L’Étranger et l’Autre : Meursault, contre-enquête.

Kamel_Daoud_par_Claude_Truong-Ngoc_février_2015Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud a obtenu récemment le prix Goncourt du premier roman. Le principe de ce livre est maintenant connu : il s’agit d’une relecture de L’Étranger d’Albert Camus du point de vue du frère de « l’Arabe », l’homme anonyme tué par Meursault, personnage principal du roman de Camus, auquel il redonnera un nom et une existence. Postulat de départ intéressant, puisqu’il promet une lecture originale d’un classique, mais qui se suffit pas en soi pour faire un bon roman. Alors au final, cette contre-enquête : simple principe astucieux ou véritable roman ?

Le principe

Dès la première ligne, le clin d’œil attendu est présent. On est bien dans un envers de L’Étranger, un double en négatif de ce classique. Ce récit propose le point de vue d’un Arabe, Haroun, le frère de celui tué par Meursault. Ce narrateur exclusif veut parler à la place de celui qui a été tué deux fois : une première fois, concrètement, par les fameux cinq coups de revolver, et une deuxième fois, symboliquement, puisqu’il n’a jamais eu le droit à la parole ni même à un nom (il est seulement nommé « l’Arabe » vingt-cinq fois dans le roman de Camus, ce qui désole Haroun : « C’est une nationalité, ‘Arabe’, dis-moi ? ». Son rôle l’imposait donc au silence, face à quelqu’un qui maîtrisait trop bien la langue et à qui seul il était donc permis d’exister.

Lectures de L’Étranger (en France métropolitaine)

En France métropolitaine, les écrivains et les philosophes n’ont cessé de lire et relire L’Étranger comme le grand roman de l’absurde, celui qui a montré le destin d’un homme éloigné du monde, étranger à tout et à tous – destin, au fond, de la condition humaine. Albert Camus lui-même déclarait :

J’ai résumé L’Étranger, il y a longtemps, par une phrase dont je reconnais qu’elle est très paradoxale : “Dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort.” Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce qu’il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société où il vit, où il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle.

Meursault fut donc le point de départ d’une philosophie de l’absurde, qui a évolué par la suite et s’est heurté notamment à l’existentialisme, donnant lieu à des débats intellectuels de haute volée dans les années ’50. Sartre contre Camus ; Camus contre Sartre ; Sartrécamus.

Le grand critique littéraire Roland Barthes a lui aussi participé à élaborer des réflexions particulièrement intéressantes, notamment dans son fameux Degré Zéro de l’écriture, où il évoque la « parole transparente » de Meursault et son « meurtre solaire » :

« La nouvelle écriture neutre se place au milieu de ces cris et de ces jugements, sans participer à aucun d’eux ; elle est faite précisément de leur absence. »

Lectures de L’Étranger (en Algérie)

Oui, mais.

Que se passe-t-il lorsque l’on donne L’Étranger à lire à des Algériens ? Se pourrait-il, par le plus grand des hasards, que leur point de vue sur ce chef-d’oeuvre absolu, ce livre classé n°1 dans le top 100 des plus grands livres de la littérature française (classement effectué en 1999), puisse être différent du nôtre ?

Yves Ansel enseigne la littérature à l’Université de Nantes, et j’ai eu la chance de suivre certains de ses cours. Il nous a expliqué un jour qu’enseignant en Algérie au début de sa carrière, et plein de connaissances très académiques sur la littérature, il avait donné ce livre à lire à des Algériens. Leur constat fut sans appel : c’est un livre colonialiste. L’entreprise de déboulonnage de la grande statue d’Albert Camus avait commencée.

Dans cette vidéo, qui est d’une qualité déplorable, mais dont le contenu est indispensable, Yves Ansel explique, avec ses phrases limpides et percutantes, ce basculement :

Pour les allergiques aux vidéos de qualité déplorable (comme je vous comprends !), en voici la transcription :

Albert Camus et l’Algérie, interview avec Yves Ansel
Cette interview est un extrait du documentaire Le regard de l’Autre – L’imaginaire colonial de la France en Algérie – (1830-1962), un film de Mathieu Tuffreau (non terminé à ma connaissance).

