La peur du noir

Aux alentours de 3 ans, l’enfant éprouve de la crainte face à l’obscurité nocturne : plus précisément, il redoute les dangers potentiels, vraisemblables ou imaginaires, cachés dans le noir. Vaincre cette peur est une étape essentielle au développement de l’enfant. Pour l’y aider, je vous propose quelques livres constituant une bonne base de dialogue et proposant des activités permettant à l’enfant d’apprivoiser la nuit.

Savoir identifier sa peur

Plusieurs livres pour enfants abordent la question de la peur du noir en mettant en scène un personnage la subissant. Souvent, ces ouvrages nous montrent un petit garçon ou une petite fille seuls dans une situation quotidienne où ils doivent faire face à leur crainte de l’obscurité nocturne. Par un processus d’identification au personnage principal, le jeune lecteur peut alors identifier ses peurs, ce qui est la première étape pour les apprivoiser.

Quelle nuit ! de Catherine Metzmeyer et Claude K. DuboisC’est le cas de l’album de Catherine Metzmeyer, Quelle nuit ! qui met en scène une petite fille, Caroline, qui doit aller toute seule aux toilettes la nuit, avec une lampe de poche. Rien de plus banal, direz-vous, mais cette petite héroïne est ainsi amenée à affronter sa peur du noir. Sur le trajet, elle va vivre plusieurs péripéties suivant le même procédé : elle va dans un premier temps voir quelque chose de parfaitement effrayant, comme un serpent ou la queue d’un dragon, pour se rendre compte, dans un second temps, qu’il ne s’agit que du fruit de son imagination. Ainsi, le terrible serpent s’avérera n’être que le tuyau de l’aspirateur, la queue du dragon, un petit avion, etc. Il s’agit de montrer à l’enfant que la nuit, notre imaginaire s’emballe et nous joue des tours.

Les illustrations à l’aquarelle de Claude K. Dubois sont douces et participent à rassurer le jeune lecteur. L’album traite de la peur, mais il n’est pas effrayant, ce qui n’est pas le cas du prochain album dont je vais vous parler. Ici, il s’agit de montrer à l’enfant que la nuit, son environnement ne change pas : le tuyau d’aspirateur ne se métamorphose pas en serpent ! Cela permet à l’enfant de comprendre que son environnement est sûr et rationnel, et qu’il peut s’y sentir en sécurité, de jour comme de nuit. De plus, la petite fille affronte courageusement sa peur et la vainc, ainsi, l’enfant comprend que lui aussi pourra laisser cette peur derrière lui !

Le Noir de Jon Klassen et Lemony SnicketDans un autre genre, le très beau livre de Jon Klassen, Le noir, publié aux éditions Milan, aborde la question de la peur du noir en le personnalisant : il est présenté comme un personnage doté de parole et visuellement très présent. Le petit héros de ce livre, Laszlo, vit dans une grande maison avec une cave dans laquelle habite le noir. Toute la journée, le noir reste à la cave, bien que Laszlo le sente parfois, dans un placard, derrière un rideau de douche… Mais la nuit, le noir monte les escaliers, sort de la cave et s’introduit dans la chambre de Laszlo. Lui, il a très peur du noir, alors il laisse une lampe allumée près de son lit, mais elle cesse soudainement de fonctionner. Le noir vient alors le voir, murmure son prénom et lui demande de lui rendre visite.

Ici, l’auteur joue avec les codes du genre fantastique, permettant au lecteur de ressentir la peur de Laszlo : la grande maison inquiétante, la cave sombre, cliché du genre de l’épouvante, l’ombre qui se déplace telle un fantôme et vient murmurer à l’oreille de l’enfant terrifié : nous autres, les adultes, avons lu/vu à maintes reprises ce genre de récit ! Les illustrations de Lemony Snicket vont également dans ce sens : cet album a une identité visuelle très marquée, avec de beaux clairs-obscurs et des contrastes très nets, avec le noir évidemment ! Le noir y est représenté de manière inquiétante, tel que le voit un enfant qui en a peur : c’est le lieu de toutes les projections fantasmagoriques où l’enfant peut imaginer ce qui l’effraie le plus !

