Le kamishibaï : entre livre, théâtre et dessin animé

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Conteur ambulant de kamishibaï

Le kamishibaï ou 紙芝居 signifie littéralement « théâtre de papier ». C’est un genre narratif d’origine japonaise consistant à conter une histoire en faisant défiler des images sans texte dans un butaï, une sorte de petit chevalet en bois, support indissociable du kamishibaï. Ce moyen de conter est très apprécié des enfants en raison de son aspect vivant et spectaculaire (au sens premier de « spectacle » !). C’est une bonne manière d’initier les plus jeunes au théâtre, mais c’est aussi une bonne alternative aux albums et aux livres de contes.

Qu’est-ce qu’un kamishibaï ?

Histoire du kamishibaï

Le kamishibaÏ trouve ses origines au Japon, au XIIe siècle, où il apparaît sous la forme d’emaki ou 絵巻, littéralement « rouleau peint ». Ces rouleaux illustrés et narratifs, que l’on déploie sur plusieurs mètres horizontalement, sont utilisés par les moines bouddhistes pour raconter au peuple des histoires moralisatrices, mais aussi les hauts faits qui ont eu lieu dans leur temple. Ils sont également prisés par l’aristocratie. Les emaki traitent à cette époque d’histoire et de religion, mais servent également de support aux contes, fables et romances. L’un des emaki les plus connus est le Dit de Gengi, classique de la littérature japonaise écrit au XIe siècle par Murasaki Shikibu. Ce rouleau date du XIIe siècle.

emaki du Dit de Gengi

Extrait de l’emaki du Dit de Gengi : une scène du chapitre « Takekawa » de la vie aristocratique avec à gauche deux joueuses de go.

emaki du Dit de Gengi

Extrait du chapitre « Yomogiu » de l’emaki du Dit de Gengi

Ce n’est qu’à la fin XIXe siècle, avec l’avènement du cinéma au Japon, qu’apparaît le kamishibaï tel qu’on le conçoit aujourd’hui, c’est à dire avec un butaï. Le butaï est en effet un petit castelet dans lequel on fait défiler les illustrations. Si le genre narratif du kamishibaï s’apparente au théâtre en raison du jeu « en direct » du conteur, le butaï fait davantage référence à un écran de cinéma. D’ailleurs, les conteurs ambulants qui vont se multiplier dans les années 1950 sont souvent d’anciens benshui, des narrateurs de films muets, qui se sont tournés vers le kamishibaï avec l’arrivée du cinéma parlant.

Le premier kamishibaï à destination des enfants date de 1923 : il s’agit de Ōgon Bat ou La Chauve-souris d’or, l’un des premiers super-héros japonais, inspiré des mangas de Hokusai. Ce personnage est identifiable par sa tête de mort en or et son bâton magique. Malgré son apparence inquiétante, c’est un personnage bienveillant, super-héros à part entière !

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Ōgon Bat sur une planche de kamishibaï

Les années 1950 sont considérées comme l’âge d’or du kamishibaï au Japon : près de 50 000 conteurs se produisent alors dans l’ensemble du pays, à vélo, le butaï sur le porte-bagage, de village en village. Ce genre narratif s’apparente alors au théâtre de rue. Les conteurs gagnent leur vie en vendant des bonbons, le kamishibaï servant à faire revenir les clients car les histoires sont racontées sur le principe du feuilleton, avec plusieurs épisodes ! Le personnage de Ōgon Bat devient pendant cette décennie très populaire : plusieurs auteurs s’en emparent et le mettent en scène dans leurs contes. Cependant, l’avènement de la télévision dans les années 1960 supplante le kamishibaï qui peu à peu va disparaître.