Q : L’Étranger raconte l’histoire de Meursault, un petit employé pied noir algérois qui est condamné à mort pour le meurtre d’un Algérien musulman. Albert Camus place ainsi son roman dans le cycle de l’absurde, terme auquel il reste encore associé aujourd’hui. Qu’est-ce qu’Albert Camus entendait véritablement par « absurde » ?

R : Dans Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus explique que l’absurde, c’est le divorce entre moi et le monde, c’est la perception en fait du sentiment de la mort et le fait que le monde n’a aucun sens. Et Albert Camus étant athée, il estime effectivement que ce monde qui existe est borné par la mort, et donc tel est le thème central que concentre ce mot « absurde ».

Q : En quoi peut-on considérer que, contrairement à ce que prétend Meursault durant son procès, le meurtre était prémédité ?

R : Le thèse du meurtre prémédité, c’est la thèse du procureur qui lui estime effectivement que les choses suivent une logique, et alors dans le texte évidemment, Meursault explique que c’est à cause du soleil, ce qui fait rire tout le monde. Alors, c’est une interprétation traditionnelle : c’est une suite de circonstances interprétées dans le sens de l’absurde. Or, si l’on regarde le roman d’un autre point de vue, on s’aperçoit qu’après tout il y a d’un côté un revolver et [de l’autre] un couteau, donc d’un côté un Blanc, de l’autre un Arabe. Par ailleurs Meursault entre dans le territoire, si l’on peut dire, de l’Arabe, puisque c’est lui qui fait un pas en avant, il n’est pas menacé, c’est lui qui arrive du côté de la source. Et, plus intéressant encore, si l’on remonte dans le texte, il y a un combat entre les Européens et les Arabes, et à partir d’un certain moment, Meursault demande le revolver de Raymond, et il dit, explicitement, « si l’autre intervient, ou s’il tire son couteau, je le descends ». Autrement dit, lorsqu’il tire sur l’Arabe sous prétexte que le soleil l’aveugle, la phrase a été donnée bien avant : de sang-froid, Meursault était prêt à tirer sur l’Arabe s’il tirait son couteau. Et ce qui se passe, c’est que lorsque l’Arabe tire son couteau, Meursault le descend comme il l’avait dit. C’est précisément l’un des aspects du texte qui a été extrêmement escamoté et sur lequel on fait l’impasse dans les lectures traditionnelles.

Q : En quoi la thèse de l’absurde minimise-t-elle le crime de Paul Meursault alors qu’il a commis un assassinat ?

R : Oui, c’est-à-dire que l’interprétation traditionnelle par l’absurde blanchit Meursault. On se dit : « voilà, Meursault est simplement la victime de la condition humaine ; c’est une suite de hasards ; c’est malheureux », c’est ce que dit d’ailleurs son ami Céleste, il dit « c’est malheureux, c’est un malheur ». Or, si l’on reprend le roman, on s’aperçoit que c’est moins un malheur qu’une suite d’enchaînements, mais d’enchaînements voulus par Meursault, et le meurtre n’est pas le résultat d’un hasard. Et la théorie de l’absurde escamote évidemment le problème, qui est un problème de rapports entre deux populations. C’est un problème colonial ! L’Étranger est un roman qui exprime des relations coloniales. Alors, dans L’Étranger, ça ne se voit pas, mais si on veut comprendre la relation, il suffit de lire Le Premier homme, où là on s’aperçoit que les deux populations, européenne et algérienne, depuis l’installation, sont des ennemies, et que les colons se sont installés sous la protection de l’armée, et que la violence est là. Ne pas oublier que le dernier mot de L’Étranger, c’est « haine ». Et d’où vient cette haine ? On ne le comprend pas très bien dans le roman, il faut le lire en filigrane pour trouver une violence, et c’est cette violence qui déclenche le meurtre. Mais la théorie de l’absurde a fait complètement l’impasse et les problèmes philosophiques ont escamoté le problème historique.

Q : Quelle vision Albert Camus avait-il de la présence française en Algérie ?

