Avez-vous déjà lu… le premier roman écrit sur le principe du cadavre exquis ?

Le cadavre exquis est un jeu littéraire inventé par les surréalistes en 1925, au 54 rue du Château à Paris. Les règles du jeu sont les suivantes : les participants écrivent à tour de rôle le mot d’une phrase sur le modèle sujet + verbe + complément, sans savoir ce que le précédent a écrit. La première phrase née de ce jeu lui donna son nom : « Le cadavre – exquis – boira – le vin – nouveau ». Beaucoup d’artistes et d’auteurs se sont emparés du cadavre exquis, le déclinant dans plusieurs genres, comme l’art plastique ou le cinéma. En littérature, ce jeu inspira de nombreux écrivains dont 14 eurent l’idée délirante de composer un roman entier sur ce principe…

Qui dit « cadavre exquis », dit « cadavre » ! Pas étonnant que le premier roman écrit sur ce principe soit un roman policier ! Il s’agit d’un roman britannique, The Floating Admiral, publié en France sous le nom de L’Amiral flottant pour sa première parution chez Gallimard en 1936, puis sous le nom de L’Amiral flottant sur la rivière Whyn pour sa seconde édition française chez Paleo en 2003. Ce roman raconte l’enquête menée sur le meurtre de l’Amiral Pennistone.

L'Amiral Flottant, édition Gallimard L'Amiral flottant sur la rivière Whyn, édition Paleo

En 1931, 14 membres du fameux Detection Club, une association d’auteurs britanniques de romans policiers, ont la curieuse idée de coécrire un roman sur le principe du cadavre exquis. Chaque auteur se voir confier, par tirage au sort, l’écriture d’un des 12 chapitres du livre, un auteur sera en charge de la préface et un dernier s’occupera de coordonner l’ensemble du texte pour sa publication. L’auteur et critique littéraire Michel Lebrun expliquera des années plus tard, dans L’Almanach du crime : « Aucun des auteurs ne connaît la suite de l’histoire et doit s’ingénier, premièrement, à dénouer la situation délicate par laquelle le prédécesseur a conclu le chapitre précédent ; deuxièmement, à compliquer la situation au maximum pour laisser dans l’embarras celui qui prendra le relais ». De cette manière, les auteurs se retrouvent dans une situation d’enquête réelle, comme leurs personnages et comme leurs lecteurs !

Autre difficulté : les membres du Detection Club obéissent à un code déontologique dans leurs œuvres afin de donner au lecteur la possibilité de résoudre l’enquête avant la révélation finale. Ce code s’appelle le « Décalogue de Knox » et fixe 10 lois auxquelles les écrivains doivent se plier, y compris pour The Floating Admiral. Voici ces dix truculents points :

1. Le criminel doit être quelqu’un mentionné plus tôt dans l’histoire, mais pas quelqu’un dont le lecteur a pu suivre les pensées.
2. Le détective ne doit pas utiliser de techniques surnaturelles pour résoudre une affaire.
3. L’usage de plus d’un passage secret ne saurait être toléré. Même dans le cas d’un seul passage secret, il faudrait que l’action se passe dans une maison où la présence de ce type de dispositif était prévisible.
4. Des poisons inconnus ne peuvent être utilisés, ni aucune machine, de telle sorte que le lecteur ne soit pas embarrassé par une longue explication scientifique en conclusion.
5. Aucun chinois ne doit figurer dans l’histoire.
6. Aucun accident ne doit aider le détective. De même, on ne doit avoir recours à aucune intuition divine inexplicable. Toutes ses intuitions doivent avoir une origine et se confirmer par la suite.
7. Le détective ne doit pas commettre lui-même le crime.
8. Le détective ne doit pas utiliser des indices qui n’ont pas été présentés au lecteur pour résoudre l’affaire.
9. Les observateurs ont le droit de tirer et présenter leurs propres conclusions.
10. Il ne doit pas être fait usage de jumeaux et d’habiles déguisements.

Il appartient à G. K. Chesterton, père du célèbre personnage du Père Brown, prêtre détective et héros de nombreuses nouvelles, d’écrire la préface The Floating Admiral. C’est Anthony Berkeley Cox, auteur de nombreux romans policiers dont Before the Fact qui inspira Hitchcock – rien que ça ! – pour son film Suspicion, qui se charge de coordonner l’ensemble. Parmi les 12 auteurs des 12 chapitres, on retrouve plusieurs noms fameux du genre, comme Agatha Christie qu’on ne présente plus, le couple Margaret et G. D. H. Cole, Dorothy L. Sayers (auteur de la série des Lord Peter Wimsey), Ronald Knox (qui a mis au point de « Décalogue de Knox » évoqué plus haut), Clemence Dane, Edgar Jepson, Milward Kennedy, John Rhode, Henry Wade, Victor Whitechurch et Freeman Wills Crofts.

L’Amiral flottant, Detection Club, traduit par Violette Delavigne, Gallimard, 1936
L’Amiral flottant sur la rivière Whyn, Detection Club, traduit par François Andrieux, Paleo, 2003

Anne

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9 réflexions sur “Avez-vous déjà lu… le premier roman écrit sur le principe du cadavre exquis ?

    • TOUTES ces règles sont faites pour éviter une fin à la Scoubidou 🙂
      Quant à la présence de Chinois… on est en plein dans l’humour britannique !

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    • À propos de la règle concernant le Chinois qui ne doit pas figurer dans l’intrigue, elle renvoie à un cliché du genre : à l’époque, les fictions policières populaires présentaient toujours un personnage d’origine chinoise, Ladite règle du Décalogue de Knox sous-entend ainsi que l’auteur se doit d’éviter de tomber dans les stéréotypes du genre !

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      • C’est un roman plutôt difficile à trouver en librairie, aussi, nous ne l’avons jamais eu entre les mains. Si quelqu’un qui l’a lu passe par ici, qu’il n’hésite pas à nous faire partager son expérience !

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