Le kamishibaï aujourd’hui

Depuis les années 1970, le kamishibaï a franchi les frontières japonaises en s’adaptant aux cultures occidentales. On l’utilise en Europe comme une technique de conte se rattachant au théâtre, et permettant des spectacles peu onéreux. On trouve de plus en plus de compagnies de théâtre et de marionnettes proposant des spectacles utilisant cette technique. J’ai moi-même découvert le kamishibaï lors d’un spectacle pour enfants : il s’agissait d’une adaptation par la Compagnie angevine Ergatica de L’Homme qui plantait des arbres de Giono. Très beau spectacle au demeurant, avec des personnages en silhouette qui s’animaient dans les décors.

kamishibai par la Compagnie Ergatica

Kamishibaï du spectacle L’Homme qui plantait des arbres, adapté de Giono par la Compagnie Ergatica

La Compagnie bretonne Coppelius propose quant à elle des spectacles de théâtre d’ombres faisant également appel aux techniques du kamishibaï. Le résultat est très beau et très poétique, comme je vous en laisse juger avec les photos ci-dessous.

Théâtre d'ombres de la Compagnie Coppelius Théâtre d'ombres de la Compagnie Coppelius

Comment devenir conteur de kamishibaï pour vos enfants ?

Un matériel adapté… et du temps

Le kamishibaï est devenu relativement populaire dans certaines crèches ou maternelles car il permet un mode de narration innovant particulièrement adapté à un public peu nombreux de jeunes enfants. Cependant, vous pouvez également proposer à vos enfants un petit spectacle de kamishibaï à la maison, mais cela nécessite une certaine logistique qui a un coût. En effet, on peut trouver sur le net des butaï à vendre, mais leur prix est élevé : environ 70 € pour un butaï neuf. De plus, le format ne sera pas forcément adapté aux planches de vos kamishibaï. L’idéal est de le fabriquer soi-même (de nombreux modèles sont disponibles sur le net) : mon père a de l’or dans les mains, j’ai cette chance, et pour 10 € (bois, charnières et poignée), il m’a confectionné un butaï sur-mesure.

Les kamishibaï sont également assez onéreux, environ 30 €, et difficile à trouver en librairie. En France, trois maisons d’édition proposent à ce jour des kamishibaÏ : Callicéphale éditions, Lirabelle éditions et Âne bâté éditions. On peut les commander directement depuis leurs sites Internet respectifs. Callicéphale est le premier éditeur français de kamishibaï. Il propose un catalogue très varié de kamishibaï en français, anglais, et allemand principalement. Tous ont le même format de 37 x 27,5 cm, ce qui est très pratique. Pour les bourses plus légères, cette maison d’édition propose également des kamishibaï vendus avec un butaï en carton pour le même prix. J’ai commencé par un modèle de ce type, ce qui permet de découvrir ce genre narratif sans se ruiner !

Le mode de narration du kamishibaï peut être un peu déconcertant, aussi, pour préparer le spectacle, des répétitions sont de mises ! Il ne faut pas hésiter à s’exercer devant un miroir afin de se familiariser avec l’histoire, les planches et leur dynamique. N’hésitez pas à mettre en place une scénographie pour vos enfants : trouvez une musique de fond à l’histoire, adaptez l’éclairage pour créer une atmosphère de spectacle, mettez en place les sièges des spectateurs… bref, faites de ce spectacle un petit événement. C’est aussi l’occasion d’apprendre aux plus jeunes les usages du théâtre : quand faire silence, quand applaudir (les rideaux sont représentés par les volets du butaï), quand interagir… C’est une très bonne manière d’initier les plus petits au théâtre et à son cérémonial.

Le kamishibaï Violetta et Rigoletto

Pour entrer dans le vif du sujet, j’évoquerai ici un exemple de kamishibaï dans le détail : il s’agit de Violetta et Rigoletto de Thierry Bateau qui est l’auteur du texte et des très belles illustrations. J’ai choisi ce kamishibaï parce qu’il joue sur plusieurs registres : le texte est très théâtral et les illustrations ont la dynamique d’un dessin animé. Ainsi, l’auteur fait la part belle aux influences majeures du kamishibaï, le théâtre et le cinéma. Les planches se présentent ainsi :

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Coté spectateurs, au recto du tas de planches : l’illustration que voit le public.

