L’expérience « L’Épée des cinquante ans » de Danielewski

couverture_epee50ansAlors que The Familiar n’est pas encore sorti en France, je m’attèle au dernier et très intimidant livre de Marc Z. Danielewski traduit en français, L’Épée des cinquante ans. Bien que très admirative du génie créatif de cet auteur que j’ai découvert en 2002 avec le roman culte La Maison des feuilles, je ne pars pas conquise par ce curieux livre, craignant que la bizarrerie ne soit là que « pour faire bizarre ». Qu’en est-il après lecture, est-ce un roman creux ou de la vraie littérature expérimentale ?

Une expérience de lecture inédite

Ma première impression sur ce livre est mitigée : je suis agacée par une lecture difficile, un style tronqué, et en même temps, séduite par la beauté de l’écriture de Danielewski. Il faut d’ailleurs louer l’excellent travail d’Héloïse Esquié qui a traduit le livre en français. L’ouvrage s’ouvre sur une sorte de préface fictive ou de mode d’emploi expliquant que le texte à suivre est construit à partir des fragments de 5 discours énoncés par 5 protagonistes identifiables par 5 couleurs de guillemets. Le récit commence alors et on se retrouve face à une mise en page étonnante, déconcertante même, et particulièrement intimidante.

extrait_pages 12 et 13

incipit de L’Épée des cinquante ans, pages 12 et 13

La lecture est de prime abord dure : pour que le texte deviennent compréhensible facilement, c’est-à-dire pour qu’il permette une lecture silencieuse et rapide (comme d’habitude quand on lit un livre, quoi !), il faut faire totalement abstraction de cette scénographie. Aussi, on peut commencer à s’interroger sur la légitimité d’un tel procédé : est-ce que cette mise en page bizarre n’a pas d’autre but que sa bizarrerie elle-même ? Tout cela semble un peu trop gratuit, tape à l’œil, superficiel : c’est joli, certes, mais c’est surtout très accrocheur, et cela nuit à la lisibilité du livre. Me voilà donc déçue, grognon, je râle pendant les premières pages et m’indigne (ce qui, soit dit en passant, ne facilite pas ma lecture) !

Néanmoins, force est d’admettre que c’est effectivement très beau, et là, je parle de l’écriture. Les thèmes du rafistolage, du coupé, du cousu apparaissent rapidement avec l’emploi immodéré de mots-valises. Pour rappel, un mot-valise est un néologisme formé par la fusion de deux mots existants, parfois plus. On découvre alors de belles trouvailles, comme « l’étranscalier », formé par la fusion d’étrange et d’escalier, la « collillusion » de collision et illusion, le verbe « crabéguaisangloter » de craquer, bégayer et sangloter, etc. L’écriture est très poétique, beaucoup de métaphores et comparaisons, un discours très imagés, des impropriétés (perçus comme des rafistolages volontairement maladroits) qui interpellent : « l’accablement s’abattit sur elle comme si un millier de vengeances successives la découpaient soudain en une foule de grêlons ». L’écriture fait écho aux cousu / décousu qui unifient l’ensemble du livre.

L’histoire quant à elle est a priori très classique : Chintana est conviée à une fête d’Halloween où elle retrouve la peste pour qui son ex-mari l’a quittée. Elle rencontre également l’Assistante Sociale et 5 orphelins devant lesquels va se produire le Conteur d’Histoires. Ce dernier personnage arrive dans une scénographie habile : il apparaît via une illustration en broderie noir, comme une ombre inquiétante dans l’encadrement d’une porte.

extrait_illustration du conteur

illustration brodée de l’entrée en scène du Conteur d’Histoires

Il fait irruption dans la maison avec un étrange étui qui attise la curiosité des orphelins, boîte de Pandore qu’ils ouvriront au cours de l’histoire. Les mots s’emballent pour le décrire : « il avait si bien croisé les jambes, s’était si bien plié en lui-même, replié, que sous leurs yeux il n’était plus ni grimposant, ni grognesant mais calmecoi, surenveloppé dans son étrange tunique noirargent, la tête lourdement penchée ». L’habileté linguistique de l’auteur fait alors écho à celle de l’orateur.