Le noir est certes un livre sur la peur, un livre qui fait peur, mais c’est aussi un livre qui dédramatise cette peur : Laszlo finit par descendre courageusement à la cave où le noir l’invite à ouvrir un tiroir où le garçon découvrira, coup de théâtre, une ampoule neuve pour sa lampe. Ainsi, le noir, malgré son caractère inquiétant, se révèle inoffensif, bienveillant même et amical ! En affrontant sa peur, Laszlo s’en libère, se rendant compte qu’elle n’est pas rationnellement justifiée.

Parler de sa peur

La collection « Mine de Rien » aux éditions Gallimard Jeunesse propose des petits livres qui abordent de manière frontale des thèmes importants de la vie de l’enfant. Ils sont tous écrits par le pédiatre Catherine Dolto et l’éditrice Colline Faure-Poirée (et Frédérick Mansot pour les illustrations) qui s’adressent directement à l’enfant, avec des mots simples et justes, et des tournures de phrases tout aussi simples. Le message passe ainsi assurément ! Cette sobriété langagière et syntaxique invite l’enfant à parler lui-même, sans être intimidé, des sentiments et des émotions qu’il éprouve dans des situations similaires à celles décrites dans les livres. Les pages en vis-à-vis fonctionnent selon le même procédé : un texte simple sur une page et, sur la page d’à côté, une illustration claire appuyant le texte. Ces ouvrages sont donc parfaitement lisibles pour les enfants et constituent d’excellentes bases de dialogue.

La nuit le noir de Catherine DoltoDans cette collection, l’album La nuit le noir traite de la question de la peur du noir. Pour cela, l’auteur aborde de manière assez exhaustive la question de l’obscurité nocturne. Dans un premier temps, il est question de la nuit qu’on observe avec sa famille, le ciel, les étoiles, puis, l’auteur évoque les changements de perceptions qui s’opèrent à la tombée de la nuit : « quand la nuit tombe, tout change, au-dehors tout se transforme », et enfin, la peur elle-même : « quand on est tout seul dans son lit, on peut avoir peur même s’il ne fait pas tout à fait noir. […] C’est comme si ce n’était plus tout à fait nous dans la vraie vie. ». L’enfant peut alors évoquer avec ses parents son ressenti quand il est seul dans sa chambre la nuit, tenter d’expliquer ce qui l’effraie. La dernière partie du livre propose des solutions pour « apprivoiser le noir », comme jouer à colin-maillard la journée ou laisser une petite lumière dans la chambre : il s’agit ici de trouver une solution adaptée à chaque enfant qui a pour seul but de le sécuriser. Parmi les solutions proposées, l’enfant peut choisir celle ou celles qui pourront le rassurer. De cette manière, ce livre s’adresse aussi aux parents, en les aidant à aider leur enfant.

La peur de Catherine DoltoL’album La peur peut aussi constituer une bonne base de dialogue, bien que le livre aborde le thème de la peur de manière plus générale : la peur d’échouer, d’être abandonné, la peur des autres, les cauchemars, etc. Il y est aussi question de la peur du noir. Ce livre est intéressant car il permet à l’enfant de comprendre ce qu’est la peur et pourquoi on la ressent. Il propose également des solutions pour affronter ses peurs et se conclut fort intelligemment ainsi : « Si on n’avait jamais peur, on ne grandirait pas. La peur nous freine ou bien elle nous pousse à faire des choses nouvelles. Chaque fois qu’on grandit un peu, on laisse des peurs de quand on était petit derrière nous ».

 

Les jeux dans le noir

Balthazar n'a pas peur du noir et Pépin presque pas non plusAfin d’aider l’enfant à « apprivoiser le noir », on peut lui proposer plusieurs activités qui vont le sécuriser. Le très joli album Balthazar n’a pas peur du noir et Pépin presque pas non plus de Marie-Hélène Place et Caroline Fontaine-Riquier, édité chez Hatier Jeunesse, aborde le thème de la nuit et des différentes peurs qu’elle fait naître. La nuit est tombée, Balthazar et son doudou Pépin observent la nuit, mais Pépin n’est pas très rassuré. Les deux petits héros vont alors se coucher, mais Pépin n’arrive pas à dormir, il a peur. Peur de l’obscurité, peur des ombres, peur des monstres. Chacun de ces trois thèmes est bien développé : dans un premier temps, Pépin exprime sa peur, puis Balthazar, pour le rassurer, lui propose des activités pour l’aider à ne plus avoir peur, et enfin Pépin finit par rationaliser sa peur.

