Avez-vous déjà lu… un roman en monovocalisme ?

La semaine dernière, nous vous parlions d’un roman lipogrammatique écrit entièrement sans la lettre e (lire notre article ici). Aujourd’hui, il sera question de son antithèse, un roman écrit exclusivement avec la lettre e ! Cette contrainte littéraire consistant à n’écrire un texte qu’avec une seule voyelle est une variante du lipogramme appelée monovocalisme. Plusieurs OuLiPiens (membres de l’Ouvroir de Littérature Potentielle) se sont prêtés à l’exercice, comme Georges Perec et son monovocalisme en a What a man, Jacques Jouet et son monovocalisme en o Oh, l’ostrogoth ! ou encore Olivier Salon son monovocalisme en e, Ce fêlé de mec. Le roman en question est sorti en 1972 aux éditions Julliard.

Georges PerecIl s’agit évidemment de l’antithèse de La Disparition de Georges Perec, Les Revenentes du même auteur ! Trois ans après la publication d’un roman entièrement écrit sans la lettre e, ce fou de Perec double l’exploit en sortant un roman écrit avec comme seule voyelle la lettre e ! Bien qu’ils n’aient aucun mot en commun, ces deux textes composent une sorte de diptyque lipogrammatique formant l’œuvre la plus connue de leur auteur.

Dans Les Revenentes, l’intrigue tourne autour d’un vol de diamants, ceux de « Bérengère de Brémen-Brévent » qui vit dans « l’évêché d’Exeter ». Une foule de personnages, tout aussi rocambolesques que ceux de La Disparition, vont tenter de mener à bien leur projet. Le livre s’achèvera dans une scène orgiaque d’anthologie, obscène même, mais aussi très drôle ! Cette déferlante de e impose à Perec un sens de la tournure des plus jouissifs, composant au final un roman truculent plein d’humour qui mérite d’être lu autant pour l’exploit d’écriture que pour sa qualité littéraire.

Mais qui dit « nouveau roman » dit « nouvelles règles ». L’auteur va ainsi s’autoriser certaines libertés orthographiques non-dissimulées, comme le laisse présager le titre mal orthographié ! Ainsi, sur décision de l’OuLiPo, le digramme qu s’écrit q dans Les Revenentes, comme dans « l’Évêqe d’Exeter ». La lettre y, en raison de se statut de semi-voyelle ou de semi-consonne, est autorisée. L’auteur prend également des libertés quant à l’orthographe du son ou qu’il remplace par w, comme dans « Ce qe t’es chwette », et du son i qu’il remplace par le digramme anglais ee, comme dans « Déceedément ». Enfin, certains mots de la langue française sont remplacés par leur équivalent sémantique anglais : à la place de « douze », Perec écrit « twelve », à la place de « doigt », il n’écrit pas « finger », mais « feenger ». Pour le plaisir, voici pour extrait l’incipit du roman

Telles des chèvres en détresse, sept Mercédès-Benz vertes, les fenêtres crêpées de reps grège, descendent lentement West End Street et prennent sénestrement Temple Street vers les vertes venelles semées de hêtres et de frênes près desqelles se dresse, svelte et empesé en même temps, l’Evêché d’Exeter. Près de l’entrée des thermes, des gens s’empressent. Qels secrets recèlent ces fenêtres scellées ?
– Q’est-ce qe c’est ?
– C’est l’Excellence ! C’est l’Excellence l’évêqe !
– Z’ètes démente, c’est vedettes! bèle, hébétée, qelqe mémère édentée.
– Let’s bet three pence ! C’est Mel Ferrer ! prétend qelqe benêt expert en westerns.
– Mes fesses ! C’est Peter Sellers ! démentent ensemble sept zèbres fervents de télé.
– Mel Ferrer ! Peter Sellers ! Never ! jette-je, excédé, c’est Bérengère de Brément-Brévent !

Maintenant oui…

Les Revenentes, Georges Perec, Julliard, 1997, 140 pages, 16.50€

Anne

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