Le conteur peut être envisagé, métaphoriquement, comme l’auteur et les orphelins, les lecteurs. Ainsi, par un jeu d’analogie, Danielwski s’adresse directement à son lectorat ainsi :

« Peut-être après tout allait-on s’amuser,
s’avisa Chintana.
« Peut-être du Conteur
« la gravité bizarre, pompeuse
serait-elle refusée
« par protestagitations et
« moues dubitatives.
« Mais si ces phrases nébuleuses les
avaient affranchis, son signe de tête
imperceptible vers la boîte les reprit.
« ‘Tout ce que j’ai à vous offrir est visible
ici même, mais si vous vous effrayez d’un
rien, vous feriez mieux de partir.’

Danielwski désamorce les critiques qu’on pourrait émettre au sujet de son livre ici même : peut-être nous semble-t-il, à nous les lecteurs, que cette mise en page soit tape à l’œil, « pompeuse » , peut-être nous semble-t-il que ce livre est juste bizarre, sans profondeur, mais, telle une boîte de Pandore, il attisera notre curiosité et l’on cèdera alors à la tentation : nous l’ouvrirons et le lirons !

Une œuvre à lire et surtout à relire

Je reprends donc la lecture depuis le début pour me rendre compte d’une évidence : le conteur amène avec lui la notion d’oralité, mais cette notion, Danielwski nous la hurle depuis le début du livre, avec l’emploi abusif des guillemets ! De ce fait, ce qui me semblait à première vue une mise en page pompeuse et gratuite trouve tout son sens et sa légitimité quand on comprend que ce texte se lit à voix haute (ou du moins, avec la voix haute dans la tête !). La musicalité du texte se fait alors entendre : on retrouve d’ailleurs beaucoup de figures de style employée en poésie, tels que l’allitération (répétition d’un son consonne) et l’assonance (répétition d’un son voyelle) :

« les volées de hérons
striés qui poussaient des cris stridents dans ses
sourcils froncés sans cesse apprirent à Chintana

« ce qu’il avait d’ores et déjà fait de sa
femme, d’elle, mais

« l’aigrette qui tombait
« sur ses
lèvres lui apprirent également

« qu’il avait cessé de
saigner au-dedans
.

La mise en page fragmentée joue aussi sur le rythme qui se voit saccadé par moments, régulier à d’autres. On trouve aussi une technique de la poésie chère à Danielwski, le calligramme, notamment pour représenter la coupure.

extrait_pages 250 et 251

calligramme des multiples coupures (les mots sont coupés), renforcé par l’illustration brodée

Cette image du fragment, du rafistolage est typique du roman post-moderne américain, caractérisé par le mélange des genres. Et des genres littéraires, on en trouve pléthore dans ce texte ! La référence théâtrale est évidente : les 5 narrateurs de L’Épée des cinquante ans sont désignés comme les 5 « protagonistes », terme appartenant au registre du théâtre, le théâtre grec antique précisément. Il s’agit probablement des 5 orphelins, Tarff, Ezade, Iniedia, Sithiss et Micit. Aussi, ces protagonistes apparaissent comme un chœur antique, avec une fantaisie linguistique et espiègle qui n’est pas sans rappeler les Euménides de Giraudoux. Le genre du conte est évidemment au cœur du récit, avec son oralité et sa forte notion de transmission : le conteur transmet oralement une histoire aux orphelins qui la retransmettent à leur tour, oralement. Le conte raconté par le conteur relève, par contre, davantage du mythe, et du récit initiatique. On peut aussi voir dans ce texte un récit intimiste avec le divorce de Chintana, un roman social, avec les 5 orphelins dickensiens, un récit fantastique par la simple présence de ce conteur diabolique ou encore le récit d’épouvante avec le cliché du genre des fenêtres qui s’ouvrent subitement, éteignent toutes les bougies et nous plongent dans les ténèbres !