R : Alors, Albert Camus, et c’est tout à son honneur, était particulièrement conscient que la colonisation était injuste. Et donc les articles de 1939, comme « Misère de la Kabylie », sont des articles d’un homme de gauche, qui luttait pour plus de justice, qui luttait pour favoriser ce qu’on appelait « la situation des indigènes », mais toujours dans le cadre de la colonisation. Et ce qui oppose, par exemple, Albert Camus et Sartre, c’est que Sartre estimait qu’abattre un colon, c’est à la fois abattre un oppresseur et rendre un homme libre, et ça, pour Albert Camus, c’était impossible. Il ne pouvait pas penser en dehors. Il fallait, en fait, pour lui, amender, réformer la colonisation. Alors que pour Sartre, et pour d’autres évidemment, la colonisation était injuste en soi. Quelque soient les amendements que l’on puisse faire, il reste toujours que le système est oppressif. Donc, Albert Camus, sa position est simplement : on garde la colonisation, mais effectivement, on rend justice, c’est un mot qui revient chez lui, on va donner la parole aux indigènes, on va leur donner le droit de vote. Mais dans son œuvre romanesque, on voit bien que fondamentalement, lui-même n’a pas pu donner la voix aux Algériens qu’il appelle toujours « Arabes ». Et donc on voit bien que dans l’inconscient collectif d’Albert Camus, les choses sont moins claires que ce qu’il veut bien dire explicitement dans ses articles de journaliste.

Nous avons donc bien à faire à un roman colonial, à un roman traversé – implicitement – par la violence de la colonisation. Camus voulant rendre la parole aux Algériens dans ses articles, mais étant incapable de la leur donner effectivement : les « Arabes » sont interdits de parole.

« Une histoire dans la même langue, mais de droite à gauche »

Le narrateur-personnage s’exprime donc en langue française, dans le but de se construire une parole, une culture propre, chose qui leur a été interdite durant la colonisation. Cette langue est prise dans « les pierres des anciennes maisons des colons« , c’est à dire les ruines de la domination française en Algérie, car « cette histoire devait donc être écrite dans la même langue, mais de droite à gauche« . Un renversement, une lecture arabe de la langue française.

L’ère post-coloniale se construit sur les ruines de la colonisation, et avant tout en disant cette colonisation telle qu’elle était, en réfutant la lecture existentialiste du personnage de Meursault, et en le montrant tel quel : un Français, cultivé, dominant, ayant droit à la parole, ayant un nom et une histoire, tuant « un Arabe », à qui on a tout ôté : son nom, sa parole, sa vie. Kamel Daoud écrit :

Un Français tue un Arabe allongé sur une plage déserte. Il est quatorze heures, c’est l’été 1942. Cinq coups de feu suivis d’un procès. L’assassin est condamné à mort pour avoir mal enterré sa mère et avoir parlé d’elle avec une trop grande indifférence. Techniquement, le meurtre est dû au soleil ou à de l’oisiveté pure. Sur la demande d’un proxénète nommé Raymond et qui en veut à une pute, ton héros écrit une lettre de menace, l’histoire dégénère puis semble se résoudre par un meurtre. L’Arabe est tué parce que l’assassin croit qu’il veut venger la prostituée, ou peut-être parce qu’il ose insolemment faire la sieste. Cela te déstabilise, hein, que je résume ainsi ton livre ? C’est pourtant la vérité nue. Tout le reste n’est que fioritures, dues au génie de ton écrivain.

Quelles réécritures ?

Au fond, dès les premières pages du livre, la question se pose : quel livre Kamel Daoud est-il en train de réécrire, de s’approprier ? Car s’il y a l’évidence (la variation autour de L’Étranger), la réappropriation littéraire va bien plus loin, jusqu’à toute l’œuvre d’Albert Camus.

La narration est en effet très proche de La Chute : un narrateur-personnage monologuant et s’adressant à un lecteur-personnage. On peut d’ailleurs s’amuser à faire le portrait du lecteur (!) de ce livre, dont les informations à son sujet sont délivrées au compte-gouttes tout au long du récit (je vous en laisse la surprise). De La Chute, on retrouve aussi le « gorille » servant les clients dans des premières pages, et qui deviendra ici « une force de la nature », ou encore la ville construite en cercles concentriques (Amsterdam ici, Oran là), métaphore du purgatoire autant pour le narrateur que pour le lecteur.

