Avez-vous déjà lu… un roman lipogrammatique ?

Un lipogramme est une contrainte littéraire consistant à écrire un texte sans utiliser une ou plusieurs lettres de l’alphabet. Nous avons déjà cité le texte lipogrammatique, sans la lettre e, de Queneau dans ses Exercices de style (lire notre article ici) dont voici un extrait : « Au stop, l’autobus monta. Y monta un zazou au cou trop long, qui avait sur un caillou un galurin au ruban mou. » Plusieurs auteurs se sont essayés à cet exercice de style, comme Jacques Arago et son Curieux voyage autour du monde, écrit en 1853 sans la lettre a. Mais le plus fameux d’entre eux fait paraître en 1969, aux éditions Denoël, un roman d’environ 300 pages entièrement écrit sans la lettre e.

edition originale disparistion

Sublime couverture de l’édition originale de La Disparition de Perec

Il s’agit bien sûr du célébrissime roman du génial Georges Perec, La Disparition ! L’exploit de cet auteur est d’autant plus impressionnant qu’il a choisi d’écrire son livre sans la lettre la plus utilisée dans la langue française. Mais ce choix n’est pas anodin : Perec choisit la contrainte du lipogramme afin de donner sens à son propos et l’absence de la lettre e devient le sujet même du roman. Les disparitions sont au cœur de l’intrigue : celle du personnage central, Anton Voyl (ou Voyelle !), puis, celles de ses amis, tous aussi rocambolesques les uns que des autres, comme si une malédiction était tombée sur eux !

On voit également dans la disparition du e celle d’eux, les parents de Perec, morts durant la seconde guerre mondiale. L’intrigue fait d’ailleurs référence à cette période de l’Histoire : un climat de violence s’abat sur la population dès l’avant-propos du roman. On peut clairement assimiler ce fléau à la guerre. Plus tard, il sera d’ailleurs explicitement fait mention de la déportation des Juifs. La disparition de la lettre e entraîne également la disparition du nom de l’auteur, Perec, mais aussi des mots importants comme père et mère, ainsi que les marques du féminin de la langue française : beaucoup de femmes vont d’ailleurs disparaitre dans le roman.

Bien que le e n’apparaisse pas de manière typographique dans le récit, il est présent dans le paratexte : le nom de l’auteur, Georges Perec, celui de la maison d’édition, Denoël, celui de la collection, Les Lettres nouvelles, mais aussi, le e apparaît, gigantesque, en blanc sur fond rouge, sur la première de couverture. Vous pouvez d’ailleurs remarquer que tous ces éléments du paratexte contenant la lettre e sont en rouge, car ils transgressent la règle du livre. Fond et forme tournent entièrement autour de cette lettre. De plus, l’auteur s’emploie, au début du roman, à décrire ce e qui a disparu du texte (en capitale, en bas-de-casse, en écriture cursive…), qui apparaît et disparaît aux yeux d’Anton Voyl :

« Il coupa la radio. Il s’accroupit sur son tapis, prit son inspiration, fit cinq ou six tractions, mais il fatigua trop tôt, s’assit, fourbu, fixant d’un air las l’intrigant croquis qui apparaissait ou disparaissait sur l’aubusson suivant la façon dont s’organisait la vision :
Ainsi parfois, un rond, pas tout à fait clos, finissant par un trait horizontal: on aurait dit un grand G vu dans un miroir.
Ou, blanc sur blanc, surgissant d’un brouillard cristallin, l’hautain portrait d’un roi brandissant un harpon.
Ou un court instant, sous trois traits droits, l’apparition d’un croquis approximatif, insatisfaisant : substituts saillants, contours bâtards profilant, dans un vain sursaut d’imagination, la Main à trois doigts d’un Sardon ricanant.
Ou, s’imposant soudain, la figuration d’un bourdon au vol lourd, portant sur son thorax noir trois articulations d’un blanc quasi lilial. »

Il est donc réducteur d’évoquer La Disparition comme un simple lipogramme monumental, bien que l’exploit soit remarquable, mais ici, le jeu littéraire n’est pas gratuit, et c’est pour ça que Perec est un si grand auteur ! Pour le plaisir de l’entendre parler, voici une très intéressante interview enregistrée au moment de la sortie du livre :

Maintenant, oui…

La Disparition, Georges Perec, Gallimard, collection L’Imaginaire, 1989, 328 pages, 9.90€

Anne

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