perdu, qui est le temps de l’histoire (le temps de la narration) : Marcel Proust, dans son œuvre monumentale, montre bien qu’il n’est nul question de faire revivre ce qui appartient irrémédiablement au passé, mais de construire une histoire qui puisse sublimer les souvenirs et impressions quotidiennes en œuvre littéraire, qui résistera (plus ou moins selon les cas) au passage du temps.

Faits, vérités et roman

«Cette brume insensée où s’agitent des ombres, comment pourrais-je l’éclaircir ?»

Raymond Queneau, cité par Georges Perec en épigraphe de W, ou le souvenir d’enfance (1975)

« La vérité a structure de fiction », disait, paraît-il, Jacques Lacan. Loin de moi vouloir me lancer dans une exégèse du maître des formulations hermétiques dans un domaine, la psychanalyse, que je ne maîtrise pas, je me bornerai à en dire ce que j’en ai compris au regard de mon axe d’étude.

Tag "La vérité a structure de fiction" dans "La Légende de Robin des Bois", par Manu Larcenet (2009)

Tag « La vérité a structure de fiction » dans « La Légende de Robin des Bois », par Manu Larcenet (2009)

Il faut bien distinguer les faits (multitude inépuisable de fragments pouvant avoir une influence plus ou moins directe sur un événement précis) de la vérité, par essence subjective, histoire racontée selon des codes et des valeurs propres à une société ainsi qu’aux individus qui la composent, structure logique et intelligible posée sur du chaos. Si la vérité a structure de fiction, cela signifie bien que nous savons distinguer le vrai du faux – la vérité de la fiction – mais que seules les fictions permettent une compréhension du monde en tant qu’elle sont déjà une structure de pensée.

Les plus belles histoires sont celles qui éclairent les possibles, qui tracent des chemins – plus ou moins balisés – au sein d’une complexité auparavant inextricable, au qui, parfois, dévoilent la complexité insoupçonnée d’un chemin par trop parcouru : « le roman qui ne dévoile pas une portion jusqu’alors inconnue de l’existence est immoral », déclare même Kundera dans L’art du roman.

Quand Dieu quittait lentement la place d’où il avait dirigé l’univers et son ordre de valeurs, séparé le bien du mal et donné un sens à chaque chose, don Quichotte sortit de sa maison et il ne fut plus en mesure de reconnaître le monde. Celui-ci, en l’absence du Juge suprême, apparut subitement dans une redoutable ambiguïté ; l’unique Vérité divine se décomposa en centaines de vérités relatives que les hommes se partagèrent. Ainsi, le monde des Temps modernes naquit et le roman, son image et modèle, avec lui.

Charlot lui-même perd toute sa raison au milieu des engrenages monstrueux des "Temps modernes"

Charlot lui-même perd toute sa raison au milieu des engrenages monstrueux des « Temps modernes »

Comprendre avec Descartes l’ego pensant comme le fondement de tout, être ainsi seul en face de l’univers, c’est une attitude que Hegel, à juste titre, jugea héroïque.
Comprendre avec Cervantès le monde comme ambiguïté, avoir à affronter, au lieu d’une seule vérité absolue, un tas de vérités relatives qui se contredisent (vérités incorporées dans des ego imaginaires appelés personnages), posséder donc comme seule certitude la sagesse de l’incertitude, cela exige une force non moins grande.

Milan Kundera, L’Art du roman, 1986.

Puis, lorsque le temps permet aux hommes de structurer un passé commun en vérités intelligibles, l’Histoire prend une majuscule, comme si elle devenait l’Histoire par excellence, celle qui nous unit tous. Cela dit, les vérités historiques restent tout de même des vérités relatives (attention : je parle bien de la relativité des vérités, et non pas de celle des faits, par nature indiscutables), et « l’Histoire avec sa grande hache » ne peut être comprise individuellement que par le biais de fictions, ce que démontre fabuleusement bien Perec dans W, ou le souvenir d’enfance : une autobiographie dont les vérités se dévoilent en parallèle d’une narration romanesque.

Je n’ai pas de souvenir d’enfance. Jusqu’à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j’ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j’ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m’adoptèrent.Cette absence d’histoire m’a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparente, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n’était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.“Je n’ai pas de souvenirs d’enfance” : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L’on n’avait pas à m’interroger sur cette question. Elle n’était pas inscrite à mon programme. J’en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l’Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps.

Georges Perec, W, ou le souvenir d’enfance (1975)

 Conclusion ?

Pour tout dire, je n’avais pas prévu de conclusion particulière à cet article. Comme vous avez pu le constater, il s’agit surtout d’une série de réflexions – le plus souvent empruntées à bien plus sage que moi – autour de la notion, très vague, d’histoire. Je souhaitais seulement vous faire partager ces quelques notes qui avaient pour but d’éclaircir cette question, d’éclairer les possibles contenus dans la question « Pourquoi a-t-on besoin d’histoires ? »

Il va de soi que ce travail n’est en rien exhaustif, et que certains aspects de la question ont un biais de pensée nettement marqué : mes considérations restent principalement littéraires. Toutes mes excuses aux éventuels historiens qui me liraient et qui pourraient considérer – à raison – que leur domaine de prédilection a été traité avec trop de légèreté, contrairement à ce qu’aurait pu laisser penser l’illustration de la muse Clio en tête de l’article.

D’une manière ou d’une autre, n’hésitez pas à prolonger ces quelques réflexions dans les commentaires.

Bonnes lectures.

Louis.

Publicités

3 réflexions sur “Pourquoi a-t-on besoin d’histoires ?

  1. Bel article belles références. Je n’en ajouterai qu’une certes moins littéraire: l’histoire sans fin de michael ende
    Nous avons besoin d’histoire car nous sommes des enfants en perpétuelle construction. Nous avons besoin d’histoire car elles sont une simulation de vie, une expérimentation de sensation et de personnalités nouvelles.
    Perso j’ai besoin d’histoire pour fuir le monde réel. Mais chacun ses besoins 😉

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s