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Côté coulisses, au verso du tas de planches : l’illustration que voit le public en miniature et en noir et blanc, le numéro de la planche et le texte à jouer

Ce conte raconte l’histoire de deux souriceaux, Violetta et Rigoletto. Alors qu’ils qui jouent à cache-cache dans le grenier de l’Opéra national du Rhin, ils se retrouvent accidentellement enfermé dans une malle qui est transportée en Italie. Là-bas, ils vont faire la connaissance de Cherubino, costumier de l’Opéra de Venise et assister aux Noces de Figaro. La thématique du spectacle est donc au cœur de ce sympathique conte. L’histoire en elle-même est simple, mais tout son intérêt réside dans la vivacité des dialogues, comme au théâtre, et la dynamique de l’enchainement de plans, comme au cinéma.

Comme je le remarquais à l’instant, l’influence théâtrale relève ici des dialogues, très nombreux et très dynamiques ! Les illustrations sont très explicites, aussi, on trouve peu de descriptions dans le texte, ce qui laisse la place à la narration soutenue par les dialogues. Le personnage de Cherubino, la souris costumier de l’Opéra de Venise, apporte une énergie nouvelle avec, dans un premier temps, les exclamatives en italien (à surjouer !) puis, quand il parle français, un accent italien qui amusent beaucoup les enfants. La vigueur des dialogues permet également de capter l’attention des plus petits qui ne restent pas concentrés longtemps. De plus, le thème de spectacle est inhérent à l’intrigue : les petites souris assistent en effet à l’opéra Les Noces de Figaro. Comme il n’est jamais trop tôt pour découvrir Mozart, il ne faut pas hésiter à lancer l’ouverture dudit opéra au moment où le spectacle commence dans l’histoire.

Pour ce passage, celui où les personnages découvrent la scène et le spectacle, l’auteur a mis en place une très belle scénographie, très vivante :

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Les rideaux s’ouvrent et se ferment concrètement grâce aux glissements des planches, ce qui est très caractéristique du genre du kamishibaï.

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Concernant les illustrations, l’auteur utilisent plusieurs plans à la manière des dessins animés, s’influençant explicitement du genre cinématographique :

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Un gros plan pour focaliser notre attention sur un personnage.

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Une contre-plongée met ici en valeur l’ascension.

violetta_rigoletto_plongee

Les petits héros découvrent la scène dans une vertigineuse plongée.

Néanmoins, malgré ces multiples influences, la scénographie demeure propre au genre du kamishibaï qui requiert beaucoup d’astuces et d’ingéniosités. Le défilement des planches suivantes en témoignent et contribuent à créer une impression de mouvement :

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Le fait qu’il s’agisse d’images non-animées n’enlève ainsi rien à leur dynamique ! Au contraire ! De plus, cette non animation des images permet aux plus jeunes de se familiariser avec la grammaire du cinéma. En effet, dans les kamishibaï, les enchaînements de plans sont bien moins impressionnants qu’au cinéma, d’une part parce que l’écran, le butaï, est plus petit, d’autre part, parce que l’enfant s’est déjà familiarisé avec ce type d’illustrations, qui lui rappellent ses livres et ses albums !

Violetta et Rigoletto, Thierry Chapeau, éditions Callicéphale, 2010, 17 planches, 30€

Anne

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5 réflexions sur “Le kamishibaï : entre livre, théâtre et dessin animé

  1. Coucou les copains!
    Je m’abonne à votre blog et c’est une première! Je fais mon baptême de blog avec vous, chers marraine et parrain de la littérature; passion commune de notre amitié naissante et toujours existante.
    Amoureux des mots depuis toujours, les bancs de la fac de lettres nous ont réuni, révélé et lié. Complices dans la nécessité vitale de lire, on se ressemble. Croquant la vie en bons vivants et friands de rigolades, on se reconnaît.
    A notre amitié.
    Au plaisir de vous lire,
    La miss.
    Bisous bisous

    Aimé par 1 personne

    • Merci pour ton très gentil message la Miss. Si tu te sens l’envie d’écrire quelques mots sur tes lectures, ta belle plume sera la bienvenue ici ! On espère que tu trouveras sur ce blog de quoi inspirer tes prochaines lectures. Bisous !

      J'aime

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