Une multitudes d’indices, de pistes nous est laissée, subtilement égrainée par l’auteur, appelant ainsi à une relecture du texte. Sa brièveté, qui a beaucoup déçu les fans, est alors contrebalancée par le besoin de relire : c’est en effet un ouvrage qui, comme La Maison des feuilles, appelle à l’exégèse. L’histoire est trop prévisible, ses enjeux sont trop réducteurs, l’’écriture est trop complexe pour ne receler que cette simplicité et cette brièveté : c’est un ouvrage ample et dense, assurément, même s’il fait moins de 150 pages dans une mise en page très aérée. Ce livre nous parle de littérature, il questionne les libertés et les limites de l’écriture, du langage et des langues. Le conteur parle d’une quête qui l’a conduit à traverser la Vallée de sel, la Forêt des notes filantes et la Montagne de tous les chemins jusqu’à l’Homme Sans Bras, le forgeron des épées qui tuent le goût du sel, l’odeur du lupin sauvage, de l’iris tigré ou de l’onagre chatoyante, qui tuent la couleur verte, qui tuent des vies et qui tuent des idées, métaphores finalement très classiques de la plume et de l’écriture.

Il y a beaucoup de chose à dire, commenter, expliquer sur ce texte. Je pense que la page blanche qui fait face au texte métaphorise l’exégèse, les notes que le lecteur prend pendant la lecture (pour ceux qui écrivent sur les livres), l’interprétation que chacun fera de ce qu’il lit, en fonction de sa propre culture et de ses propres limites.

Petite tentative d’exégèse : la représentation de la boîte de Pandore

Il serait judicieux de clore ici cet article, mais je n’ai pas envie d’arrêter de parler de ce livre fascinant. Je vais donc terminer avec un court point sur la boîte de Pandore et sa représentation dans L’Épée de cinquante ans. Pour rappel, dans la mythologie grecque, Pandore, poussée par sa curiosité, ouvre la boîte contenant tous les maux du monde que Zeus lui avait interdit d’ouvrir.

Dans le récit de Danelewski, le Conteur d’Histoires transporte une boite tout aussi mystérieuse, avec des angles noirs et l’énigmatique inscription « J5OUETS ». Cette boîte est matérialisée dans le livre par un habile procédé de mise en page : la boite contient 5 fermoirs que chacun de 5 orphelins ouvrent :

extrait_scenographie boite

Scénographie de l’ouverture de la mystérieuse boîte : les 5 fermoirs sont successivement ouverts par les 5 orphelins et le couvercle est soulevé par le lecteur.

En retournant le livre pour lire le texte, on ne tourne plus les pages, on les soulève, comme le couvercle d’un coffre. Aussi, le lecteur est lui-même amené à ouvrir cette boite de Pandore, curieux qu’il a été de lire cet étrange livre. Le livre serait donc, par extension, une boite de Pandore lui-même ? Contiendrait-il tous les maux de l’humanité ? Et vous, qu’en pensez-vous ?

L’Épée des cinquante ans, Mark Z. Danielewski, traduit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié, 2013, 288 pages, 22 €

Anne

Publicités

5 réflexions sur “L’expérience « L’Épée des cinquante ans » de Danielewski

  1. Pour moi Danielewski c’est d’abord et toujours La maison des feuilles, traduit par Claro, que j’ai lu à sa sortie et qui m’a littéralement ensorcelée. J’avais ensuite lu ö Révolutions, avec moins d’appétit, même si le vertige était encore au rendez-vous. Et j’avais hésité sur L’épée des cinquante ans, puis oublié si oui ou non. Votre article me donne envie de le lire. Ce sera oui, la prochaine fois que je vais en librairie.

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s