D’autres variations, certaines en forme de clins d’œil, sont présentes au long du roman :

Le meurtre est la seule question que doit se poser le philosophe. Tout le reste est bavardage.

On pensera évidemment à l’ouverture du célèbre essai Le Mythe de Sisyphe d’Albert Camus :

Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide.

De nombreuses références sont présentes dans le texte ; je vous laisse le plaisir de les découvrir.

Le style

Impossible de se mesurer à Albert Camus sans travailler longuement son style. Comment s’en sort Kamel Daoud ? Loin de vouloir reproduire « la parole transparente » de L’Étranger, l’auteur utilise trois ressorts littéraires principaux : la variation, la parole brute, et de très beaux instants de grâce.

La variation est le procédé le plus évident : puisque ce livre fait référence au plus célèbre roman de Camus, certains passages les plus célèbres sont attendus, en commençant par la première phrase :

Camus :

Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.

Daoud :

Aujourd’hui, M’ma est encore vivante.
Elle ne dit plus rien, mais elle pourrait raconter bien des choses. Contrairement à moi, qui, à force de ressasser cette histoire, ne m’en souviens presque plus.

Ensuite, nous avons ce que j’ai appelé « la parole brute », voire brutale : le personnage-narrateur a besoin de déciller les yeux de son lecteur, et, pour cela, d’avoir recours à la brutalité, à l’expression d’une vérité nue, sans artifices. C’est notamment visible dans le passage précédemment cité :

Cela te déstabilise, hein, que je résume ainsi ton livre ? C’est pourtant la vérité nue. Tout le reste n’est que fioritures, dues au génie de ton écrivain.

Et puis, il y a des moments de grâce, de vraie poésie, où le style est travaillé, certes sans fioritures, pour évoquer des vérités nouvelles :

La langue française me fascinait comme une énigme au-delà de laquelle résidait la solution aux dissonances de mon monde.

Par poésie, j’entends donc non pas un certain lyrisme attendu, mais un moment littéraire autant fugace qu’impressionnant (au sens photographique) où le mot juste est soigneusement positionné pour que la musicalité de la phrase vienne l’éclairer d’une lumière nouvelle. C’est ce que j’aime particulièrement dans la littérature francophone : l’héritage classique y est perçu avec un pas de côté, dans ce qui est un besoin urgent d’éclairer le monde d’une lumière nouvelle.

L’écrivain comme mère de ses personnages

C’est peu dire que le thème de l’écriture occupe donc une place centrale dans le roman, et sa représentation la plus importante se trouve dans le grand monologue du personnage-narrateur.

Le narrateur prend donc la parole pour son frère, mais aussi pour lui-même : il expliquera en quoi il a souffert de n’avoir été considéré que comme « le frère du mort », notamment par sa mère qui a tenté de faire revivre en lui son fils disparu. Nous avons ici une évidente métaphore de l’écrivain, ou tout du moins de son parcours d’écriture : un personnage est créé pour en faire revivre un autre, mais le premier doit lui aussi avoir une identité propre, sous peine d’être autant nié que l’a été « l’Arabe ». Sans dévoiler l’intrigue du livre, on peut affirmer que les rapports entre le narrateur et sa mère sont plutôt tendus, le narrateur sentant sa mère derrière lui, comme guidant ses gestes – particulièrement lors d’un événement dont je ne dirai rien ici.

Cela dit, nous abordons le point essentiel de ce livre : loin d’être seulement un livre « contre », un livre à thèse – un simple procédé, en somme – Meursault, contre-enquête est un véritable roman, qui sait s’émanciper du giron originel. De ce point de vue, les rapports conflictuels entre Haroun (le personnage) et sa mère (l’écrivain) sont tout à fait révélateurs de cette recherche d’émancipation.

C’est, aussi, ce qui nous est raconté dans ce roman : la naissance d’une œuvre littéraire.

Meursault, contre-enquête, Kamel Daoud, Actes Sud, 2013, 19€.

Louis.

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Une réflexion sur “L’Étranger et l’Autre : Meursault, contre-enquête.

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