Baise-moi, récit d’une violence sociale

Alors que Virginie Despentes est sur le devant de la scène avec la sortie du premier tome de Vernon Subutex (notre critique à lire ici), il est bon de (re)lire les classiques de cet auteur qui a défrayé la chronique à maintes reprises ! Aussi, me suis-je attelée au sulfureux Baise-moi, un roman brutal, cru et dérangeant, à l’écriture vive et incisive… Bref, les prémices du style Despentes !

baise-moibisC’est l’histoire de Manu, « la petite » braillarde, et de Nadine, « la grosse » qui a l’air plus douce. Elles nous sont présentées, mornes, paumées, confrontée à une violence sociale et quotidienne dont elles font leur propre culture. Nadine passe ses journées à regarder des films pornographiques et écouter du rock dans son walkman, elle se prostitue le soir, pour payer le loyer de son appartement qu’elle partage avec Séverine, une jeune fille banale dont les capacités d’intégrations sociales lui semblent des bizarreries déconcertantes. Manu vit dans un quartier difficile, elle est confrontée à la misère sociale, l’injustice, le racisme, le meurtre de ses amis, elle se soulage avec le sexe et l’alcool. Ces deux anti-héroïnes sont présentées par leur incapacité à s’adapter socialement : Manu est dépourvue de savoir-vivre (elle parle mal, mange salement, braille), Nadine est isolée (ni famille, ni amis, elle écoute toujours son walkman). Elles sont présentées avec les caractéristiques qu’on attribue traditionnellement aux femmes : la soumission et la passivité. La scène du viol de Manu est assez symptomatique de cet état de fait : Manu se laisse faire, elle ne résiste pas, elle obéit aux violeurs sans apparentes émotions, pour survivre.

Mais elles vont chacune se révolter et ce, par la seule voie qu’elles connaissent, celle de la violence : Nadine, dans un accès de rage, étrangle sa colocataire, Manu, pour venger un ami, en tue un autre avec un revolver. Elles se rencontrent à ce moment de leur vie et fuient ensemble à travers la France. Elles vont alors s’entraîner l’une et l’autre dans une immuable spirale de violence, enfin libres d’agir et de ne plus subir. Elles passent « du bon côté du gun », elles deviennent celles qui dominent. Cette domination se manifeste alors dans leur agressivité sexuelle : elles décident avec qui, comment, profèrent des injonctions, baisent et se débarrassent de leurs partenaires. Les hommes deviennent des hommes-objets, qu’on utilise pour se soulager et qu’on jette. Dans cette mesure, elles récupèrent les caractéristiques de domination et de prédation qu’on attribue généralement aux hommes.

Elles deviennent prédatrices, prises de folie meurtrière et tuent sans mobiles, femmes, enfants, vieux, refusant toute déontologie, s’engouffrant dans un nihilisme suicidaire. La tuerie dans le salon de thé, racontée du point de vue de Nadine, marque le point de non-retour. Les deux tueuses entrent dans un salon de thé très chic, commandent des gâteaux que Manu dévore salement, amusant un enfant de 5 ans, offusquant sa grand-mère et les deux serveuses. Dans ce cadre civil, Nadine se sent rejetée, marginalisée. Elle se sent à nouveau victime et refuse de subir encore son asocialité.

« Nadine dit qu’elle n’a pas faim. Sans qu’elle sache pourquoi, l’endroit lui remet l’inquiétude en marche. Le troisième œil s’ouvre, la mauvaise voix s’enclenche. Dans ce décor et avec ces gens, elle se sent méprisée d’office, décalée. Elle se voit par leurs yeux et elle se fait pitié. Manu continue son cirque avec le gamin et ne se rend compte de rien. Nadine serre les dents et fixe la table. Elle ne veut pas que ça la reprenne. Elle est tapie au fond d’une cage, elle se recroqueville dans un coin, des mains aveugles et invisibles cherchent à l’agripper. Elle sent leurs mouvements dans le noir. Elle est vulnérable et pétrifiée de terreur. Il faut trancher ces bras qui lui veulent du mal. En elle, l’araignée règne et l’attend, avec une infinie patience. »

Nadine n’a aucune d’estime d’elle-même, « elle se fait pitié ». Les regards posés sur elle, qui ne correspondent pas à une logique d’agression sont, paradoxalement, perçus comme les plus violents : ils sont ici métaphorisés par des « bras qui lui veulent du mal ». En perte totale de repères, Nadine est terrifiée dans une société dont elle ignore les codes, mais elle se rend compte qu’elle provoque chez les autres, les êtres sociaux, un sentiment de peur. Ivre de ce sentiment, elle décide à son tour de rejeter cette société qui ne veut pas d’elle, pleinement et définitivement.

« Nadine pense aux journaux à l’hôtel, et aux assassins d’enfants. Elle pense aux gros titres et aux commentaires de comptoir quand un enfant est tué. L’effet que ça fait aux gens. Même elle, elle aurait du mal faire ça.
S’exclure du monde, passer le cap. Être ce qu’on a de pire. Mettre un gouffre entre elle et le reste du monde. Marquer le coup. Ils veulent quelque chose pour la première page, elle peut faire ça pour eux.
Elle sort son flingue, enchaine les gestes sans avoir à réfléchir. Respire profondément, ne lâche plus l’enfant des yeux. L’enfant qui fait son caprice et ne veut rien entendre. Le canon prolonge son bras, brille au premier plan, au milieu du visage du gosse. La vieille hurle juste avant la détonation, comme un roulement de tambour annonçant son solo. »

La représentation du monde de Nadine et Manu se résume exclusivement par la violence, celle qu’elle voit tous les jours et qu’elles ont banalisée. Il n’y a donc pas d’autres issus à leurs yeux : pour cesser d’être victime, il faut devenir bourreau, pour cesser d’être agressées, elles doivent devenir les agresseurs. Nous suivons ces personnages qui obéissent à leurs impulsions en focalisation interne, suivant le cours de leurs pensées qui s’enchaînent vite. Le roman, très rythmé, se lit donc rapidement, l’histoire ne se déploie d’ailleurs que sur quelques jours, moins d’une semaine. L’excès est au cœur du roman car c’est tout ce qu’il reste aux deux jeunes femmes : « faut abuser », déclare Manu, et les deux personnages le font : alcool, drogue, sexe, meurtres. Il faut « profiter », alors elles s’engouffrent dans leur propre violence. Dans ce sens, elles seront toujours victimes : elles ne peuvent guérir de leurs maux et de ce monde de violence qui les conditionne. Elles sont prisonnières d’un cercle vicieux, conscientes que la seule issue sera la mort. Elles évoquent d’ailleurs naturellement leur suicide. Cependant, nous ne suivons pas le destin de deux sociopathes : elles sont enragées, à fleur de peau, elles ont perdu tout espoir, elles sont rongées par la peur. C’est au final un roman qui secoue, qui dérange, qui choque. L’écriture de Despentes est très vive, très rythmée, mais aussi crue et brutale. C’est un premier roman prometteur, les prémices d’une écriture forte et habitée, révoltée et et acérée.

Baise-moi, Virgine Despentes, J’ai lu, 1999, 248 pages, 6.20 €

Anne

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4 réflexions sur “Baise-moi, récit d’une violence sociale

  1. Virginie Despentes… Quand je l’ai écoutée lors d’une de ses prestations télévisées, j’ai trouvé qu’elle portait les stigmates de cette violence. Je l’ai trouvée torturée si bien que j’imagine sans complexe toute la violence qu’elle peut mettre dans ses écrits!

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