Dans ce livre, l’enfant qui a peur du noir s’identifie à Pépin et Balthazar, rassurant et pédagogue, donne de précieux conseils à mettre en application à la maison : aider l’enfant à se repérer dans le noir, comprendre les ombres avec les ombres chinoises, faire le tour des endroits inquiétants de la chambre. Le livre propose également une interaction à faire les yeux fermés : alors que Pépin doit se repérer dans l’obscurité, le petit lecteur peut faire de même en suivant du bout des doigts le contours des meubles et objets de la chambre. La collection des Balthazar intègre la pédagogie de Maria Montessori en appliquant le principe « aide-moi à faire seul » : aussi, les solutions que Balthazar propose à Pépin, l’enfant va pouvoir les exécuter lui-même et ainsi, s’armer de courage pour parvenir à vaincre sa peur !

Le thème du noir étant au cœur de l’album, ses illustrations, toujours très rassurantes, sont néanmoins très sombres. Je trouve cet ouvrage très réussi et très complet : l’enfant peut s’identifier à l’un des personnages et par la même identifier ce qui l’effraie dans l’obscurité nocturne. Les activités proposées pour affronter sa peur sont présentées comme des jeux dans le noir, aussi, l’enfant va naturellement s’y prêter et ainsi associer le noir à des moments ludiques et heureux ! C’est un livre intelligent et respectueux des enfants, comme tous ceux de la collection Balthazar, que je vous conseille vivement.

Jeu d'ombres de Hervé TulletJe vais conclure cette petite sélection par une curiosité créée par le génial Hervé Tullet, un livre à lire avec une lampe torche dans le noir : Jeu d’ombres, édité chez Phaidon. Ce livre cartonné a en effet la particularité d’être découpé de manière à créer des ombres chinoises quand on projette une lumière derrière. Aussi, la lecture du livre prend des allures de petit spectacle qui ravira vos enfants ! Assis dans le noir avec ses parents, l’enfant va se laisser porter par l’histoire, omettant sa peur du noir et l’associant même à la présence sécurisante de sa mère et/ou son père.

Le thème de cet ouvrage original est évidemment l’ombre, et précisément, l’ombre dans ce qu’elle peut avoir de plus inquiétant, mais aussi de plus ludique de par sa forme. On entend un bruit dans le jardin, alors un père et son fils descendent voir. Là, dans les arbres et les buissons, on peut voir plein d’animaux, d’abord, des animaux locaux, comme un oiseau et un écureuil, puis des animaux exotiques comme un éléphant et un serpent !

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Autant le livre en lui-même n’est pas joli, autant le rendu en ombres chinoises est à la fois superbe et poétique, les enfants ne peuvent être que sensibles à cette esthétique ! Les formes sont présentées comme une sorte de trompe-l’œil : en regardant les ombres des branches d’arbres, on devine des animaux qui n’obéissent pas aux lois de la vraisemblance, notamment au niveau des proportions : l’éléphant est par exemple trop petit par rapport au serpent ! Il s’agit de montrer à l’enfant que seule notre imagination voit un danger dans ces ombres, il ne s’agit que des branchages ! Visuellement, l’auteur n’hésite pas à montrer ce qui effraie vraiment les enfants, notamment avec un buisson plein d’yeux menaçants : c’est une image stéréotypée, certes, mais toujours efficace, surtout sur des petits qui n’ont pas encore nos références en terme d’épouvante ! La chute aussi relève du cliché : c’est évidemment le chat qui a fait le coup, ce qui permet encore une fois de rationaliser la peur du noir et des dangers supposés qu’il recèle.

Quelle nuit !, de Catherine Metzmeyer et Claude K. Dubois, Mijade, 2015, 32 pages, 11€
Le noir, Jon Klassen et Lemony Snicket, Édition Milan, 2015, 42 pages, 13€50
La nuit, le noir, Catherine Dolto, Gallimard Jeunesse, Giboulées, 2007, 28 pages, 6€20
La peur, Catherine Dolto, Gallimard Jeunesse, Giboulées, 2008, 28 pages, 6€20
Balthazar n’a pas peur du noir et Pépin presque pas non plus, Marie-Hélène Place et Caroline Fontaine-Riquier, Hatier Jeunnesse, 2013, 32 pages, 13€99
Jeu d’ombres, Hervé Tullet, Phaidon, 2013, 14 pages, 9€95

Anne

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