Avez-vous déjà lu… la même histoire racontée 99 fois dans un livre ?

En 1947, un livre bien singulier paraît aux éditions Gallimard. Il raconte comment le narrateur aperçoit dans le bus un homme coiffé d’un chapeau inhabituel qui se dispute avec son voisin et se précipite sur le premier siège qui se libère. Plus tard, le narrateur le retrouve à la gare avec un ami qui lui fait une remarque sur un bouton de son pardessus. Rien de bien folichon direz-vous, mais cette histoire à la particularité d’être racontée 99 fois de 99 manières différentes…

Il Raymond Queneau _ Exercices de style photographiquess’agit évidemment du très célèbre livre de Raymond Queneau, Exercices de style, la bible de la littérature à contraintes ! Ce livre est considéré aujourd’hui comme un texte précurseur de l’OuLiPo (Ouvroir de littérature potentielle) que l’auteur lui-même fondera dans les années suivantes. Dans cet ouvrage ludique et brillant, Queneau réécrit la même histoire en suivant tour à tour 99 contraintes littéraires, très techniques. Cela lui permet de parodier plusieurs genres littéraires très codifiés. L’histoire peut donc se lire selon les styles ampoulé, injurieux, précieux, désinvolte, en vers libres, en alexandrins, en y multipliant des figures de style comme les litotes, les apocopes, les synchyses, etc. Voici quelques extraits parmi les plus truculents :

Pour commencer, le texte neutre, factuel :

Notations

Dans l’S, à une heure d’affluence. Un type dans les  vingt-six ans, chapeau mou avec cordon remplaçant le ruban, cou trop long comme si on lui avait tiré dessus. Les gens descendent. Le type en question s’irrite contre un voisin. Il lui reproche de le bousculer chaque fois qu’il passe quelqu’un. Ton pleurnichard qui se veut méchant. Comme il voit une place libre, se précipite dessus.
Deux  heures  plus  tard,  je  le  rencontre  cour  de  Rome,  devant  la  gare  Saint-Lazare.  Il  est  avec  un camarade qui lui dit : «  Tu devrais faire mettre un bouton supplémentaire à ton pardessus. » il lui montre où (à l’échancrure) et pourquoi. »

L’histoire est aussi racontée en suivant la contrainte du lipogramme, c’est-à-dire en écrivant le texte sans une lettre, ici sans la lettre e :

Lipogramme

Voici.
Au stop, l’autobus monta. Y monta un zazou au cou trop long, qui avait sur un caillou un galurin au ruban mou. Il s’attaqua aux panards d’un quidam dont arpions, cors, durillons sont avachis du coup ; puis il bondit sur un blanc et s’assoit sur un strapontin où nul n’y figurait ;
Plus tard, vis-à-vis la station Saint-Machin ou Saint-Truc, un copain lui disait : « Tu as à ton raglanun bouton qu’on a mis trop haut. »
Voilà.

Un homéotéleute est une figure de style consistant en la répétition de syllabes finales homophones. Plus simplement, l’homéotéleute désigne les rimes internes dans les textes en prose. Dans le texte suivant de Queneau, la rime répétée à foison est sa syllabe [ule].

Homéotéleute

Un jour de canicule sur un véhicule où je circule, gesticule un funambule au bulbe minuscule, à la mandibule en virgule et au capitule ridicule. Un somnambule l’accule et l’annule, l’autre articule : « crapule », mais dissimule ses scrupules, recule, capitule et va poser ailleurs son cul.
Une hule aprule, devant la gule Saint-Lazule je l’aperçule qui discule à propos de boutules, de boutules de pardessule. »

On voit que ces jeux savants sont le prétexte à des blagues potaches, l’homéotéleute servant ici à développer la dimension ludique du texte écrit. Le caractère ludique de ces textes se retrouve aussi à travers des contraintes farfelues, bien loin de la littérature savante, comme dans les exemples ci-dessous.

Injurieux

Après une attente infecte sous un soleil ignoble, je finis par monter dans un autobus immonde où se serrait une bande de cons. Le plus con d’entre ces cons était un boutonneux au sifflet démesuré qui exhibait un galurin grotesque avec un cordonnet au lieu de ruban. Ce prétentiard se mit à râler parce qu’un vieux con lui piétinait les panards avec une fureur sénile ; mail il ne tarda pas à se dégonfler et se débina dans la direction d’une place vide encore humide de la sueur des fesses du précédent occupant.
Deux heures plus tard, pas de chance, je retombe sur le même con en train de pérorer avec un autre con devant ce monument dégueulasse qu’on appelle la gare Saint-Lazare. Ils bavardochaient à propos d’un bouton. Je me dis : qu’il le fasse monter ou descendre son furoncle, il sera toujours aussi moche, ce sale con.

 

Gastronomique

Après une attente gratinée sous un soleil au beurre noir, je finis par monter dans un autobus pistache où grouillaient les clients comme asticots dans un fromage trop fait. Parmi ce tas de nouilles, je remarquai une grande allumette avec un cou long comme un jour sans pain et une galette sur la tête qu’entourait une sorte de fil à couper le beurre. Ce veau se mit à bouillir parce qu’une sorte de croquant (qui en fut baba) lui assaisonnait les pieds poulette. Mais il cessa rapidement de discuter le bout de gras pour se couler dans un moule devenu libre. J’étais en train de digérer dans l’autobus de retour lorsque devant le buffet de la gare Saint-Lazare, je revis mon type tarte avec un croûton qui lui donnait des conseils à la flan à propos de la façon dont il était dressé. L’autre en était chocolat.

Avec ses Exercices de style, Raymond Queneau nous livre, l’air de rien, une grande leçon : l’histoire racontée peut n’avoir pas beaucoup (voire aucune) importance, ce qui fait la littérature, autant dans le plaisir de l’écriture que dans celui de la lecture, c’est avant tout la plume.

Exercices de style, Raymond Queneau, Gallimard, collection Folio, 2012, 240 pages, 7€

Anne et Louis

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